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On ne boude pas son plaisir avec ce nouveau roman, autobiographie fictive où Modiano, toujours, réinvente son passé. Si l'appréhension du temps demeure incertaine sous la plume, l'espace parisien minutieusement cartographié arrime le récit dans l'illusion réaliste et contraint la phrase à une inhabituelle rigueur syntaxique : peu de blancs, peu de points de suspension cette fois. Mais les zones d'ombre, les incertitudes  du sens si modianesques n'en disparaissent pas pour autant ; non plus que la mélancolie, signifiée dès l'exergue : celle d'hommes mûrs dont la jeunesse est désormais perdue, et celle aussi qui déjà baignait leurs vingt ans.

En quatre chapitres, quatre personnages principaux revisitent un passé commun. L'entrecroisement de leurs discours réanime leur groupe de "chiens perdus" comme les qualifie Mme Chadly, l'ancienne patronne du café Le Condé  où ils se retrouvaient. L'intrigue n'est qu'un mince fil annexe, amorcée par le premier narrateur anonyme qui évoque l'arrivée au Condé d'une fille de 22 ans. Les garçons la surnomment Louki, leur lumière. Après avoir plaqué son mari elle vivra deux mois avec Roland – autre faux nom – autre narrateur. Ce qui compte c'est qu'ils étaient déjà "la jeunesse perdue", bohèmes sans projets ni repères, faux étudiants vivant au jour le jour. Aucun ne savait grand chose des autres, seule importait la rencontre, le partage de l'alcool, les mêmes rêves de vraie vie. Sans ancrage, cette jeunesse n'avait aucune maîtrise du temps et peinait à s'y inscrire. Le seul arrimage possible, thème modianesque récurrent, c'est l'écriture, pour éviter l'oubli.

Deux personnages s'y adonnent. Bowing – dit "le Capitaine" – consigne sur un cahier les noms, trajets et dates de chacun. Il constitue un répertoire des rues et des cafés parisiens des années 60. Les parcours sont pour eux autant de fils de vie alors que leur existence reste sans but et livrée au hasard. Modiano prête d'ailleurs à Roland un projet d'article sur les "zones neutres", celles où l'on se sent protégé, hors du temps ; à l'opposé des "trous noirs", les rues dangereuses d'une enfance malheureuse où lui et Louki redoutent de retourner, d'être happés par leur néant. Dans l'entre deux, les "points fixes", les cafés – où la rencontre est possible et grâce à elle peut être un avenir — et les hôtels meublés, précaires refuges de ces jeunes sans boussole.

Le personnage de Louki en constitue le symbole. Née d'un père inconnu et d'une mère "danseuse" au Moulin Rouge, Louki fugue dès 15 ans. Adolescente fragile en crise d'identité, elle cherche dans les livres de sciences occultes et d'astronomie un sens à sa vie – car son vide intérieur la pousse à rompre toute relation à peine nouée : sans cesse l'attirent le vide du ciel, l'apesanteur, les "horizons perdus" – titre de son livre fétiche. Il n'y a qu'à se laisser aller. À ses côtés, Caisley – autre narrateur : faux éditeur d'art et vrai détective chargé par son mari de filer Louki. Mais il laissera filer la fille : son époux ne la mérite pas. Modiano fait graviter autour des personnages principaux des silhouettes louches, au passé trouble lié à la guerre comme il les aime. Mais il les charge de sens dans ce roman : ces présences grises et fugitives concrétisent le hasard – le destin – qui joue de ces jeunes, "échoués au Condé, le café aimant".

On comprend l'aspiration de ce couple éphémère – Louki et Roland – à l'éternel retour, qu'ils découvrent en lisant Nietzsche. Se dissoudre à l'heure de midi « le cœur de l'été » abolir la temporalité des adultes, retourner dans le temps cyclique, cosmique : retrouver le hors temps de l'enfance. Mais ce retour, seule la mort le permet. Les hommes mûrs que sont devenus les narrateurs affrontent les difficultés de toute tentative de réminiscence. Ils ne peuvent fixer ni le temps ni le souvenir, même à l'aide de quelques photos et des noms consignés sur le cahier de Bowing. Peut-être les rues, les lieux, conservent-ils mieux la mémoire de leur passé ? Mais le temps à modifié l'espace, une maroquinerie remplace désormais Le Condé. Modiano poursuit brillamment l'éternelle recherche de sa jeunesse perdue : piéton du Paris d'aujourd'hui, il n'y voit – tel Baudelaire – que son Paris d'hier :
Paris Change ! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Le Cygne in "Tableaux Parisiens"

Patrick MODIANO : Dans le café de la jeunesse perdue. Gallimard, 2007, 149 p.

Lu et chroniqué par Kate          

 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE