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• Le Musée du Quai Branly héberge une riche exposition consacrée à l'art de cour du Royaume de Bénin du XIVè au XIXè siècle environ. Grâce au catalogue riche en analyses et à divers sites –entre autres Wikipédia– le visiteur peut aisément connaître l'histoire de ce royaume africain qui n'a pas disparu. Toutefois cette exposition suggère deux remarques.
 

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L'Oba Esigie à cheval avec deux suivants  - XVI-XVIIè s
Plaque de laiton - Ethnologisches Museum - Berlin


• Il faut bien sûr éviter de confondre l'actuelle République du Bénin –ancien Dahomey– avec ce Royaume de Benin, capitale Benin-City au Nigeria. Ce sont les Portugais qui l'ont baptisé Beny à la fin du XVè s. D'ethnie Bini ou Edo, distincte des Ikbo à l'Est, sa population reste proche des Yoruba du Royaume d'Ifé à l'Ouest. On confond souvent ces deux ethnies liées par leur mythe fondateur et leur tradition politique; le roi d'Ifé fut d'ailleurs longtemps le chef spirituel de l'oba (roi) béninien. On comprend aisément en regardant les plaques de laiton exposées qu'il s'agit d'une monarchie très centralisée, hiérarchisée et militarisée. Si la sculpture sur métal n'est pas propre aux Edo, son implantation et son importance à Benin interrogent.
 

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Tête commémorative d'un roi  - XIXè s.
Museum für Völkerkunde - Wien


La représentation officielle des grands événements, des grands chefs et de l'oba y a toujours été essentielle à l'affirmation du pouvoir aux yeux des sujets, comme à la pérennisation de la mémoire commune. En raison du climat très humide, on recourait au métal, matériau résistant ; mais jusqu'au XIIIè siècle, précise Hélène Joubert, les béniniens devaient envoyer la tête de l'oba défunt à Ifé pour en faire réaliser l'effigie de "bronze", en fait de cuivre coûteusement importé du Sahara. C'est le 6ème édo, Oguola, qui pria le roi Yoruba de lui dépêcher l'un de ses orfèvres : dès lors les artisans "bronziers" se développèrent à Benin.
 

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Portugais avec une arbalète et un oiseau - XVI-XVIIè s
Plaque de laiton – Ethnologisches Museum - Berlin


Toutefois c'est l'arrivée des Portugais à la fin du XVè s., qui porta la métallurgie béninienne à son apogée: en effet, lorsqu'ils établirent de fructueux échanges commerciaux avec les Edo, ils utilisèrent des manilles de laiton comme monnaie d'échange ; les Bini les fondirent. Reste qu'ils ne limitaient pas leurs échanges aux seuls Portugais ; or eux seuls sont fréquemment représentés sur les plaques royales. Selon Jacqueline Delange, pour résister à l'époque aux trafics et compétitions commerciales du golfe de Guinée, la royauté bini se devait d'accroître son prestige. Quelle plus belle opportunité que de faire figurer le Portugais auprès des grands du royaume ? De plus, les Béniniens avaient très vite associé ce blanc venu par la mer au dieu de l'océan – Olokun, pourvoyeur de richesse – ce qui justifie la fréquence du poisson dans leurs sculptures. Dès lors, intégré à l'art officiel, le Portugais ne constituait plus une menace pour l'ordre social ; son assimilation renforçait l'image d'un pouvoir fort et celle de la puissance économique du royaume. Notons qu'à la même époque l'élite française frissonne et s'interroge à l'arrivée de trois Indiens, les fameux "brésiliens" de Montaigne…
 

 
252-Peinture-corporelle-haut.jpgTrois jeunes gens ornés de peinture corporelle - XVI-XVIIè s.
Plaque de laiton. Ethnologisches Museum - Berlin


On peut remarquer, par ailleurs, l'importance des têtes de "bronze" sculptées en volume, et en premier celles des oba. On sait grâce à Hélène Joubert que tout l'art africain privilégie la représentation de cette partie du corps. Mais ici, il s'agit surtout de têtes d'hommes, non stylisées, très réalistes ; seuls quelques pendentifs de ceinture en ivoire représentent des masques féminins. Les Edo constituent une société guerrière, d'éthique masculine fondée sur l'action et l'ostentation. La femme n'y a pas sa place, sauf celle qui engendre les dieux Rois, telle la reine mère dont l'effigie est à l'affiche de l'exposition:

 

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Tête commémorative d'une reine mère - XV-XVIè s.
Ethologisches Museum - Berlin


Hélène Joubert précise que, dans les croyances bini, la tête représente la capacité de chaque homme à gérer ce qu'il a reçu en partage, à décider de sa voie d'accomplissement au plan matériel. Bien que polythéistes, les Edo de cette époque ne subissaient donc pas l'assujettissement psychologique et moral à leur lignage, comme c'est fréquent en Afrique. Ils glorifiaient le choix et la responsabilité individuelle des actes. On perçoit alors mieux la signification de l'autel ancestral, présent jusque dans les milieux populaires edo. Tout homme (mâle) participait à son élaboration en y déposant un bâton-hochet comme preuve de chacune des réussites de sa vie. La mort seule finalisait l'évolution de chaque existence. La modernité de cette morale existentielle mérite réflexion quand subsistent encore au XXIè siècle des préjugés eurocentriques à l'égard de l'Afrique Noire.
 

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Autel de la main d'un Oba - XVIIIè s.- Laiton
British Museum  - Londres


• Même mutilée par les Britanniques en 1897, cette civilisation edo perdure. Il reste à méditer le beau préambule du catalogue, signé par l'actuel oba, Omo N'Oba Erediauwa : en espérant la restitution des objets pillés par les Européens, c'est à notre considération respectueuse de la dignité de son peuple qu'il fait appel.
 

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À propos de l'exposition "BENIN, CINQ SIECLES d'ART ROYAL" - Musée du Quai Branly (à Paris jusqu'au 9 janvier 2008, ensuite Berlin et Chicago)
 
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Sources :
Le catalogue : Bénin - Cinq siècles d'art royal, éd. Snoeck, 535 pages, 55 €.
Jacqueline Delange : Arts et peuples de l'Afrique Noire
Hélène Joubert : L'Art africain
Wikipédia : Royaume du Bénin






 

Tag(s) : #BEAUX ARTS, #AFRIQUE, #BÉNIN