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    L'adolescence, période de profondes transformations génératrices de troubles et d'instabilité, devient aujourd'hui pour une large minorité de jeunes un temps de profonde souffrance intérieure. Chercheur, professeur de sociologie à Strasbourg, David Le Breton en expose clairement les raisons et analyse les conduites à risque qu'elle induit. Son regard de sociologue et d'anthropologue peut éclairer bien des parents désemparés devant les nouveaux comportements de leurs enfants. Cet essai présente une approche complémentaire de l'«Âge violent» de Dinah Vernant : l'originalité de son propos tient surtout à son analyse de l'individualisme démocratique occidental et de ses conséquences sur nos adolescents.

    • Pour l'auteur, l'obsolescence caractérise nos sociétés : tout y est éphémère, à court terme, autant les sentiments que les emplois. Il faut surfer au fil des situations, se réadapter en permanence. L'individu contemporain n'est plus héritier ; l'habitus familial et social ne se transmet plus, les modèles ont disparu tout comme la capacité d'engagement, affectif ou idéologique. Sartre l'affirmait, chacun de nous «condamné à être libre» devient acteur de sa vie : à chacun de choisir des valeurs afin de donner, pour un temps, du sens à son existence. Mais cette affirmation de l'individualité identitaire entraîne la défaillance de l'altérité, l'indifférence à autrui susceptible d'entraver l'épanouissement personnel. David Le Breton souligne bien ce narcissisme de nos sociétés du libre plaisir où la jouissance est de droit, où la confiance, l'écoute de l'autre et la responsabilité individuelle reculent. Il en donne pour preuve – entre autres – les émissions de télé-réalité où le désir de se mettre en scène abolit toute frontière entre vie privée et publique. Or lorsque l'intime s'affiche, la pudeur et la discrétion disparaissent, le sentiment de honte également : on n'a plus de gêne du regard d'autrui qui interdisait certains comportements. Dès lors que l'on ne reconnaît plus de valeur à ce regard, le lien social se relâche. Les victimes de cette évolution des mentalités ce sont les jeunes : au vu des scènes d'horreur-réalité de certaines sites, le happy slapping – les agressions filmées et mises en ligne – n'a rien pour surprendre.

    • Le sociologue rappelle que si l'enfant grandit dans une famille équilibrante qui le guide, l'éduque en lui posant des interdits tout en l'entourant d'affection confiante, si les parents valorisent l'école, son adolescence ne lui pose pas de souci, quelque soit le milieu social. Certes nul n'ignore que le mal-être de l'adolescent se cristallise plus encore dans les quartiers populaires et les cités où la précarité économique, le chômage, l'inanité du capital culturel empêchent bien des parents de remplir leur fonction d'éducateurs. Reste que cet état de fait existe aussi dans les classes moyennes et aisées où les parents privilégient souvent leur vie de couple. Le père devient un copain et non plus un passeur vers le monde et ses lois, il inculque moins l'interdit. A la présence maternelle – à fortiori en famille monoparentale – s'ajoute la tendance des adultes d'afficher une image "jeune": l'enfant est même considéré comme un partenaire, comblé de biens matériels. Bien que, sans manque, il n'est cependant pas écouté dans ses désirs réels ; privé de repères générationnels et de limites à ses comportements, trop tôt poussé à l'autonomie ou, à l'inverse, surprotégé par sa mère, l'adolescent ressent cruellement un sentiment de vide intérieur, de non-existence. Il est aisé de comprendre cette souffrance. Ce sont les interdits parentaux qui permettent de se construire en tentant de les transgresser : « on ne se pose qu'en s'opposant » remarquait Sartre. La discussion, voire le conflit avec père et mère, aide le jeune à construire sa conscience de lui-même. S'il est privé de limites, il s'en cherche et peut se mettre en danger à travers des conduites à risque. Privé de reconnaissance aux yeux de ses proches, il la cherche dans son groupe d'âge ; ses pairs deviennent sa vraie famille, leur amitié solidaire lui donne le sentiment d'exister.

    • Bien que de formes variées, les conduites à risque ont ont le même enjeu. : la douleur physique libère et rend supportable la souffrance psychologique. Ce n'est ni masochisme ni désir d'en finir dans la majorité des cas : c'est un appel à l'aide, à la reconnaissance parentale. Agresser sa peau, qui enferme l'adolescent dans un corps qu'il ne reconnaît pas, constitue plus souvent un choix qu'une mode : la douleur du piercing, du tatouage, fortifie l'estime de soi, différencie le corps du jeune de sa mère en le rendant conforme à ses pairs, enfin provoque  le regard de l'adulte. David Le Breton parle alors d'auto-engendrement de ces jeunes. De même, les scarifications n'ont rien d'automutilations : en faisant couler son sang, l'adolescent se purge momentanément de sa souffrance intérieure. Jouer avec la mort pour trouver le goût de vivre et interpeller ses proches, c'est l'objectif de l'anorexie/boulimie des adolescentes victimes d'une mère dévorante, elles refusent leur sexuation, ce corps de femme qui rappelle la silhouette maternelle. Il en va de même du recours à la toxicomanie, à l'alcool, aux tentatives de suicide : ne se sentant pas exister pour lui-même, le jeune cherche à s'absenter, à se marginaliser de l'existence. Enfin, la vitesse excessive au volant, outre qu'elle affirme la virilité du jeune devant ses pairs, l'aide à libérer sa «haine», son mal-être; ainsi des vols, des «embrouilles» des quartiers : en provoquant les lois, en usant de sa violence, le jeune cherche l'affrontement pour y trouver des limites. à travers les codes de la «réputation» et de l' «honneur» il cherche à ce que lui soient reconnues valeur personnelle et considération.

    • Privés de repères et de limites, la souffrance de bien des adolescents doit être prise au sérieux ; selon le sociologue la plupart réussissent à sortir de ces années de crise, mais ils n'y parviennent jamais seuls.

Cet essai devrait inciter les parents à ne jamais oublier que, pour se construire, leurs enfants ont besoin de leur bienveillance vigilante. Si l'adolescent sait qu'il existe pour ses proches et qu'ils croient en lui, il sera moins dépendant du regard de ses pairs.

 

David LE BRETON
EN SOUFFRANCE.

Adolescence et entrée dans la vie
Métailié, 2007, 361 pages.
 
Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #PSYCHOLOGIE