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Lundi 28 mai 2007





Plutôt qu'une fiche thématique, j'indique ici quelques points forts de ces trois publications.


État de la société tahitienne à l'arrivée des Européens, par Edmond de BOVIS. Initialement paru dans la "Revue Coloniale" de 1855 et réédité en 1978 à Papeete par la Société des Études Océaniennes (74 pages)

Edmond de Bovis était un officier de marine de 26 ans quand il arriva à Tahiti en 1844 sur le "Phaéton". Il dressa l'hydrographie de Tahiti, épousa la fille d'un négociant de San Francisco et rentra en France en 1854. Son séjour lui permit de parcourir la Polynésie et de rencontrer des chefs et des prêtres des cultes traditionnels, d'où l'intérêt de son témoignage.

La reine Oberea et le capitaine Wallis, 1767


De Bovis commence par identifier les habitants de l'archipel comme faisant partie d'un même peuple qui s'étend de la Nouvelle-Zélande aux Îles Sandwich (les îles Hawaï) : les Maori. Que l'on qualifiait généralement d'Indiens ou de Canaques. Il s'étend sur la question du nombre d'habitants. Quand les Français dénombrèrent 7000 Tahitiens à l'établissement du Protectorat (1842) ils jugèrent avec ironie les estimations élevées établies par Cook (70 à 80 000 habitants à Tahiti). Bovis, lui, tranche pour une dépopulation continuelle en insistant le premier  —comme le font les historiens actuels—  sur le rôle majeur des épidémies dans l'effondrement démographique de la Polynésie entière. Les autres facteurs endogènes et exogènes viennent après la responsabilité de la variole. Les guerres ont cessé en 1815 quand Pomaré II s'est imposé aux autres chefs (bataille de Feipi) et a établi sa monarchie avec l'appui des missionnaires protestants venus de Londres en 1797. Les infanticides ont continué jusqu'à ce que le Code Pomaré soit promulgué en 1819. Les sacrifices humains ont cessé avec la conversion de Pomaré II. Les ravages de l'alcoolisme sont également soulignés.

Autre force  de cet auteur, il décrit la société tahitienne sans se référer aux ouvrages publiés avant 1855. Il montre une société hiérarchisée : des princes (les Arii), des nobles propriétaires fonciers (Raatira) s'élèvent au dessus d'une foule de prolétaires (Manahune). Il insiste sur le lien entre les familles princières et les principaux temples ou marae où le culte est dirigé par un grand-prêtre et des récitants, les Orero, en présence du prince, mais en l'absence des femmes, tenues à distance de l'enceinte sacrée. C'est aussi là que se faisait le sacre du roi.

Autour des rois, les guerriers les plus braves forment une sorte d'association, les Arioi. Ils se cooptent et refusent d'avoir des enfants. Les Tahitiens croyaient en de nombreux dieux et « à une âme à peu près immortelle » (sic). Au sommet du panthéon local, Taaroa (le temps) et sa femme Hina (la terre), et leur aîné Oro est le souverain du monde. C'est à lui que sont consacrés presque tous les marae répertoriés à Tahiti, Moorea, Bora Bora, et Raiatea. Mais les Tahitiens craignaient surtout les revenants, les tupapau, qui s'en prennent aux individus isolés, la nuit. Ne pas confondre avec le tapu (tabou) lequel est décidé par le roi : il concerne aussi bien un objet qui sera préservé du vol, qu'une personne qui servira de victime humaine. La cérémonie est augurale ou propitiatoire. Les cadavres étaient hissés aux arbres du marae et y attendaient la décomposition.

James Cook invité à assister à un sacrifice humain par les chefs d'Atehuru
Dessin de J. Webber

De ces marae il ne reste déjà plus au temps d'Edmond de Bovis que les soubassements en pierre. Les grandes idoles ou tiki sont en bois (d'aito ou bois de fer), elles sont roulées dans des étoffes précieuses et surmontées de plumes d'oiseaux rares. Les gens ordinaires avaient des tiki de taille assez modeste pour mettre dans la poche.


Danse tahitienne, 1784


L'auteur évoque par contre avec une certaine gêne la liberté des mœurs des insulaires, insistant sur la débauche : « la corruption des femmes et des jeunes filles même était grossière, et la seule différence qu'elle présente avec celle dont nous avons le spectacle aujourd'hui, c'est qu'elle n'était pas ordinairement vénale.» Mais il "tempère" son jugement en ajoutant que « les régions intertropicales semblent plus particulièrement favorables à ces cancers de l'humanité que nous appelons vices. » Le tableau moral est précisé par ce «penchant naturel à des gens oisifs de se désennuyer par tous les moyens possibles et surtout par la nouveauté.»  L'ennui, ce mal du siècle! ou le " fiu " tahitien.




Tahiti : 1767-1842. Des premiers contacts au Protectorat, par Jean-Pierre MORDIER, Service éducatif des archives territoriales de Polynésie française, CRDP, 2005, 112 pages.

Ouvrage pédagogique, cette publication est structurée en quatre parties présentant une batterie de documents expliqués. J'ai retenu certaines informations précises.

Les premières expéditions à l'île de Tahiti

L'anglais Samuel Wallis , à bord du "Dolphin"  fut le premier visiteur occidental entre le 19 juin et le 27 juillet 1767.

Le navire de Samuel Wallis attaqué par les indigènes en 1767

Walis fut suivi de Bougainville et sa "Boudeuse" accompagnée de l' "Etoile" ; il séjourna du 6 au 15 avril 1768 et repartit avec le fameux Ahutoru. Ensuite vint James Cook du 13 avril au 30 juillet 1769 à bord de l'"Endeavour". Lors de son 2ème voyage, Cook reparut en août 1773 puis en avril 1774 avec ses deux navires "Adventure" et "Resolution". Il avait embarqué le peintre Hodges.

L'Adventure et le Resolution en baie de Matavai
par William Hodges

Son troisième voyage, avec le "Resolution" et le "Discovery", ramèna Cook à Tahiti du 14 août au 8 décembre 1777. Entre temps, l'espagnol Boenechea, à bord de l"Aguila", fit deux séjours en 1772 et 1774. L'année 1788 vit passer le capitaine Bligh et sa" Bounty" qui reviendra en 1792. Ces premiers navigateurs ordonnent des relevés hydrographiques, des dessins voire des peintures des îles.

Le site de Matavai à Tahiti
par John Webber peintre officiel du 3ème voyage de Cook


La naissance du mythe du "Bon Sauvage"

Le "Voyage autour du monde" de Bougainville (1729-1811 - ci contre portrait par Zéphiron Belliard) fut édité en France en 1772, en Angleterre en 1773 et devint aussitôt un best-seller.  Emmené par Cook, le jeune tahitien Omai fut présenté à la Cour britannique en 1774 tandis qu'Ahutoru fit son entrée fracassante en littérature avec l'ouvrage critique de Diderot. Le mythe était désormais en place : le bon sauvage est doux, accueillant, il n'a pas d'attachement à la propriété foncière, il ignore l'argent. Bref la société ne l'a pas corrompu.

Mais le lumineux portrait du natif rousseauiste fut bientôt obscurci par l'écho des sacrifices humains, des Arioi infanticides, des incessantes guerres tribales. Les 2 et 3 septembre 1777, James Cook, accompagné d'Omai, de son peintre Webber, et du chirurgien du bord, assista comme invité aux sacrifices humains dans le marae d'Utuaimahurau, rite propitiatoire organisé par Potatau, Toofa et Tu, trois rois (ari'i) de Tahiti s'apprêtant à porter la guerre à Moorea.



Entre 1767 et 1797 Tahiti perdit les deux tiers de ses habitants avant même que l'alcoolisme ne se développe aussi fortement que dans les années 1808-1815, la période troublée dite du "Te Hau Manahune". Certaines causes de cette dépopulation étaient déjà connues des responsables quand le Code de Pomare II tenta d'interdire aux Tahitiennes les relations sexuelles avec les marins étrangers et à tous la consommation d'alcool. Aux Îles de la Société, la population allait encore baisser avec de nouvelles épidémies et se stabiliser vers 1850. Le reste de la Polynésie connut un même effondrement démographique. La population de Moorea fut divisée par 5 entre 1767 et 1848. Aux Marquises, les 43 000 habitants du temps de l'expédition Krusentern vers 1800, devinrent 20 000 au milieu du XIXè siècle et 2 500 en 1922. Les Maori connurent en fait partout la même chute démographique au cours du XIXè siècle, depuis les îles Hawai jusqu'en Nouvelle-Zélande.


Les missions protestantes et les Pomare

Les premiers envoyés de la London Missionary Society arrivèrent à Tahiti à bord du "Duff" le 5 mars 1797, en baie de Maravai. Le grand-prêtre Ha'amanemane les accueillit et le capitaine Wilson fut logé près de la pointe Vénus dans la "maison des anglais", le Te Fare Peretania, précédemment édifié sur ordre de Pomare Ier pour accueillir le capitaine Bligh. Ce même roi, qui cèda un terrain aux missionnaires, était le père de Pomaré II, qui après un premier échec, réussit à unifier Tahiti (et Moorea) à l'issue de la guerre de 1815, fort sanglante du fait des armes à feu.

6 mars 1797  - Pomare Ier cède un terrain
aux missionnaires de la L.M.S. par Robert Smirke



En 1819, Pomare II organisa la destruction des idoles de Tahiti et donna un code de lois à ses sujets. La population s'est alors massivement christianisée. Les Évangiles furent traduits en tahitien à partir de 1801. Puis la Bible entière fut traduite par les missionnaires et imprimée à Londres en 1838.

La destruction des idoles en 1819

Cette époque vit se multiplier les changements, notamment économiques. En 1789 arriva le premier baleinier américain, l' "Amelia". Ils furent bientôt des centaines à faire escale à Tahiti pour s'approvisionner en eau douce et en fruits frais ou réparer. Le bois de santal des Marquises et les perles et nacres des Tuamotou attirèrent aussi un nombre croissant de marins et de marchands, des aventuriers aussi, comme les "beach combers", marins déserteurs des baleiniers ou bagnards évadés de la colonie pénitentiaire de Port Jackson —fondée en 1787 et devenue Sydney. Le trafic avec l'Australie se développa : l'expédition de porc salé pour nourrir les forçats fut même érigé en monopole royal par Pomaré II. Les oranges, introduites par Cook, sont exportées vers la Californie. L'introduction de la culture du coton fut un échec mais celle de la canne à sucre (1818) aboutit à une bonne centaine de plantations dans les années vingt. Ce succès fut sans lendemain vu l'interdiction de fabriquer du rhum à Tahiti.


 Pomare Ier
dessin de W. Hodges
Pomare II
dessin de Michailov


Pomaré II étant mort de la filariose et de l'alcoolisme en décembre 1821, une Régence fut organisée en même temps qu'une réaction alliant "millénarisme" et "néo-paganisme" se développait sous l'appellation de la "Mamaia". La disparition en bas âge de Pomare III en 1827 donna le pouvoir à sa demi-soeur Aimata, 14 ans, devenue Pomare Vahine IV et qui régna jusqu'à 1877.


Vers le Protectorat français.

Le pouvoir des Pomare s'organisa avec la bénédiction des missionnaires protestants britanniques qui ont tenté de préserver Tahiti des convoitises catholiques et françaises. Installés aux Gambier dès 1834, les missionnaires catholiques dirigés par le père Honoré Laval tentèrent de s'installer à Tahiti. Ils en furent d'abord empêchés. La marine française intervint pour imposer la liberté du culte : le 29 août 1838, Abel Dupetit-Thouars vint délivrer Jacques-Antoine Moerenhout (1796-1879), —le consul des États-Unis devenu celui de la France—, de son adversaire le pasteur Georges Pritchard (1796-1883), devenu lui consul de Grande-Bretagne et principal soutien du pouvoir de Pomare IV. Celle-ci tenta d'obtenir le protectorat anglais mais Londres avait fait le choix de s'implanter plutôt en Nouvelle-Zélande par le traité de Waitangi (1840). Alors Dupetit-Thouars, soutenu par de nombreux chefs locaux, imposa alors sa volonté à la reine. Le 9 septembre 1842 le protectorat français fu installé et Louis-Philippe l'accepta le 25 mars 1843 et Dupetit-Thouars devenu Amiral en apporta la nouvelle le 1er novembre.



La vie à Tahiti au temps de la reine Pomaré, par Patrick O'REILLY.
Société des Océanistes / Éditions du Pacifique, 1975, 23 pages.



L'année qui suivit la mise en place du Protectorat, une insurrection s'empara de la plus grande partie de Tahiti et de Moorea. La reine Pomaré se réfugia sur un navire anglais et s'exila à
Raiatea. L'amiral Bruat mit deux ans à rétablir l'autorité de la France et la reine fut ramenée à Papeete à bord du "Phaéton" par ledit Bruat. Elle se fit obtenir une confortable liste civile et s'assura un train de vie mi-tahitien mi-occidental dans sa résidence de Papaoa. Le pasteur Patrick O'Reilly multiplie les anecdotes sur les commandes luxueuses de la reine qui devait d'autant plus éblouir ses proches que ses charmes déclinaient.

Le royal portrait réalisé par le peintre
Giraud, payé 600 francs en 1851.



L'intérêt évident du livre est dans la connaissance fort détaillée des archives sur Tahiti du temps de la reine Pomare IV. Les ravages de la syphilis sont par exemple très précisément étudiés ; les équipages n'étaient pas moins concernés que les Tahitiens. Personnellement, j'ai trouvé un intérêt particulier à l'évocation de la vie économique exposée dans les chapitres "Les Baleiniers", "Quai du Commerce", "Les petits commerçants" et "Poste et communications".

Les baleiniers, dont beaucoup de noms figurent dans l'ouvrage, font escale à Papeete pour s'approvisionner (cf ci-dessus) sont de l'ordre d'une centaine par année et le port stocke leurs barils d'huile de cachalot. Ils viennent principalement des États-Unis (Salem, Newport, New Bedford, Nantucket…) Ces navires apportent parfois des maladies : la terrible épidémie de variole de 1841 fut amenée par le "Don Quichotte". Ils apportaient aussi des armes à feu et beaucoup trop d'eau-de-vie dont les insulaires étaient fort preneurs. Les marins désertaient souvent pour allonger leur paradisiaque séjour polynésien. Ainsi Herman Melville qui s'était engagé en 1841 sur l'"Acushet" de New Bedford faussa compagnie à son navire lors de l'escale aux Marquises ; il passa un mois à Nuku Hiva puis rembarqua à bord du "Lucy Ann" qu'il quitta peu après à Tahiti ce qui lui valut de connaître la prison de Papeete dont le règlement détendu lui permit d'aller visiter Moorea. Revenu à Boston en 1844, ses souvenirs d'Océanie se retrouvèrent dans "Typee" (1847), "Omoo" et enfin "Moby Dick" (1851).

Les offices et les entrepôts des commerçants étaient installés à Papeete près du port. Les honorables frères Hort étaient des israélites qui faisaient le commerce de l'huile de coco, de baleine et de cachalot et prenaient les lettres de change des baleiniers.
La monnaie s'était déjà répandue avant Pomaré IV ; sous son règne Tahiti connut de plus en plus de pièces d'origines différentes et le franc devenue monnaie officielle circula en compagnie de dollars des États-Unis, de piastres chiliennes, de shilling anglais : mais il n'y avait pas de banque à Tahiti.

Certains commerçants avaient une réputation douteuse, comme les Pignon (cf. article sur les Gambier). À l'opposé, l'Écossais John Brander arrivé en 1851 put réussir plus que tout autre et même acquérir des terres en épousant une métisse, la fille d'Alexandre Salmon qui avait, lui, épousé une parente de Pomare IV. Ces deux hommes semblent avoir été les principaux hommes d'affaires de Tahiti à cette époque. « La maison Brander , écrit Patrick O'Reilly, ne se contente pas de faire naviguer ses goélettes dans tous les coins du Pacifique, de Sydney à San Francisco et de Valparaiso à Honolulu. Elle exploite des plantations, cultive la canne à sucre et le coton sur ses terres…» Les exportations d'oranges à destination de la Californie (!) et de l'Australie eurent de l'importance dans les années 50-70.

Avant même la diffusion de la navigation à vapeur, les communications avec l'Europe (pour les voyageurs  et le courrier) furent accélérées par deux évènements extérieurs. D'une part la mise en service de la ligne de chemin de fer traversant l'isthme de Panama en 1855 et en 1869 l'achèvement du transcontinental reliant San Francisco à l'Est des États-Unis.

Ainsi, Gustave Viaud, le frère du marin et romancier charentais Pierre Loti, put rentrer en France en parcourant en trois heures les 70 km du chemin de fer de Panama à Colon, construit en réponse au "gold rush" de Californie. Suivons-le. Il quitte Tahiti sur le voilier La Dorade le 5 juin 1862 à destination de Valparaiso, atteint le 19 juillet. Ce voilier lève l'ancre le 23 pour Callao et touche Paya le 15 août. De là, Gustave Viaud passe sur un steamer à aubes, le Peru, pour relier Panama le 22 août. Le train le mène à Colon où il saute le 23 août dans un autre steamer, le Clyde à destination de l'île danoise de Saint-Thomas, escale de la "Royal Mail Steam Packet Company". Le lendemain 30 août notre voyageur s'embarque sur un troisième bateau anglais, la Seine, il fait escale à Madère et atteint Southampton le 13 septembre. Il est à Rochefort le 17 : 104 jours après avoir quitté Tahiti ! Rien à voir avec l'odyssée des Frères de l'Instruction chrétienne qui partis de Ploërmel le 2 septembre 1859 ne débarquèrent à Papeete que le 18 octobre 1860 : 13 mois plus tard. Pour les marchandises la révolution du transport maritime ne se fera réellement qu'avec l'ouverture du canal de Panama en 1915.










Par Rousseau - Publié dans : OCEANIE
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Mercredi 23 mai 2007
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Croisière sur le Yangtsé

« Laissez-vous submerger par la beauté des paysages »
dit la publicité touristique avec un ton d'humour involontaire. Le romantisme cède désormais la place au regret, à la nostalgie : entre Yichang et Chongqing la submersion bat son plein.
Depuis que "Still Life", le film de Jia Zhang Ke a été tourné au début de 2006 la ville de Fengjie est devenue une cité engloutie par la mise en eau du barrage des Trois Gorges et la cote de 156 mètres que l'on voit tout au long du film a été atteinte par les flots. Voyons d'abord le côté documentaire de cette œuvre (Lion d'or à Venise) qui montre aussi la vie des humbles dans la Chine profonde et l'envers de la modernisation chinoise.



Ville engloutie

"Fengjie, la ville engloutie" c'est déjà un documentaire signé Yan Yu en 2004 (que je n'ai pas vu). Le projet des Trois Gorges c'est une des grandes aventures de la Chine post-maoïste. C'est l'aménagement du Rhône et de ses affluents dans la France des années 50-60 mais en beaucoup plus grand : rappelez-vous l'aventure de Donzère-Mondragon ou de Serre-Ponçon (et le film "L'Eau vive").

Maîtriser le fleuve et faciliter la navigation jusqu'à Chongqing, porte du Bassin Rouge, réduire en aval la gravité des inondations qui suivent la mousson d'été, et produire beaucoup d'hydro-électricité. Pour le pays devenu premier pollueur en CO2, premier consommateur mondial de charbon, l'objectif est important. L'investissement est énorme (en yuans). Plus encore le coût humain, patrimonial et environnemental : la mise en eau du barrage des Trois Gorges a submergé dans les 500 km de gorges et de vallées entre le barrage à l'ouest de Yichang et les environs de Chongqing, la municipalité de 30 millions d'habitants détachée de la Province du Sichuan. De nombreuses localités sont englouties, la plus importante étant Fengjie. De nombreux sites historiques et archéologiques sont submergés. Le site fortifié de Baidi (la Cité de l'empereur blanc) sera plus ou moins englouti à la fin de la montée des eaux. À moins qu'on n'aille pas jusqu'à la cote 175 mètres — déjà de graves glissements de terrains se produisent d'après les dépêches qui viennent de Chine.

"Nature morte"

C'est le titre en français — Nature morte — et non pas "encore en vie" ("still alive"). C'est ainsi que le réalisateur nous submerge d'images de démolition. On détruit les immeubles d'habitation, les bureaux, les commerces et les banques. Des gravats partout. Environnement dévasté. De la poussière qui casse la lumière du jour. Des équipes d'ouvriers venus des campagnes s'activent sans matériel moderne, avec les moyens traditionnels : à coup de masse. Main-d'œuvre pas chère au regard du mineur San ming, venu du Shanxi pour retrouver la trace de sa femme et de sa fille, et qui se fait embaucher par une entreprise de démolition pour payer son séjour : sa mine de charbon le payait quatre fois mieux… et il conviendra du risque du métier. Le miracle de ce film est de produire des images esthétisantes à partir de ruines médiocres, avec des cadrages très étudiés. Comme dans ces peintres de natures mortes qui construisent du beau avec des vieux objets.


Destruction de couples

Mais plus que la destruction matérielle (en attendant en principe une plus grande richesse) c'est la destruction humaine qui est filmée par
Jia Zhang Ke. Il focalise sur la destruction de deux couples en filmant, par épisodes successifs, en va et vient des deux sujets d'un diptyque, la recherche que mène un mari, San Ming, et la recherche que mène une épouse, Shen Hong.

Ces personnages n'ont rien en commun. Leur chemin se croise à Fengjie mais ils ne le savent pas. C'est le spectateur qui construit leur croisement, à peine suggéré vers la fin du film par un plan où l'un deux "héros" assiste au passage du paquebot qui emporte l'autre. Deux traques solitaires et tristes. Et les retrouvailles ne sont pas joyeuses.

San Ming a en poche une adresse qui correspond à la rue d'un quartier proche du fleuve et déjà submergé. Il finit par retrouver la femme qui l'a quitté il y a seize ans, mais elle n'est pas libre de repartir avec lui : il devra la racheter au marchand de Fengjie dont elle est devenue la servante. Quant à sa fille, qu'il n'a pas connue, elle est allée travailler dans une usine de Dongguan près de Canton. Et donc il devra rentrer seul au Shanxi.

Shen Hong finit aussi par retrouver le mari qui l'a plaquée depuis deux ans. Il travaille dans une grande entreprise et est peut-être l'amant de la PDG. Shen lui demande le divorce. On n'est pas sûr qu'elle était venue dans ce but. C'est seule aussi qu'elle repartira.

Le film, agréablement lent, est subtilement séquencé de manière plutôt poétique. Par la musique des sonneries de deux portables (c'est la scène humoristique de ce drame), par le chant d'un jeune garçon qui interprète joliment des poèmes anciens (le passé de Fengjie est lié à l'histoire de grands poètes), par le chant d'un épatant rocker chauve et transpirant. Par des "chapitres" qui sont autant d'objets de la vie quotidienne et objets de "nature morte" : bonbons, chocolat, cigarettes, alcool… Symbole final : non pas un bateau qui remonte le fleuve, mais un acrobate qui traverse sur un fil tendu entre deux immeubles.

Film à la fois réaliste et métaphorique sur une Chine en mutation — sans cellule d'aide psychologique pour les victimes de la casse.



Still Life
Drame de Jia Zhang-Ke,
avec Han Sanming et Zhao Tao.
2006 - Durée : 1 h 48.




Par Rousseau - Publié dans : AU CINEMA
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Mercredi 16 mai 2007



« Ici, les contes ne servent pas à endormir, mais à réveiller.»  Cette sentence résume l'esprit du livre de Léonora Miano. Il s'agit d'ouvrir les yeux de Musango, fille d'Ewenji, sur ses origines personnelles et sur les maux de l'Afrique. De lui faire découvrir « les contours du jour qui vient » en vivant comme un douloureux rite de passage.

L'histoire de Musango est celle d'une fille chassée par sa mère sur les conseils de Sésé, « la diseuse de nos mésaventures ». Musango avait neuf ans, elle en a maintenant douze et raconte, à l'adresse de cette mère tutoyée d'un bout à l'autre du récit, les évènements qui ont peuplé ces trois années passées à la haïr et à se préparer à la retrouver. Ewenji a été violente à son égard quand elle s'est aperçue que le père était mort sans rien lui laisser en héritage n'étant pas une épouse légitime. Adieu les robes et les parfums de luxe. À son tour, Ewenji s'est retrouvée à la rue et sa fille errante est tombée entre les griffes d'une secte évangélique liée à un réseau de prostitution. Musango a pu s'échapper du village où les filles sont détenues, puis de l'église de la secte dans la capitale, avant de rejoindre sa grand-mère près des ordures du bidonville d'Embényolo. L'aïeule lui révèlera les secrets de ses origines et la confiera à Mbalè, un adolescent qui la mettra sur la piste de sa mère.

Le Mboasu, imaginaire pays d'Afrique équatoriale où l'action est située, porte la marque réelle et abominable de la traite négrière : « Nous ne pourrons jamais lire l'obituaire des disparus sans sépulture qui forment une nation sous les flots.» La colonisation, non contente de piller la terre a imposé une culture étrangère et la décolonisation a ensuite dégénéré en guerre civile. Les cadavres traînent dans les rues en attendant la fosse commune. Sur ces ruines des valeurs traditionnelles, prospèrent les sectes. Le "Soul Food" est une ancienne boîte de nuit devenue "centre de rééducation spirituelle". Aux "Portes ouvertes du Paradis"  officient les ambitieux disciples de Papa et Mama Bosangui : Lumière, Don de Dieu, Colonne du Temple et Vie Éternelle. Ils séquestrent des filles en attendant de les expédier "faire l'Europe", après les avoir prétendument "purifiées". Soutenue par son ancienne institutrice, Musango parvient à échapper à cette secte après avoir retrouvé dans la chorale des "Fruits du Paradis", non pas sa mère, mais sa tante Épéti.

Avec ce second roman superbement écrit, Léonora Miano nous plonge à nouveau "à l'intérieur de la nuit" africaine. Elle en exhume à la fois les tristes figures, celles des bandits sanguinaires et des prédicateurs ripoux, et celles des aïeules porteuses de la sagesse africaine. On y invoque Nyambey aussi bien que "Celui qui est tout ce qui est". Attention tout de même aux sortilèges qui sont dans les besaces de Lumière et avant d'entrer gare "aux maléfices du seuil" : …c'est édité chez Plon.


Léonora MIANO
Contours du jour qui vient
Plon, 2006, 274 pages.







Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE AFRICAINE et ANTILLAISE
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Samedi 12 mai 2007

Le 10 mai la France commémore l'abolition de l'esclavage votée en 1848. La Polynésie n'a pas été victime de ce crime contre l'humanité. Mais elle a été colonisée. Ainsi, les îles Gambier, à l'extrême sud-est des Tuamotu, soit 1800 km de Tahiti et 8000 de Valparaiso, sont passées du statut de protectorat en 1844 à celui de colonie en 1880. Sur ce territoire insulaire et minuscule, la colonisation n’est pas la conquête de terres à exploiter comme aux Antilles ou à peupler comme en Algérie. Avant l’arrivée de marchands, de militaires et de fonctionnaires venus de France, se place celle de missionnaires qui à leur but d'évangélisation ont ajouté un souci très marqué de constructions sur toutes les îles alors habitées de l’archipel.

L'intérêt de ce livre n’est pas seulement l'histoire d'une évangélisation en Océanie. L'autobiographie de Frère Gilbert,
né dans le Lot en 1800 et devenu missionnaire de la congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et Marie, dite de Picpus, a été retranscrite par J.-P. Delbos car le frère Gilbert était plus passionné par la maçonnerie, la menuiserie ou la sculpture sur nacre que par l'orthographe. Il évoque relativement peu sa foi dans le christianisme qu’il apporte aux Gambier en 1835 jusqu’à sa mort en 1863. Il décrit les étapes de la christianisation de ces îles, en bon catholique romain, alors que Tahiti était sous l'emprise de protestants anglais depuis 1797. Il rapporte avec précision et modestie sa participation à la construction de chapelles, d’églises et même d’une cathédrale de 48 mètres de long à Rikitea, la « capitale » de l’archipel. En effet on est passé en quelques années de modestes chapelles construites en bois à la mode locale, à des édifices en pierres tirées des coraux. La "valeur travail" est omniprésente.

Mais le plus captivant est ailleurs. Avec une série d’anecdotes sur les mœurs des insulaires qu’il appelle « naturels » et parfois « canaques », jamais polynésiens ni maoris, termes dont l’usage ne s’était pas encore répandu. L’anthropophagie n’avait pas totalement disparu de la région. Les quelques dizaines d’habitants de l’île excentrée de Temoe y avaient fui pour trouver leur salut : ils sont « rapatriés » en 1838 sur l'île principale de Mangareva par les missionnaires, voire « déportés » selon certains guides touristiques qui ont tendance à assimiler les travaux des missionnaires aux Gambier à ceux du goulag soviétique.

Avec les épisodes de l’abandon de leurs anciennes pratiques religieuses : une grande prêtresse avait prédit l’arrivée du Dieu unique et des blancs, peut-être l’écho de l’arrivée des missionnaires anglais à Papeete. D’où, peut-être, le rapide « renversement des idoles », et le caractère pacifique de la conversion jusqu’à celle du roi Maputeoa baptisé Gregorio en hommage au pape. Les « tiki » sont détruits ou brûlés ; quelques exemplaires sont conservés pour servir de cadeaux aux expéditions de passage ou envoyés en Europe. Le narrateur évoque à peine le risque de « retomber dans le paganisme ». Un missionnaire raconte à Dumont d'Urville :



Pour le "tirau" par exemple, il s'efforce d'expliquer quel était son sens pour les insulaires. Cette cérémonie que les Pères Laval et Caret avaient prise pour une fête orgiaque faisait partie du rituel funéraire. Des couples venaient chanter, danser et crier pendant plusieurs jours pour accompagner le défunt afin qu'il ne risque pas d'être mangé dans sa vie future. La fête se prolongeait tard dans la nuit autour d'un feu, chaque participant recevant en offrande un paquet de nourriture de "ma" et ces soirs-là l'île retentissait d'accents lugubres.


Avec le récit d’incidents opposant les religieux aux marchands avides —particulièrement un nommé Pignon qui séduirait Francis Weber— ou aux officiels venus de France, et soucieux de limiter l’influence de l’Église sur l’État avant même l’installation de la IIIè République. Le chef de la mission, le père belge Honoré Laval fait preuve d’autorité, voire d’autoritarisme, d’où des tensions à l’intérieur comme à l’extérieur du groupe des religieux.

Avec les détails d’une vie quotidienne toujours précaire qui suit de très loin l’apparition des techniques modernes : un séjour à Valparaiso permet au frère de découvrir vers 1850 à la fois le chemin de fer et le navire à vapeur. Une décennie plus tard, le 24 mai 1861, arrive en rade de Mangareva, « un navire qui fume » : c’est « l’aviso à hélices de la marine royale (sic), le Latouche-Tréville ».

Avec les détails portant sur l’alimentation et la santé. La famine est à craindre tant que les ressources de l’arbre à pain n’ont pas été renforcées par l’introduction du manioc, également conservé, comme le taro, dans les trous des "ma". On a vainement tenté de faire pousser du blé. Les religieux incitent à développer la pêche, mais le risque de l’éléphantiasis n’est pas écarté. Dans le bilan de santé des « naturels », la syphilis a été évoquée, mais pas l’alcoolisme. Les missionnaires sont mécontents de manquer de médicaments ; il faut compter sur les plantes et les savoirs indigènes. En 1845, une épidémie fait chuter sévèrement le population de l’archipel. Les médecins de passage à bord de navires de la « Royale » recommandent à chaque fois plus d’hygiène pour les habitants.

Avec l’enracinement et l’attachement progressifs du Français à cette société lointaine qu’il a contribué à changer alors que les jeunes insulaires rêvent d’autres horizons, s’évadent de Mangareva en volant des pirogues, ou cherchant à embarquer sur des navires qui —de plus en plus souvent— font escale, au risque de tomber au pouvoir d’un négrier péruvien, la Serpiente, en 1862, venu à la recherche de main-d’œuvre pour les mines du continent. Le narrateur évoque aussi le risque de l’exploitation de la main-d’œuvre insulaire pour obtenir la nacre et les perles, principale richesse naturelle des Gambier.

Avec l’évocation de ceux qui disparaissent de la vue du frère Gilbert mais non de sa mémoire. Ceux qui meurent sur place et sont inhumés dans le caveau de « sa » cathédrale de Rikitea, ou dans le cimetière créé au pied du mont Duff. Ceux qui repartent à tout jamais vers l’Europe, parfois en sombrant dans la folie.


Jean-Paul DELBOS
La Mission du Bout du Monde
Les Éditions de Tahiti, 207 pages,
Illustrations. 2è éd. en 2002.





Par Rousseau - Publié dans : OCEANIE
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Mercredi 9 mai 2007




Comment se voit-on et comment voit-on l'Autre ? Telles sont les questions que l'on se pose quand deux civilisations, deux cultures, deux peuples, sont en contact. Dans ces Îles du  Vent, où l'on surfe sur la vague touristique —si le PS autorise les "séjours de nabab" (Oscar Temaru avait invité le couple Royal-Hollande…) — les Polynésiens majoritaires, sont voisins de Français qui forment l'essentiel des Européens (12 % de la population mais plus de 20 % à Punaauia), aux quels s'ajoutent Chinois et "Demis" (métis).

Bruno SAURA étudie, en anthropologue et en sociologue immergé depuis deux décennies, le regard porté par les Tahitiens (les Ma'ohi) sur eux-mêmes et sur les Popa'a et Farani (Européens et Français), ainsi que le regard porté par les Français sur les Tahitiens. L'auteur se fonde en particulier sur les expressions orales formulées dans le cadre des conversations privées (il ne s'agit pas d'interviews ni de statistiques) pour peindre les visions des uns et des autres. La situation coloniale, malgré l'actuel statut d'autonomie et la forte contribution financière de Paris, continue de peser sur ces regards. La tenue vestimentaire, l'usage de la langue française et de la reo ma'ohi, les corps et les mœurs des hommes et des femmes, les pratiques religieuses (Ma'ohi principalement protestants et Français principalement agnostiques), la conception de l'activité économique, voilà quelques uns des tests auxquels les habitants sont évalués par le chercheur.

undefined à Moorea (photo Fabrice R.)

Il en ressort qu'une frontière invisible sépare ces communautés. Plus que l'inégalité des ressources matérielles, qui s'est réduite, c'est l'image identitaire polynésienne qui s'est affirmée en "tahititude" et en ascension du courant indépendantiste. Plus que le mythe écorné de la tolérance, c'est l'image d'une virilité polynésienne renforcée par l'essor du tatouage et de la popularité des films d'actions "made in USA" alors que les Français, même "piqués au tiare", campent sur leurs valeurs "universelles" et restent des étrangers de passage (ratere) et au bout du compte des non circoncis puants (taioro). En revanche, les couples mixtes sont plus nombreux, les femmes des deux cultures inspirant — aux hommes des cultures opposées— au moins une exotique curiosité.



Bruno SAURA
Des Tahitiens, des Français.
Leurs représentations réciproques aujourd'hui.

Au Vent des Iles, Tahiti
2è éd., 2004, 157 pages.





Par Rousseau - Publié dans : OCEANIE
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Samedi 5 mai 2007


Nous sommes à Delhi au moment où Rajiv Gandhi vient d'être assassiné par une kamikaze tamoule. Ram Karan, anti-héros et principal narrateur du roman, voit la perturbation s'abattre sur sa vie de collecteur de fonds pour l'honorable sahib Gupta, député de la capitale.
Le parti au pouvoir, le Congrès, en est déstabilisé et risque de perdre le pouvoir au profit du BJP (Bharatiya Janata Party) qui prône une réaction hindouiste. Gupta croit malin de changer de camp pour barrer la route à un acteur de cinéma sur le déclin. Il va falloir collecter encore plus de fonds, des lakhs et des lakhs (100 000 roupies), et c'est le travail du chauve et obèse Ram Karan, officiellement  employé des autorités scolaires de Delhi. Peu à peu naît en lui un premier sentiment de culpabilité...

Dans le quartier où vit Ram Karan (photo Fabrice R.)

Autrefois, Ram Karan a eu des rapports incestueux avec Anita, celle de ses filles qui, devenue veuve, est revenue vivre avec lui. Anita s'inquiète légitimement pour sa fille Asha que le grand père concupiscent attire à lui : "viens, ma petite mangue". Sa vie professionnelle l'amenant à "inspecter" des écoles, Ram Karan va aussi se trouver trop souvent à l'école qu'Asha fréquente. Peu à peu Anita "fait le forcing" pour faire monter chez son père un second sentiment de culpabilité.

Old Delhi - Une école primaire comme celle que Ram Karan vend pour financer une élection (photo Fabrice R.)


Lorsque ces deux sentiments de culpabilité se rejoignent, que les politiciens corrompus commencent à se faire assassiner (d'abord Ajay, puis son père Gupta, puis Bajwa son homme de confiance), que débarque la brigade financière, et qu' Anita commence à ameuter sa famille élargie en racontant les viols qu'elle a subis, Ram Karan craint d'autant plus pour sa vie qu'il risque l'infarctus. Mais d'où le coup fatal viendra-t-il ? À qui ou quoi Ram Karan se soumettra-t-il ?

*****

L'intérêt de ce roman ne se limite pas à cette histoire scandaleuse. La narration est assez originale. Dans la plupart des chapitres, le narrateur est Ram Karan, sauf dans le deuxième et l'avant-dernier où Anita mène la narration. Enfin le douzième et dernier est un récit à la troisième personne. D'autre part le lecteur est plongé dans la vie quotidienne de Delhi, avec l'entassement des slums (traduit par bidonville), les pénuries d'eau ou d'électricité, les cerfs-volants des jeux des enfants sur les terrasses, les cérémonies religieuses, la possibilité de l'émigration, la violence cachée au sein des familles élargies. À noter aussi un fil conducteur épicé, celui de la nourriture indienne que le lexique précise.


Akhil SHARMA
Un père obéissant
Traduit de l'anglais par Diane Ménard
Editions de l'Olivier, 2002, 398 pages.





Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE INDIENNE
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Jeudi 3 mai 2007



Comment peut-on être Indien ? Avec plus de sérieux que la série "Goodness gracious me", le psychanalyste Sudir KAKAR et son épouse Katharina spécialiste des religions nous brossent le portrait mental des Indiens de l'Union indienne, cette Inde "amputée de ses deux bras" comme disent les hindouistes pour évoquer la "Bharat" issue de la Partition, ce cruel divorce d'avec l'Inde musulmane devenue Pakistan (initialement occidental et oriental — ce dernier s'émancipant en Bengla Desh dès 1971).

L'Indien a des repères familiaux forts. La famille élargie s'adapte à l'urbanisation et modère aujourd'hui la poussée individualiste liée à la "modernité" importée. L'Indien se positionne toujours dans une société de castes, polarisée entre pureté et pollution, où les dalits (c'est-à-dire intouchables, ou encore parias) sont relégués de diverses manières (habitat, métier, école) malgré soixante ans de promesses des dirigeants depuis l'indépendance de 1947. Les tensions entre musulmans et hindous ne sont apaisées ni par la vie politique de ces dernières années ni par la mondialisation. Il y a des cas où la célèbre "tolérance" hindoue est une vue de l'esprit.

L'hindouité ("hindutva") est à la base de l'idéologie des partis hindouistes opposés au Congrès qui est lié au clan Nehru-Gandhi. Elle s'est fondée sur les écrits de V.D. Savarkhar (1883-1966) et le VHP (Vishna Hindu Parishad) a été l'ancêtre des partis nationalistes plus récents (BJP, Shiv Sena). L'hindou rêve alors d'une Inde unie ajoutant aux hindous, les bouddhistes, les jaïns et même les sikhs, mais écartant les musulmans et les chrétiens. À ceux-ci l'accès à la cuisine est interdit.

Les auteurs expliquent le statut de la femme en prenant soin de situer la question dans le contexte indien et non par rapport aux notions universelles du "droit-de-l'hommisme". Ce souci du contexte indien est une constante de cet ouvrage et c'est en cela qu'il nous intéresse plus que les tableaux statistiques de l'IDH élaborées par le PNUD (cet IDH si cher aux géographes et bien connu des lycéens). Dire que la femme indienne est prise "entre tradition et modernité" c'est évidemment un cliché, mais pertinent ! Les auteurs justifient la persistance du mariage arrangé au lieu du mariage d'amour qui végète en Inde avec une réputation ternie par la connaissance des taux de divorcialité du monde occidental. Les histoires d'amour de Bollywood aboutissent en fait, nous dit-on, à des mariages arrangés.

Sur la mort, la maladie, l'alimentation, la médecine ayurvédique, le lecteur européen découvrira dans cet essai de vulgarisation de nombreuses réflexions passionnantes. Les auteurs concluent que les traditions culturelles indiennes sont autonomes et plus déterminantes que les structures économiques et sociales.


Sudir et Katharina KAKAR
LES INDIENS. Portrait d'un peuple.
Éditions du Seuil, 2007, 254 pages.









Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE INDIENNE
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