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Publié dans la collection "Non conforme" du Seuil, cet essai l'est effectivement. Nourrie de passion et d'engagement polémique, son auteure comme son propos, se veulent anticonformistes. Romancière avant tout, passionnée de mots et baignée de littérature classique, Cécile Ladjali se revendique "élitiste" et "vieux jeu". Professeure de Lettres dans un lycée de Seine-Saint-Denis, elle entend faire aimer à ces jeunes de banlieue autant les Philosophes que Racine et Baudelaire: car la "culture bourge" ne doit pas être réservée aux lycéens des beaux quartiers.
De fait, en imposant à ses élèves la lecture des grandes plumes ou les contraignant à imiter et à apprendre par cœur des pages des classiques, elle les familiarise avec la "bonne" langue et à l'opposé de leur "mauvaise" langue – celle du 9.3 – Ils deviennent ainsi bilingues et aptes à adapter leur langage au contexte. En outre, s'approprier des mots justes et beaux organisés en phrases syntaxiquement correctes amène les élèves à une prise de conscience du monde, et d'abord eux-mêmes : car la littérature construit l'homme par la maîtrise de la langue ils acquièrent davantage de pouvoir, de confiance en eux et d'estime d'eux-mêmes. Cécile Ladjali les veut originaux, anticonformistes, par rapport aux autres jeunes du quartier. Elle organise le rapt de leur cœur et de leur pensée : elle les envoûte, les entraîne, grâce à sa passion de la poésie et du théâtre, dans un total dépaysement vers le rêve et le symbolique. Autant que la conviction enthousiaste des propos, la démarche force l'admiration.
On souscrit aisément à sa dénonciation du délabrement linguistique dont pâtit aujourd'hui l'expression lycéenne et estudiantine : la méconnaissance de l'orthographe, l'indigence du lexique et surtout la dislocation syntaxique. On partage sa mise en accusation de l'expression médiatique – souvent incorrecte et relâchée pour faire "branché" – autant que celle des blogs, des SMS ou du milieu familial. Tout professeur doit lutter contre cette "mauvaise langue" identitaire des lycéens, ciment de leur groupe d'appartenance. Et Cécile Ladjali de frapper la formule : "le barbarisme préfigure la barbarie". Car un jeune qui manque de mots justes y substitue souvent la violence de l'interjection, du ton, voire du geste. En outre, impuissant à formuler ses propres opinions de manière claire et cohérente il l'est aussi à comprendre celles d'autrui, de là sa vulnérabilité à toute forme de manipulation.
Néanmoins l'essai de Cécile Ladjali présente les défauts de ses qualités : une certaine tendance à l'idéalisme et une part de non-dit. Elle s'assume volontiers "naïve" lorsqu'elle n'admet pas que ses élèves ignorent la gratuité, qu'ils entretiennent un rapport consumériste à la culture. Or il est compréhensible qu'ils travaillent avant tout pour la note, harcelés qu'ils sont pas l'obsession de l'évaluation. De même s'ils se plient à ses lourdes exigences d'écrire poèmes et pièces de théâtre ce n'est pas gratuit mais bien parce qu'elle leur propose un fort enjeu : voir publiés leurs poèmes – "Murmures"– ; jouer en public leur pièce "Tohu Bohu " et même la voir "montée" par des acteurs professionnel. Elle leur offre ainsi une reconnaissance sociale : ils existent, devant les caméras, et dans les librairies et c'est bien ce dont ces jeunes du 9.3 ont soif.
Par ailleurs, sa démarche de dépaysement des jeunes en littérature, toute louable qu'elle est, amène Cécile Ladjali à sanctuariser ses cours : certes elle arrache un temps ses élèves à leur vécu morose mais elle refuse totalement de le prendre en considération et ses propos su rles goûts et la culture des lycéens de banlieue restent très méprisants. Selon elle, l'inverse serait pure démagogie et elle se refuse à justifier ses choix pédagogiques. On en prend note mais on demeure dubitatif car en refusant d'écouter l'expérience de la vie de ces adolescents hors du lycée, en les livrant au spleen baudelairien sans vouloir entendre le leur, ne leur présente-t-elle pas la littérature comme un refuge, un dépaysement déréalisant ? Quand, dans leur pièce de théâtre le racisme devient un beau sujet d'art et d'histoire, les élèves sont-ils plus forts pour l'affronter au quotidien ? – Enfin, Cécile Ladjali reste fort discrète sur ses échecs ; or, comme tout professeur de banlieue, elle connaît des jeunes qui refusent de jouer le jeu du ravissement. On conçoit qu'elle préfère publier à la fin de son essai les lettres admiratives de quelques anciens élèves devenus de futurs professeurs de Lettres. Que la force de ses certitudes, que le chant magique de ses cours continuent de les galvaniser !
Cécile LADJALI
Mauvaise Langue
Seuil, 2007, 185 pages


Tag(s) : #EDUCATION