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Roger-II.jpgL'ouvrage de Pierre Aubé est consacré aux empires que les Normands issus de la branche des Hauteville ont conquis dans le monde méditerranéen à compter du XIe siècle. La grande richesse de ce volume c'est d'exposer les hauts faits de Guillaume Bras-de-fer, Robert Guiscard (c'est-à-dire le rusé), Roger Ier et Roger II de Sicile, Guillaume Ier et Guillaume II, Tancrède et Frédéric II. Le récit est plus particulièrement éclairant et détaillé en ce qui concerne le règne de Roger II. (Ci-contre Roger II couronné par le Christ, la Martorana, Palerme).

Des chevaliers normands revenus en 1016 d'un pélerinage à Jérusalem débarquent à Salerne. Ils deviennent indispensables dans des conflits locaux. Et bientôt Robert Guiscard s'est emparé d'une grande partie de l'Italie du Sud sur les Byzantins. Le pape lui en reconnaît la possession en 1059. Son jeune frère Roger de Hauteville est envoyé conquérir la Sicile sur les émirs musulmans. Palerme tombe en 1072. Neuf siècles plus tard, le maire de Hauteville-le-Guiscard assistera, aux côtés de Mgr Pappalardo, à la commémoration de l'aventure normande qui a doté la Sicile d'une richesse artistique qui en fait la "perle" de la Méditerranée. 

Palais-Jardins.jpgPalais des Normands - Appartement de Roger II


Ces souverains ont en effet érigé un grand nombre de bâtiments civils et religieux qui témoignent aujourd'hui encore de la rencontre de plusieurs civilisations. À l'évocation du Palais des Normands et de la Zisa, de la Martorana, de San Cataldo et San Giovanni degli Eremiti, à Palerme, de Monreale et de son cloître, et de l'immense cathédrale de Cefalu, il nous revient le souvenir des arcs entrecroisés, des mosaïques dorées, et des Christs pantokrator — autant d'illustrations qui manquent à une édition de poche. Les Normands n'apportent pas tout : les lettrés et artistes musulmans se retrouvent à la cour de Palerme. L'île baigne dans le multiculturalisme et la diversité linguistique. Petit-fils de Roger II, Frédéric II y fera son éducation d'humaniste avant l'heure.
 

  Le roi de la Sicile est admirable en ceci qu’il a une conduite parfaite ; il emploie des musulmans comme fonctionnaires (…) et tous, ou presque, restent attachés à la loi musulmane. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux pour ses affaires et ses travaux les plus importants (…). Grâce à eux le royaume brille de tout son éclat. C’est le souverain de la chrétienté qui mène le train le plus somptueux, le plus luxueux et qui est le plus opulent. Il ressemble aux souverains musulmans : comme eux, il plonge dans les délices du pouvoir, établit ses lois, règle ses modalités, répartit les dignités parmi les hommes, exagère la pompe royale et l’étalage de son apparat (…) Un autre fait admirable qu’on rapporte à propos de sa personne, c’est qu’il lit et écrit l’arabe (…). Nous avons appris qu’il y avait eu dans cette île un séisme qui avait fait trembler la terre et effrayé ce roi polythéiste. Il parcourait son palais et entendait ses femmes et ses eunuques invoquer le nom de Dieu et celui de son prophète. Comme ils conçurent quelque crainte en voyant le roi, celui-ci leur dit pour les rassurer : « Que chacun évoque son Dieu et Celui en qui il croît ! ”(…)
••• IBN JUBAYR, Voyages, trad. M. Gaudefroy-Demombynes, Paris, 1956

M--decins-arabes.jpgGuillaume II malade assisté de son médecin et de son astrologue



Il ne faut pas se voiler la face, cette culture raffinée, ces œuvres d'art sont la partie glorieuse d'une époque pleine de carnages, de trahisons et de vengeances. Les rois normands ont régné par la terreur : prisonniers aux yeux crevés, décapitations, rapts et pillages. Non pas que leurs gênes se souvenaient de la grande peur qu'ils avaient véhiculée de l'Atlantique (les Vikings) à la Volga (les Petchénègues), mais parce que leur pouvoir qui tendait à imposer une monarchie mieux administrée était sans cesse remis en question par des barons vengeurs et des cités volcaniques prêtes à se révolter pour peu que le Pape ou la convoitise les y pousse. En matière de cruauté, avec Henri VI, époux de Constance et père de Frédéric II, on a cru atteindre des sommets. Mais Charles d'Anjou, recueillant du Pape le royaume normand, verrait ses hommes massacrés lors des "Vêpres siciliennes" du lundi de Pâques 12 mars 1282.

Pierre AUBÉ
Les empires normands d'Orient

Perrin, 1991 - coll. "tempus" en 2006, 344 pages.



 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE, #SICILE