Comme les Anglais, Français et Portugais, les Néerlandais ont participé à la traite des Noirs
entre le XVIe et le XIXe siècles. Ils n'ont été ni les premiers, ni les plus aventureux, et l'entreprise a compté moins lourdement dans leur économie. Dans cette synthèse initialement publiée
en 2000 à Amsterdam, Pieter C. Emmer s'attache à montrer quelques particularités bataves et à poser quelques questions plutôt qu'à nous noyer sous les statistiques.
• La principale originalité de la traite néerlandaise est l'existence d'une Compagnie des Indes Occidentales (ou WIC) à ne pas confondre avec sa grande soeur, la VOC, qui regardait vers
l'Est.
La WIC fut fondée en 1621 et refondée en 1674. Sa première expansion correspond à la piraterie contre la flotte espagnole : ainsi en 1628 Piet Heyn s'empara des produits tropicaux et miniers
des navires espagnols quittant La Havane. Alors qu'ils s'approvisionnèrent longtemps en sucre à Lisbonne par l'intermédiaire de négociants juifs portugais, les Néerlandais s'établirent dans le
Nordeste brésilien : Johan Maurice de Nassau y repoussa même les Portugais au-delà du rio São Francisco. De 1642 à 1645, par exemple, 4 000 esclaves étaient débarqués chaque année au Brésil
hollandais. Mais la colonie sucrière ne fut pas durable, Recife étant abandonné en 1654. La WIC dut changer de clients. Passé 1650, la demande d'esclaves augmenta opportunément dans les
Antilles, particulièrement à Curaçao, en relation avec le Venezuela espagnol, ou à Saint-Eustache au nord des petites Antilles, en relation avec la Guadeloupe ou la Barbade. Au XVIIIe siècle,
la traite néerlandaise se porta essentiellement vers les colonies de plantations de la côte nord de l'Amérique latine : Essequebo, Demerary, Berbice (auj. au Guyana) et Surinam. Du fait de
rivalités entre Néerlandais, la WIC perd son monopole en 1730 tandis que le trafic d'esclaves connaît son apogée avant 1770. La faillite des planteurs surendettés de la Guyane néerlandaise
entraîne bientôt le déclin de la traite. Le dernier négrier entra à Willemstad (Curaçao) en 1775 avant même le choc de la Révolution française qui fit passer les Pays-Bas sous occupation
française (1795…) et leurs colonies sous contrôle anglais.
La préparation des expéditions de traite est éclairée par l'étude des archives de la MCC, principale compagnie négrière du pays après 1730, basée à Middelburg en Zélande. Elle a organisé une
centaine d'expéditions avec 43 navires, représentant 15 à 20 % de la traite à son apogée. Les marchandises nécessaires ne viennent pas en totalité de l'économie batave : les cauris sont pêchés
aux Maldives et stockés à Ceylan par la VOC et revendus aux enchères à Amsterdam — la mondialisation, déjà. En Afrique les navires venus de Middelburg, Vlissingen ou de Rotterdam se
dirigent sur Elmina (Côte de l'Or) où existe un vaste fort tenu par la WIC ; ils y achètent les Noirs les plus prisés et donc les plus chers, ou sur Ouidah. Ils se dirigent aussi plus au sud,
jusqu'en Angola, où les Noirs sont moins cotés selon les planteurs et donc moins chers. Au début du XIXe siècle, à la Côte de l'Or, le capitaine négrier achète aux courtiers africains des
hommes qui sont des prisonniers de guerre à 35 %, des personnes razziées pour 30%, des personnes vendues par leurs familles pour 5 à 10 %, et un peu plus de 10 % de condamnés à l'esclavage par
un tribunal.
• Un mérite essentiel de l'ouvrage de Pieter C. Emmer c'est de nous faire réfléchir sans préjugé au système colonial avec l'appui des questions démographiques.
On sait que la mortalité à bord des navires négriers est élevée durant la traversée entre Afrique et Amérique. On sait peut-être moins que les équipages (60 % de néerlandais et 40 % d'autres
européens) sont touchés par une mortalité encore plus forte puisqu'ils enchaînent trois traversées successives comme le rappelle l'expression "commerce triangulaire" : un membre de l'équipage
sur cinq périt au cours du voyage. La mortalité record était celle des médecins... Naturellement le capitaine a intérêt à ce que "ses" Noirs survivent à la traversée, mais la connaissance
médicale est faible avant la fin du XVIIIe siècle. Le manque d'eau potable à bord, la déshydratation, les maladies contractées en Afrique (variole…) ou à bord par le manque d'hygiène — cela
existe aussi sur les navires négriers anglais, mais avec une mortalité moindre car les médecins anglais sont plus nombreux et plus expérimentés. Les Néerlandais n'ont commencé à s'en soucier
qu'au moment où la traite allait décliner. En 1769 Gallandat recommandait aux capitaines d'acheter, avant de quitter la côte africaine, des ignames, des bananes, et des citrons pour éviter le
scorbut. Sinon le menu c'est viande salée et haricots secs. Les révoltes à bord qu'elles soient provoquées par des viols d'esclaves ou d'autres facteurs ont atteint le nombre de 300 sur les
1500 traversées effectuées sous les couleurs des Pays-Bas.
Pour quelles raisons les plantations de Surinam réclamèrent-elles toujours plus d'esclaves ? Un quart des esclaves meurent dans les trois ans qui suivent leur arrivée. Du côté de la mortalité,
une idée reçue est de croire à davantage de brutalité de la part des planteurs néerlandais (cf. Voltaire et son nègre de Surinam mutilé dans Candide). De même, une sorte de grève des ventres
expliquerait le déficit de naissances chez les esclaves. Pieter Emmer relativise ces hypothèses utilisées par les abolitionnistes. Il pense plutôt que la population de l'Amérique tropicale
était exposée à un véritable bombardement épidémiologique ininterrompu amené par la traite africaine. Aucune mesure ne parvient à améliorer le climat bactériologique des Indes occidentales,
pour les Blancs comme pour les Noirs, avant le milieu du XIXe siècle.
D'autre part, le Surinam était caractérisé par une fuite importante des esclaves vers la forêt proche. Les "marrons" étaient comptés comme "absents" et représentaient 10 % des esclaves vers
1750. Les militaires européens chargés de la répression mouraient avant d'avoir rempli leur tâche : protéger les plantations attaquées par les "marrons". Une seule grande révolte dans les
colonies néerlandaises, celle de Berbice eut lieu en 1763-1764 ; l'armée du Surinam reçut du renfort du gouverneur de l'île anglaise de la Barbade. Une telle solidarité entre colons n'aura pas
lieu quand Saint-Domingue se révoltera.
• Après la traite. Dans ce pays aujourd'hui très marqué par les ONG et la défense des droits de l'homme, le paradoxe est que la traite des Noirs y fut abolie sous la pression de
l'Angleterre. Malgré les débats provoqués en 1797 sous la domination française, il fallut attendre 1814 et le retour de Guillaume Ier, sous les auspices de Londres, pour que les Pays-Bas
décident de l'abolition de la traite. Ce pays ne paraissait certes pas tirer autant de profit de la traite que les Anglais ou les Français de Nantes et de Bordeaux. Ensuite, les Néerlandais
participèrent, mais en traînant les pieds, à la répression de la traite illégale voulue par Londres. Au tribunal de Freetown furent jugés une vingtaine de négriers clandestins, généralement
français, tel Jean Blais, en 1819, dont les faux papiers étaient fournis par van Spengler le gouverneur corrompu de Saint-Eustache !
La fin de la traite n'était ni celle de l'esclavagisme ni celle de l'économie de plantations au Surinam. Cette colonie reçut quelques colons des Pays-Bas, d'anciens esclaves des Britanniques
(qui ont aboli l'esclavage en 1833), et quelques Chinois. En 1870, quand l'esclavage prit fin dans les colonies néerlandaises, le "Lalla Rooh" entra dans le port de Paramaribo avec des engagés
venus de l'Empire britannique des Indes. Vingt ans plus tard arrivèrent des travailleurs de Java. Un tiers seulement de ce tous ces Asiatiques recrutés sur contrat rentra en Asie : car à
Surinam, comme à Trinidad, ils eurent une mortalité plus faible et une natalité plus forte que n'avaient eu les esclaves. Aussi les personnes d'origine africaine y sont-elles devenues
minoritaires.
Le 1er juillet jour anniversaire l'abolition de l'esclavage peut aujourd'hui devenir aux Pays-Bas une journée consacrée au devoir de mémoire.
Pieter C. Emmer
Les Pays-Bas et la traite des Noirs
Traduit du néerlandais par Mireille Cohendy
Éditions Karthala, 2005, 210 pages.
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