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Après avoir reçu le Prix Nobel d'économie en 1998, Amartya Sen a donné des conférences dans le monde entier et a regroupé ses réflexions sous le titre "Identité et Violence". L'idée générale est que l'être humain voit son identité très souvent réduite à la simple appartenance à une communauté religieuse ou à une civilisation, au détriment de toutes les autres faces possibles de son identité, et qu'en conséquence il est plus facile de l'entraîner dans le déchaînement de la violence. Cette idée s'accompagne d'un but souvent répété : combattre l'influence du "Choc des civilisations" de Samuel Huntington (également publié chez Odile Jacob en 2000).

Depuis les attentats du 11 Septembre 2001 à New York et Washington, ceux de Londres et de Madrid plus récemment, journalistes et hommes politiques ont en effet souvent repris l'analyse de Samuel Huntington réduite à l'affrontement inéluctable de l'Islam et de l'Occident. Originaire de Dakha (Bengale) où son père enseignait à l'Université lorsqu'eurent lieu les affrontements sanglants opposants musulmans et hindous lors de l'indépendance des Indes et du partage territorial qui en résulta, Amartya Sen s'estime bien placé pour alerter sur le danger d'une identité réduite comme source de violence : une religion contre une autre. L'économiste indien s'efforce de montrer les dangers du multiculturalisme lorsqu'il s'agit simplement de juxtaposer dans un pays des communautés repliées sur elles-mêmes. À son avis, la Grande-Bretagne n'a pas su tirer profit de la leçon du drame indien puisqu'elle a encouragé les communautés présentes sur son sol à se dresser les unes contre les autres en multipliant les écoles confessionnelles qui empêchent les jeunes d'ouvrir leur esprit, et poussant certains vers le terrorisme islamiste. Amartya Sen s'appuie également sur les enseignements de Gandhi, rappelant son rôle prophétique dans la Conférence de Londres en 1931, pour montrer le danger de toute politique communautariste.

Amartya Sen sait utiliser l'histoire de l'Inde pour nous donner de beaux exemples –anciens– de tolérance en rappelant la grandeur du roi Açoka ou la magnanimité de tel Grand Moghol. Il nous fait découvrir une riche personnalité, celle de Cornelia Sorabji, une parsie venue des Indes en Grande-Bretagne dans les années 1880, qui fut une avocate et militante féministe après avoir été la première femme ayant fait son droit à Oxford. À plusieurs reprises d'ailleurs, l'auteur ressasse ainsi la multitude d'identités que l'on peut avoir. Le problème est qu'il ne démontre jamais que cette multiplicité d'identités puisse nous écarter de recourir à la violence. Certes, des personnes peu ou pas instruites, issues de bidonvilles, peuvent être vite converties en djihadistes et kamikazes à force d'endoctrinement – on l'a vu avec les attentats de Casablanca et de Madrid – mais la violence est-elle vraiment écartée par des identités multiples ? Ne naît-elle pas aussi des contradictions entre des appartenances contraires et pas nécessairement choisies ? Le métissage culturel (dont il n'est pas question dans ce livre) n'ouvre-t-il pas plus de voies pour une meilleure compréhension réciproque ?
Amartya Sen
Identité et Violence
Traduit de l'anglais par Sylvie Kleiman-Lafon
Editions Odile Jacob, 2007, 270 pages.
 

 

 

Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE, #Inde