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LES VANITÉS  — 2

 

Sans atteindre l'ampleur de la production hollandaise, la vanité existe ailleurs en Europe, principalement en France, en Italie et en Espagne.

4 - Les Vanités des peintres français

On commence par une œuvre de grande simplicité, due à Jacques Linard, presque aussi simple que celle attribuée à Philippe de Champaigne (cf.Vanités -1- Introduction).

                    

Jacques LINARD (Paris, 1597-1645)
Vanité à la chandelle - 1644, Accademia Carrare, Bergame
 
   
 Jacques LINARD - Les cinq sens
1638, Musée des Beaux-Arts, Strasbourg
 
Nommé valet de chambre de Louis XIII en 1631, Linard est donc un peintre catholique alors que la majorité des peintres de vanités et natures mortes assimilées sont protestants. 
La France a connu un essor du calvinisme, mais malgré l'Édit de Nantes, des peintres protestants se sont exilés bien avant sa révocation par Louis XIV. Ainsi, N.-L. Peschier, d'origine ardéchoise, aurait produit des Vanités en Hollande (12 - cf. notes en fin d'article) dans les années 1660. 
Sébastien Bonnecroy, sans doute d'origine ardéchoise lui aussi, a peint des natures mortes composées de livres, à Anvers autour de 1660. On le trouve à La Haye entre 1650 et 1676.
 
 
Sébastien BONNECROY - Vanité à la pipe
1641, Musée des Beaux-Arts, Strasbourg

Cette Vanité est parfaite avec le crâne, la chandelle qui bientôt s'éteint, un sceau, la pipe et le tabac avec la signature de l'artiste sur le papier en bas à gauche.

Sébastien BONNECROY - Nature morte avec tête de mort
1668, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.
 
En son temps portraitiste réputé, le parisien Renard de Saint-André est connu aujourd'hui pour ses vanités, ce qui rappelle le cas de Daniel Bailly.
 
 Simon RENARD DE SAINT-ANDRÉ (1613-1677)
Vanité - 1650, Musée des Beaux-Arts, Marseille

Simon RENARD DE SAINT-ANDRÉ  (1613-1677)
Vanité -  c.1650, Musée des Beaux-Arts, Lyon
 
Au centre de la composition du musée de Marseille, au milieu d’objets symbolisant les plaisirs de la vie trône un crâne couronné de lauriers, ce que l'on peut comprendre comme l'inanité des réussites humaines sur terre et comme une victoire irrémédiable de la mort. À moins qu'il ne s'agisse de la promesse d’une résurrection future dans le royaume de Dieu, puisque le laurier fut symbole d’immortalité. Ici les bulles symbolisent la fragilité et l'éphémère.
Avec un sceau comme le précédent, et avec un livre ouvert de langue française. Le titre du texte est bien dans le droit fil de la vanité : "le Tombeau". 
            
Simon RENARD de SAINT-ANDRÉ (1613-1677)
Vanité - Coll.Part. © The Bridgeman Art Library.
 
Un correspond me signale que ce "TOMBEAV" est une œuvre de Jean Puget de la Serre, intitulée «Le tombeau des délices du monde» : « Un discours moraliste qui traite du thème de la vanité à travers chacun des cinq sens. Le chapitre peint est celui concernant l'odorat.» Que Frédéric Dufoix soit remercié pour ces précisions.
       
Anonyme français - ca. 1630
Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome
 
Mentionnée dans des inventaires du 19ème siècle comme une "Allégorie de la Méditation" due à Gerard van Honthorst, cette peinture est plutôt considérée comme l'œuvre d'un peintre parisien actif autour de 1630. Une certaine parenté avec le travail de La Tour peut être soulignée.
 
Georges de LA TOUR - La Madeleine à la veilleuse
1640, Musée des Beaux-Arts, Rennes
 
Le thème de la vanité est cousin de celui de la Mélancolie illustré par Dürer. L'héritage de la Mélancolie c'est ici Marie-Madeleine. Il existe différentes versions de ce sujet, à Rennes, au Louvre, et à Pasadena en Californie. Cette œuvre est remarquable par la maîtrise de la lumière.
Lubin BAUGIN - Les cinq sens et l'échiquier
1630, Musée du Louvre
 
Lubin a réalisé surtout une œuvre de peintre religieux, mais c'est essentiellement pour cette vanité -sans crâne- qu'il est connu. L'échiquier constitue l'originalité majeure.
 
 
5 - Du côté du Rhin et de l'Allemagne
 
Le peintre Sébastien Stoskopff (1597-1657) est strasbourgeois et il a travaillé à Paris dès 1621. De retour à Strasbourg en 1641, la ville ne faisait pas encore partie du royaume de France. Ses œuvres sont principalement conservées au Musée de l'Œuvre Notre-Dame de Strasbourg et consistent en natures mortes; on en a donné un exemple, où l'on retrouve encore le motif de la rustique boîte en bois.
Sébastien STOSKOPFF - La grande vanité
1641, Musée de l'Œuvre Notre-Dame, Strasbourg

Sébastien STOSKOPFF - Nature morte au nautile
c.1630, Metropolitan Museum

Les coquillages exotiques sont collectionnés par les amateurs et sont considérés comme des emblèmes de la vanité. À la différence de Bonnecroy, Stoskopff est luthérien, l'Alsace ayant été un important centre de la Réforme.

Également de Stoskopff :


 

 Broder MATTHISEN
1600, Vanitasstilleben
 
Un siècle après Stoskopff, une gravure à la manière noire ("mezzotinto") de Johann Jakob Haid (1704-1767) reprend le thème classique avec crâne, livre, chandelles, bulles de savon, sablier, etc...

Nikolaus MATTHES traita également ce thème en 1750.
Nikolaus Christopher MATTHES
1750, Vanitasstilleben.
 

5 - Les Vanités italiennes

Peu de peintres italiens  dans cette histoire des vanités. L'Italie de la Contre-Réforme est fidèle aux représentations religieuses traditionnelles, aux grands sujets mythologiques et d'histoire. La Papauté continue d'exercer une action de mécène. L'art jésuite triomphe. Néanmoins, deux artistes sont présents :

Domenico FETTI - Vanité
1623, Musée du Louvre
 

Avec cette toile de Domenico Fetti (ou Feti) on a assisté à la fusion du portrait de la Mélancolie de Dürer avec l'image représentant la femme en pleine méditation. Elle fixe du regard le crâne et a comme oublié le livre qui est dessous, le globe céleste, la palette et les pinceaux, le livre ouvert à terre, le chien même, et aussi le paysage. Celui-ci n'apparaît qu'au-delà de murs ruinés qui anticipent sur le culte romantique des ruines. Le sens est évident : toute l'activité humaine, pratique, théorique, ou artistique, est vaine (13).

 
Guido CAGNACCI (1601-1663)
Allégorie de la vie humaine
 
Guido CAGNACCI - Allégorie de la Vanité et de la Pénitence
Musée des Beaux-Arts, Amiens
 

Guido Cagnacci, élève de Guido Reni, a surtout peint des allégories plutôt que des vanités. Après un voyage à Venise, il finit ses jours à Vienne où il travailla sur le thème de la Mort de Cléopâtre.

 

6 - Les vanités des peintres espagnols

Antonio de PEREDA Y SALGADO - Saint Jérôme
1643, Musée du Prado, Madrid

Ce premier tableau d'Antonio de Pereda montre un saint Jérôme âgé en méditation. On peut l'opposer à la Marie-Madeleine de La Tour : au lieu de fixer le crâne, le regard est tourné vers le ciel. La trompette annonce le Jugement dernier. Le livre ouvert est orienté vers le spectateur, non vers saint Jérôme, afin que l'image christique soit bien comprise, artifice qui rappelle ce que d'autres artistes ont signifié en recourant au texte, et une croix sommaire est posée sur le Livre.

Antonio de PEREDA Y SALGADO - Allégorie de l'éphémère
c.1654, Kunsthistorisches Museum, Wien

 La Galerie des Offices à Florence possède une autre vanité de Pereda, datée de 1668. Comme dans l'Allégorie ci-dessus, on retrouve un médaillon représentant le portrait de Charles Quint. L'empereur est ici placé sur le monde, mais le vaste empire fut éphémère. Par ailleurs, ce tableau est intéressant par sa composition : d'un côté la puissance et les richesses au-dessus du coffre, de l'autre les images de la mort : crânes, sablier, fusil, lampe éteinte.

Antonio de PEREDA Y SALGADO - Le rêve du roi
c.1650, Real Academia, Madrid
 

Encore une allégorie ailée, encore une pendulette en forme de tour de l'horloge, encore des armes. Mais on note le glissement de la méditation vers le sommeil et le rêve. Et pour la première fois, un masque de comédien.

Antonio de PEREDA Y SALGADO - Nature morte à la pendule
1652, Musée Pouchkine, Moscou
 
Cette œuvre de Pereda utilise le principe de la collection de coquillages, comme dans le tableau de Pieter Claesz à la Gemäldegalerie de Dresde. L'âge des vanités est aussi celui des mirabilia et naturalia. Passé l'âge des vanités, des peintres seront tentés par la représentation de collections scientifiques.
Les deux œuvres espagnoles suivantes sont radicalement différentes. Le peintre sévillan a réalisé ces deux allégories des fins dernières pour la chapelle de l'Hôpital de la Charité (la Caridad), où elles sont restées. Et ces toiles sont très noires alors que Valdès Léal est plutôt un coloriste. 
 
Et puis Théophile Gautier fut inspiré par ces chefs-d'œuvre (extraits) (14) :
A Séville on fait voir, dans le grand hôpital,
Deux tableaux singuliers de Juan Valdès Léal.
Ce Valdès possédait, Young de la peinture,
Les secrets de la mort et de la sépulture (…)
Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce,
Par la laideur terrible et la souffrance atroce (…)
 
               
Juan de VALDES LEAL - Finis Gloria Mundi
1670, chapelle de l'Hôpital de la Charité, Séville
 
             
 Juan de VALDES LEAL - In Ictu Oculi - 1670 
chapelle de l'Hôpital de la Charité, Séville
 
 Par cette œuvre de Pereda se termine cet aperçu des vanités hors de Hollande. Il est évident que ce sous-genre est resté fortement lié aux peintres d'un pays donné et d'une époque donnée : la Hollande calviniste du XVIIème siècle.

 

7 - La Vanité revisitée
 
Dès le XVIIIème siècle, les vanités tendent à disparaître sous l'effet de l'évolution du goût, de la civilisation des Lumières, voire de la laïcisation de la société. Les natures mortes ont proliféré. En 1866, au début de sa carrière Paul Cézanne s'inscrit dans une tradition qui fêtait son bi-centenaire. L'artiste qu'on a souvent qualifié d'inventeur de la peinture moderne ne s'en est pas tenu à cette "citation". 

Cezanne.jpg

Paul Cézanne (1839-1906) - Nature morte, crâne et chandelier (1866)
Collection particulière

Le XIXème fut très pauvre en vanités proprement dites : le crâne tend à l'emporter. Aux deux bouts du siècle, Géricault et Cézanne le représentent en triple exemplaire. Ce dernier peint trois crânes comme il peindrait trois pommes. Purs objets sans transcendance

Fichier:Paul Cézanne 170.jpg

Paul Cézanne (1839-1906) - Nature morte

Detroit Institute of Arts, Michigan

 Une œuvre à rapprocher des Trois crânes peints dans les années 1901-1906 appartenant au musée de Soleure.

Three Skulls on a Patterned Carpet, 1901-1906 by Paul Cézanne

On aurait pu également montrer l'intégration d'un crâne dans leurs natures mortes par Pablo Picasso et Braque.

 

A la fois plus classique et plus inventif, voici une œuvre de jeunesse de Paul Ranson avant de rejoindre le mouvement des Nabis.
 

Paul RANSON - La Vanité aux souris - 1885

Musée de l'Evêché de Limoges
 
* * * * * * *
 
La Grande Bretagne victorienne n'ignora pas non plus cet héritage séculaire de la vanité. Voici par exemple, l'œuvre d'un peintre typique de l'ère victorienne :
John William Waterhouse
1902 - La boule de cristal 
 
  La boule de cristal de Waterhouse indiqua-t-elle à la femme en rouge les catastrophes qui allaient suivre ?… Le XXe siècle a vu se multiplier les représentations du crâne. Dans ce siècle des massacres de masse et des génocides, on comprend la prolifération de l'image du crâne, d'un art communément macabre mais pas nécessairement funèbre. Mais ce n'est pas cette  mémoire précise des drames que le crâne contemporain, je veux dire post-moderne, entend célébrer. Il n'est pas constitutif d'un mémorial : je n'en ai pas vu chez Anselm Kieffer par exemple, lui qui me semble être par excellence l'artiste tragique de notre temps. Qu'on le qualifie de kitsch, de punk, de pop art et de "grand n'importe quoi" — pour reprendre une expression trop souvent entendue ? — le crâne nouveau est omniprésent, il sert à tout. Donc à rien ? Son image prolifère, grave ou rieuse, comme un gadget, en accord avec la marchandisation nihiliste généralisée. 
   Aujourd'hui donc, il semblerait bien que la peinture de vanité "à l'ancienne" ait été évacuée des arts plastiques au profit de ce qui n'est trop souvent que gadgets. On a dit "ready made" à une époque… On rencontre néanmoins des "gardiens du temple" aussi bien que des amateurs de pastiches qui évitent une telle platitude. Dans ces dernières images il y a entre autres une photographie et une œuvre numérique 3D. Elles sont fidèles au canon du genre. Dans quelle mesure est-il encore possible d'innover sur le thème des Vanités ?
 
      
Gérard WILLEMINOT - Vanitatum - 2000
Galerie Graal, Toulouse
 Emil SCHILDT (phtographe danois né en 1958)
Vanitas (2000)
 
 Michele MATOSSIAN  (États-Unis)
Vanitas and Vermeer
 
 Jeffrey WALL  (États-Unis)
Vanitas 3D
 
Aujourd'hui, le thème de la vanité inspire les créations d'artistes contemporains. Voici Gianrico Gualtieri : je vous invite à vous rendre sur son site "Skia" illustré de reproductions de ses vanités. 
 
L'artiste belge Geneviève Van der Wielen (née en 1954) qui a peint de nombreux nus n'a pas non plus échappé au thème de la vanité avec ce crâne entre la belle et son miroir — dans un graphisme épuré !
 
Genevieve-Van-der-Wielen.png


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La Vanité revisitée par la sculpture

Au hasard de la découverte d'une exposition... C'était à Banon (04) à l'été 2015. Jean-Marc Gibilaro présentait ses œuvres dans la chapelle qui domine le village. Au milieu de créations admirables par leurs courbes (voir site) une Vanité nous fit face. Une Vanité originale : la Vanité des dieux, car c'est bien connu, me confia J-M Gibilaro, les dieux sont incroyablement vaniteux!

Vanité- jean marc Gibilaro-Banon été 15

Vanité resplendissante au strict profil grec, d'un marbre éternel contrastant avec le métal rouillé et découpé en fractales — ce qui fait penser à l'usure du temps que les vanités classiques des peintres hollandais symbolisaient par des aliments à moitiés consommés...
 

La vanité se réduisant de plus en plus au crâne je terminerai par ces crânes très originaux sculptés par l'artiste russe Dimitri Tsykalov (site cliquer ici)
En voici un exemple :

 Dimitri Tsykalov  (Russie) 2008.

 

CONCLUSION

Le succès de l'exposition MÉLANCOLIE au Grand Palais, à Paris, d'octobre 2005 à janvier 2006, a montré qu'il y avait toujours un public pour les vanités, thème voisin de la mélancolie. Cette exposition avait présenté plusieurs images de vanités proprement dites, et de méditations proches du thème.

La mode des vanités s'inscrivit surtout dans le Siècle d'Or hollandais du XVIIème siècle. Le sous-genre vanité était évidemment moins connu que les chefs-d'œuvre incontestables de Rembrandt. Aujourd'hui, la Vanité sort de l'oubli. Mon compte-rendu de l'exposition du musée Maillol (fév.-juillet 2010) en donne la démonstration, tout en insistant sur la perte du sens humaniste de la vanité.


Que l'on dise "memento mori" ou "tout est vanité…", ne pas oublier que l'essentiel c'est "carpe diem" !
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NOTES

(12) Voir le site Internet de l'histoire du Protestantisme
(13) Cf. Saturne et la Mélancolie, Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1989. Chapitre consacré à l'héritage artistique de la gravure Melancolia I de Dürer.
(14) Théophile Gautier, España, 1845.
 
À consulter :
LANINI (Karine), Dire la vanité à l'âge classique. Paradoxes d'un discours, coll. « Lumière Classique », Paris, Champion, 2006.
Site de Karine Lanini sur l'iconographie macabre dans la Généalogie des vanités.

TAPIE (Alain), " Les Vanités dans la peinture au XVIIe siècle ", cat. exp. Paris, Petit Palais, 1991.

 

• Si vous confondez encore les "Vanités" et les "Natures mortes" : voyez de jolies natures mortes contemporaines ici !
 
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