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Même si Gilles Leroy consacre l'épilogue de son livre à son périple dans le Deep South l'été 2007, comme pour authentifier sa fiction biographique, il a l'honnêteté de préciser en une note terminale que ce récit de la vie de Zelda Fitzgerald n'en reste pas moins un roman. Son charme tient à son genre inclassable.

L'auteur donne la parole à Zelda qui évoque des souvenirs entre 1918 et 1943 ; mais on échappe à la lassante autobiographie grâce à la variété des situations énonciatives, au recours à l'autodérision et à l'ironie pour casser le dramatique. De plus, G. Leroy prête parfois à son personnage le long monologue intérieur aux phrases interminables, invention des romanciers américains des années 1920/1930 et dont on retrouve agréablement l'atmosphère des grands récits. Tout est mêlé mais non sans structure ; comme dans le conte, entre le prologue à "minuit moins vingt" et l'épilogue à "minuit pile", toute l'existence de Zelda-Cendrillon tournoie comme un bal en accéléré. Et ce prologue ouvre la Tragédie : Leroy construit son roman en cinq parties, comme les cinq actes d'une pièce tragique, les trois premiers crescendo, decrescendo les deux suivants. La mort en point d'orgue. Au-delà, les repères se brouillent : certaines réminiscences, bien que datées à la marge, ne répondent à aucune succession chronologique. Une ligne de pointillés se glisse parfois entre deux passages, certains propos sont rapportés en italiques… Ce ne sont que des éclats de mémoire jaillis du cerveau malade de Zelda, qui confond futur et passé, créant des effets miroirs, des reprises en écho…

G. Leroy cherche à réhabiliter l'épouse de Fitzgerald en persuadant le lecteur du poids des circonstances atténuantes. Fillette étouffée par son milieu, épouse asservie par son mari, elle a souvent tenté, en vain, de résister, de vivre pour elle même ; et son "song" rappelle celui des esclaves noirs de son Alabama natal : c'est la même complainte, nourrie de révolte et de découragement nostalgique  elle aussi a été réduite en esclavage.

La révolte, Zelda la vit dès seize ans, contre son milieu et contre sa terre natale. Née dans une famille aristocratique et puritaine, elle évoque, non sans autodérision, la "perruche", la "gourde du Sud" qu'elle devait paraître. Elle prend en haine son père, A. Sayre, juge et sénateur à Montgomery, "magistrat moisi" et distant. Grâce à la complicité de sa mère, Minnie, frustrée elle aussi par son père, elle vit avec son amie Tallulah une adolescence dévergondée. Toutes deux cherchent à provoquer valeurs et conventions : dans cette Amérique de 1918 qui entre en guerre, elles courent les bals et les soldats, découvrent le tabac, l'alcool et le sexe. La génétique familiale pèse-t-elle sur la violence intérieure de Zelda ? Ses deux frères, entre autres, se sont suicidés. Elle prend en haine ce Sud, "Éden abominé" dit-elle : juste paradoxe. Car si elle y a vécu une enfance heureuse, dans la chaleur des beaux étés, au creux des bras d'Auntier douce et dodue, sa nounou noire, sa vraie maman ; ce pays reste pourtant le cimetière des ambitions, la canicule poisseuse donne à l'enfant des crises d'asthme soignées à la morphine ; et les noirs du bal nègre —où les deux amies, transgressant l'interdit, étaient allées danser– les ont chassées "sorcières blanches et riches", par crainte d'être accusés de les avoir violées…

Ainsi tout est en place pour que s'enclenche la mécanique fatale, pour que s'accomplisse le destin tragique de Zelda incarné en Scott. Bien sûr ils se rencontrent au bal : c'est un "yankee" blond aux yeux bleus, excellent danseur, écrivain engagé comme lieutenant. Il a 21 ans, elle 18. Ils se marient sans la famille Sayre : mésalliance avec ce jeunot sans fortune... Tous deux se ressemblent, "enfants de vieux" et "tarés" ils ont une revanche à prendre sur leurs pères, mais n'échapperont pas à leur fatale destinée : Leroy brosse bien un couple "romantique", très représentatif de la "génération perdue" américaine des années folles. Attirés par le luxe et la célébrité, friands d'excès et de provocation, ils se consument en fêtes, s'étourdissent de danse, d'alcool et de sexe/ Aucun amour ne les lie, chacun a besoin de l'autre pour satisfaire ses ambitions : Zelda afin de réussir sa vie de femme libre et écrivain, Scott pour assurer son succès littéraire. Tout va très vite : il boit et dépense à l'excès pour ses maîtresses et ses petits amis. Il vole à Zelda ses cahiers, lui interdit de publier sous son prénom : elle devient son "nègre involontaire" sous "l'emprise/empire d'un homme qui [veut] décider de [sa] vie." Une petite fille naît, mais Zelda n'a pas la fibre maternelle. Un aviateur français survient : c'est le véritable amour, elle le suit en Camargue. Cette fugue adultère autorise Fitzgerald à la faire interner. C'est dans ces passages totalement fictifs où Zelda est prisonnière que Leroy tient le mieux son sujet. Prétendue malade mentale par son époux dominateur, elle passera dix ans en diverses cliniques : "on m'a kidnappée" s'écrie-t-elle. Car malgré ses troubles hallucinatoires intermittents, l'auteur l'imagine en pleine possession de sa raison, réfractaire aux beaux discours  lénifiants des psychiatres, ces "bourreaux blancs". Elle réfute aisément leurs allégations, mais ils n'entendent pas sa voix : seule compte celle de Fitzgerald. Leroy laisse à Zelda jusqu'à sa mort sa révolte d'adolescente contre l'injuste suprématie masculine.

Et si, comme dans les mythes antiques, la Tragédie allait peser sur sa fille ? Elle épouse à son tour un lieutenant engagé ; dans la Seconde guerre mondiale cette fois. Scott est mort, Zelda ignorera le destin de son enfant et périra brûlée vive dans l'incendie d'un hôpital psychiatrique en 1948. Leroy s'est réapproprié l'existence de Zelda Fitzgerald. Nul ne saurait lui en faire grief. Le parfum d'Amérique confère au roman sa cohérence et son originalité : le jury du Goncourt n'y est peut-être pas demeuré insensible.

 Rédigé par Kate

Gilles LEROY
Alabama Song

Mercure de France, 2007, 190 pages.






Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE