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• Enseignant-chercheur à l'Université de Toulouse, l'auteur déplore que la plupart des psychologues ne prennent pas au sérieux l'influence du contexte socio-culturel sur le développement cognitif d'un enfant : car ce dernier dépend en partie de la culture de naissance. Cet ouvrage clair et didactique se fonde sur de nombreuses expérimentations de psychologie interculturelle comparative, adossées à une rigoureuse modélisation des contextes culturels considérés : l'ensemble force à réfléchir.

• Bertrand Troadec rappelle que toute culture est une construction sociale dynamique : coutumes, langue, savoirs, croyances évoluent et se transforment au hasard des échanges avec d'autres cultures. Grâce à cette interculturalité, la grande majorité des société devient multiculturelle : nous sommes tous métissés, acculturés selon nos interactions avec divers groupes d'appartenance. La culture dominante transmet à l'enfant d'âge pré-scolaire les repères nécessaires à sa construction identitaire et pose les bases de son développement intellectuel et affectif.

• C'est pourquoi récusant le constructivisme universaliste de Piaget, l'auteur démontre qu'un enfant ne développera pas les mêmes compétences cognitives où qu'il naisse. Les méthodes et les concepts de la psychologie occidentale ne sont pas universels et souvent inappropriés à l'évaluation du psychisme humain non-occidental. Si on s'intéresse aux compétences "acquises" – et non à celles qui relèvent de l'héritage génétique – on constate que le lieu de naissance du bébé, la langue de confiance puis l'écriture déterminent la structuration de sa pensée. Une mère japonaise, par exemple, valorise chez son enfant la maîtrise de soi, la soumission à l'autorité, la courtoisie ; à l'inverse, une mère américaine exhorte le sien à l'action autonome, à l'affirmation de soi, à la défense de ses droits.

• De même, la langue entendue en famille conditionne la représentation de l'espace. Ayant mené une expérimentation comparative sur des enfants d'âges similaires en Polynésie et près de Toulouse, l'auteur et son équipe ont mis en évidence le relativisme linguistique. Le petit enfant élevé en milieu rural, à Moorea ou aux Marquises, ne conceptualise pas l'orientation spatiale par droite/gauche, mais par "côté montagne"/"côté mer". S'il ne parlait que la langue austronésienne, ses compétences resteraient limitées car adaptées à son milieu d'origine, elles seraient intransposables. À l'inverse, le petit enfant né en ville, à Papeete comme à Toulouse, manie avant l'âge scolaire les repères droite/gauche. En l'amenant au bilinguisme, sa scolarisation en langue française élargit sa capacité réflexive. L'exemple des petits marocains va dans le même sens : le français enseigné à l'école enrichit la structuration de l'esprit élaboré en langue arabe. Ces enfants biculturels tirent profit des deux systèmes linguistiques complémentaires.

• L'acquisition du calcul mental peut aussi dépendre de la langue natale. Confrontés aux mêmes exercices, des écoliers anglophones ont atteint la performance de leurs homologues chinois un an plus tard. Car en anglais les outils et les démarches de comptage sont multiples, la vocabulaire des nombres plus complexe qu'en chinois. En outre, on valorise beaucoup les mathématiques dans la culture asiatique. Enfin, le mouvement lecture/écriture détermine la représentation mentale du temps qui passe. En Occident, la progression de gauche à droite amène à concevoir le déroulement temporel, ou le raisonnement logique, selon une flèche linéaire orientée ; le but, le résultat sont l'essentiel : projetés dans le futur, nous ne cessons d'y tendre et de l'anticiper. En chinois, au contraire, lecture/écriture des idéogrammes progressent en haut en bas et de gauche à droite sans anticipation vers l'horizon, vers l'à-venir. Pour la pensée asiatique, le temps reste une succession de "saisons" au présent : ce temps grammatical est survalorisé sans projection sur le futur.

• Le développement cognitif d'un enfant n'atteint donc pas le même niveau selon les diverses cultures d'origine. Certains peuvent se révéler plus favorables que d'autres, constate Bertrand Troadec, mais ce serait prêter un argument au racisme que de préférer la culture occidentale, sous prétexte qu'elle promeut le savoir scientifique et la liberté individuelle plutôt que la magie et la religion. Quel que soit le contexte socio-culturel de naissance, la rencontre d'autres coutumes, les échanges socio-linguistiques restent toujours, selon l'auteur, la condition nécessaire au développement intellectuel et affectif de l'enfant. Son ouverture d'esprit dépend de son degré d'acculturation.



Bertrand TROADEC
Psychologie culturelle

275 pages, Belin, 2007




 
Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE