Wodka par Mapero

 S'ouvrir au monde sans pour autant sacrifier au relativisme culturel qui n'est que mépris de l'Autre.


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Vendredi 8 septembre 2006 5 08 /09 /Sep /2006 12:23

 

 

Ça se danse aussi bien sûr, le tango, mais Bruno Cadogan, a débarqué de New York à Buenos Aires pour en rechercher un chanteur, celui dont on ne trouve pas les disques à Manhattan. Martinez-Le-chanteur-de-tango.pngC'est ainsi que le thésard de NYU est expédié sur la route de Julio Martel, le vieux chanteur de tango porteño. Et que je retrouve entre mes mains le meilleur roman que j'ai lu depuis, disons, «L'Ombre du Vent» de Carlos Ruiz Zafon (Grasset, 2004). Et s'il s'agit encore d'un auteur de langue espagnole, qu'y puis-je ? Aller à Lourdes pour demander un miracle en faveur de Christine Ego ?  ou à Medjugorje à la suggestion d'Élisabeth Claverie («Les guerres de la vierge. Une anthologie des apparitions », Gallimard, 2003) pour demander un miracle en faveur de Klouellebecq ? Bien loin de ces choses ternes et usées, ce roman argentin s'inscrit dans ce courant littéraire qui nous gâte d'année en année : celui d'une littérature inventive, aux références qui attisent la curiosité, et à l'écriture baroquisante et pourtant rigoureuse.


 

T.E.Martinez est né à Tucuman, en Argentine, en 1934 : ce sont des origines qui autorisent à bien parler du tango, évidemment. Mais en parler superbement dans une intrigue bien tenue, jusqu'à la dernière page, c'est plus rare et c'est ce qui se passe ici. Le récit commence en septembre 2001 quand Bruno Cadogan atterrit à l'aéroport Ezeiza, donc à Buenos-Aires, « une ville défaite, qu'il aurait fallu (…) voir un an plus tôt, quand sa beauté était encore intacte et qu'il n'y avait pas tant de mendiants dans les rues…» selon le Tucumano, l'étrange ami qu'il se fait d'emblée. La destruction, la ruine, la dégradation est en effet un leitmotiv qui parcourt ce roman. Il est illustré à la fois par l'état de la ville même, par celui de la société argentine touchée par la crise monétaire qui ira jusqu'à l'insurrection populaire,  par celui de Julio Martel plus encore puisque le chanteur est malade, hémophile, et doit être hospitalisé à plusieurs reprises. Raison pour laquelle le narrateur n'arrive pas à le rencontrer pour l'entendre chanter à moins que ce ne soit pour une entrevue utile au chercheur.


 

Un autre thème est celui du mystère auquel se heurte l'enquêteur. À chaque fois qu'il trouve trace du chanteur, et souvent grâce à Alcira Villar dont il découvrira plus tard les liens avec lui — elle ne lui confiera son nom que page 165—, c'est pour rater la représentation —l'apparition plutôt—, et c'est à chaque fois dans un lieu impossible. Au fil des semaines, se dessine alors une carte très borgésienne, celle des lieux où apparaît Julio Martel. Elle n'a rien à voir avec la carte que composeraient les connaisseurs, ceux pour qui «les vrais tangos étaient ceux composés avant 1910, quand on les dansait encore dans les bordels, et non ceux apparus ensuite, influencés par le goût parisien et les tarentelles génoises.» Non, c'est une carte liée à des faits divers, à des crimes et à des événements historiques. On parcourra ainsi tous les quartiers de l'agglomération, depuis les ruelles de Boca, les faubourgs de Palermo, les abattoirs de Liniers, jusqu'au cimetière de la Chacarita, en passant par la rue Garay, par le 840 de la rue Tucuman maison natale de Borgès, ou par le parc Lezama où Borgès, encore lui, avait embrassé pour la première fois Estela Canto. Sans oublier l'usine des eaux de la rue Riombamba, conçue à Londres par Bateman, Parsons & Bateman, « chaque pièce étant dessinée à l'échelle A:1, c'est-à-dire grandeur nature » — oui l'auteur a fréquenté Borgès !

 


L'écrivain Borgès est en effet constamment présent dans le récit. Il s'ensuit une dimension plus mystérieuse encore : l'Aleph est là. «Dans le point lumineux qui reproduisait le paradis de Dante, on ne pouvait voir le futur, du reste on ne pouvait voir la réalité. Les événements simultanés et infinis qu'il contenait, l'inconcevable univers, tout cela était des produits de l'imagination.» L'Aleph est là, sous l'escalier de la cave de l'immeuble, protégé par 19 marches très raides, et confié à la garde de Bonorino, un encyclopédiste local et halluciné, du moins tant que les pelleteuses ne viendront pas. Mais la mort l'attend à Fort Apache. Jorge Luis Borgès n'est pas l'unique figure porteña : outre l'ombre de Carlos Gardel, flotte ici l'ombre d'Évita Peron ; Tomas Eloy Martinez est déjà l'auteur de "Santa Evita" (1997) et de "Le roman de Peron" (1998). On rencontre aussi le général Aramburu, ou plutôt son cercueil qui circule lui aussi, comme le narrateur à travers la capitale, mais le général mort circulait à l'intérieur d'un camion citerne au temps de l'insurrection des montoneros.

 


Tout cela est compliqué à dessein, du moins tant que survit Julio Martel. Quand l'enquête s'acheve, au terme de la bourse d'étude de Bruno Cadogan, au terme de la vie du chanteur, à l'heure des comptes, avant de regagner les États-Unis, l'enquête se termine dans la clarté pour le lecteur : « La carte était plus simple que je l'imaginais. Elle ne dessinait pas une figure d'alchimiste et ne dissimulait pas le nom de Dieu, pas plus qu'elle ne répétait les chiffres de la Kabbale. Elle suivait au hasard l'itinéraire des crimes impunis.»


 

« Le chanteur de tango » est le roman d'une fidélité, celle d'Alcira envers Julio, le roman d'une (en)quête, celle d'un apprenti cartographe qui s'efforce de dessiner les dimensions de la ville et de la comprendre, c'est aussi le roman de Buenos Aires, ville-monde magique, une cousine pas si éloignée de la Barcelone de « La Ville des prodiges » due à cet autre conteur remarquable qu'est Eduardo Mendoza.


 

Tomàs Eloy MARTINEZ

Le chanteur de tango

Traduit de l'espagnol par Vincent Raynaud

Gallimard, 2006, 242 pages.

 

 



Par Mapero - Publié dans : ESPAGNE ET AMERIQUE LATINE
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Mercredi 30 août 2006 3 30 /08 /Août /2006 09:29



Initialement publié en 2002 au Serpent à plumes, réédité en poche en 2006 (Points n° 1515), le roman d'Alain Mabanckou intitulé "Les petits-fils nègres de Vercingétorix" se présente comme une suite de cahiers rédigés par une femme africaine pourchassée par un conflit ethnique et qui tente d'échapper à ceux qui la menacent en se réfugiant provisoirement au village de Louboulé où seule la vieille Mam'Soko l'accueille avec sympathie.

Hortense Iloki note ainsi ses souvenirs de jeune fille, évoque sa rencontre avec Kimbembé, un de ses professeurs du collège Aimé Césaire, et le mariage d'amour qui en résulta. Elle est du Nord. Il est du Sud. Les préjugés sont importants entre habitants du pays. L'action se passe au pays natal de l'auteur, mais les noms sont masqués, le Congo est le Viétongo, Brazzaville est Mapapouville, Pointe-Noire est Pointe-Rouge. Ces masques sont si transparents que l'auteur aurait pu s'en dispenser. Ce procédé est utilisé aussi pour nommer les leaders politiques qui ont déclenché la guerre civile. On peut espérer que le lecteur français se souvient encore du conflit interne que le Congo a vécu ces dernières années : Denis Sassou N'Guesso avait ainsi reconquis le pays et repris le pouvoir en 1997 au terme de cinq mois de guerre.  Un président chasse l'autre et, dans le roman, un ancien Premier ministre, surnommé Vercingétorix, fait régner la terreur dans une partie du territoire sudiste en s'appuyant sur sa milice, ses "petits-fils nègres". Le mot peut étonner, mais on sait que Mabanckou n'aime pas la langue de bois.

Ceux qui viennent de lire avec jubilation "Verre cassé" ou "African psycho" seront peut-être surpris de trouver ici un  style sobre et grave, propre à la tragédie que vivent Hortense et sa fille Maribé, sans aucune bouffonnerie et très économe en tournures populaires et savoureuses. Même le discours de Vercingétorix qui promet à ses irréductibles Gaulois la victoire sur les Romains ne vous fera pas vraiment tordre de rire : la scène se passe à Batalébé, là où exerce Kimbembé, là où Gaston a déjà été la victime du conflit ethnique, lui qui est de la même région du Nord qu'Hortense et que le général Edou qui a pris le contrôle de Mapapouville. L'engagement de son mari au côté de Vercingétorix, son attitude devenue agressive, la disparition du voisin, le viol subi par la voisine : désormais tout pousse Hortense a décider de fuir avec sa fille. Y parviendra-t-elle ?

Ce roman nous montre la diversité du talent d'Alain Mabanckou
dont l'écriture se moule ici habilement dans le récit émouvant de la narratrice. Cette œuvre nous montre aussi comment un conflit politique interne détruit un couple heureux et "mixte" au sens où elle vient du Nord et lui du Sud. Le Congo natal d'Alain Mabanckou n'est pas le seul pays à vivre de tels drames. L'auteur, qui enseigne aux États-Unis, nous donnera-t-il un jour prochain un témoignage de son regard sur l'Amérique, ses préjugés et ses campus ?











Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE AFRICAINE
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Lundi 28 août 2006 1 28 /08 /Août /2006 11:41

Sous-titrée "Comment les vignerons français ont sauvé leurs trésors", cette enquête historique et pinardière ne traite pas que cet aspect des choses. Nous apprenons évidemment comment en Champagne en Bourgogne ou en Bordelais, de bonnes bouteilles ont été soustraites aux convoitises de l'occupant. Nous découvrons aussi que la viticulture française, comme l'ensemble de l'économie du pays, allait mal durant les années trente et comment la guerre la fait plonger encore plus bas. Faute de produits de traitement, faute de main-d'œuvre qualifiée, faute de chevaux, faute d'essence pour les camions, faute de camions, faute de débouchés anglo-saxons — cela finit par faire beaucoup. Les récoltes de 1937 et 1939 avaient donné un vin de mauvaise qualité : les livraisons à l'Allemagne ont d'abord débarrassé les caves françaises de ces vins médiocres. Mais les récoltes des années de guerre furent pires. Les Allemands avaient donc en tête de puiser fortement dans les stocks des vendanges antérieures — et beaucoup de viticulteurs de les mettre en lieu sûr. On mura ainsi bien des caves en Champagne et en Bourgogne. On entrait ainsi peu à peu en Résistance comme le montrent les auteurs. Mais j'ai choisi de m'intéresser ici à un exemple de Collaboration.

Les deux journalistes américains, avec l'appui d'un historien de l'université du Minnesota, Kim Munholland, ont particulièrement soigné l'étude des événements bordelais et, en particulier, le portrait de deux hommes. Le "Weinführer" —l'expression créée par les Français est plus claire que l'appellation allemande— qui arriva à Bordeaux à l'été 1940  n'aimait ni l'uniforme ni le nazisme ; il devait donc sa nomination à sa compétence. Heinz Bömers venait de Brême où il était importateur de vins. Avant les confiscations des biens allemands en 1914, son père avait été propriétaire du château Smith-Haut-Lafitte. C'est avec cet homme que les producteurs et négociants bordelais eurent le plus souvent affaire. Il fut soucieux d'éviter le pillage des grands crus. Dans ce milieu des Chartrons, un homme était particulièrement prêt à conclure des marchés, c'était Louis Eschenauer, un négociant de 70 ans, né à Bordeaux mais originaire d'Alsace, et déjà spécialisé dans le marché allemand car Joachim von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères du Reich, était son cousin. Ainsi en 1939, la maison Eschenauer faisait plus de 50 % de son chiffre d'affaires avec l'Allemagne. La société Reidmeister & Ulrichs faisait partie de ses clients attitrés, elle était dirigée par … Heinz Bömers! "Oncle Louis" avait un autre cousin allemand à recevoir à son restaurant "Au chapon fin", c'était le capitaine Kühnemann, commandant du port de Bordeaux. Après le 26 août 1944, les Allemands repartis, Louis Eschenauer crut échapper  à l'accusation de collaboration. N'avait-il pas évité la réquisition du vignoble Rothschild ? n'avait-il pas empêché le pillage intégral des plus grands crus et livré de la piquette ? n'avait-il pas, in fine, évité la destruction du pont et du port ? Son procès s'ouvrit le 9 novembre 1945. Il fut condamné à deux ans de prison, à la confiscation de ses biens et à une lourde amende. En attendant l'amnistie qui arriva en 1951.

Ce livre se lit comme un roman. Il ne prétend pas être une thèse d'histoire contemporaine. Il se fonde sur des conversations plus que sur des archives, aussi ne constitue-t-il pas une vraie suite de l'ouvrage légendaire de Roger Dion. Mais il l'inspirera certainement.


Don et Petie Kladstrup
La Guerre et le Vin
Éditions Perrin, collection "tempus", 2005, 247 pages.



Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Vendredi 25 août 2006 5 25 /08 /Août /2006 09:05
 
NOUVEAU !
TRADUCTION de Serge Quadruppani
PARUE EN JANVIER 2009 AU FLEUVE NOIR
SOUS LE TITRE "UN ÉTÉ ARDENT"



« La vampa d’agosto» non è un romanzo giallo — c’est ce que prétend la prière d’insérer. Ce dernier titre d’Andrea Camilleri paru en 2006 aux éditions Sellerio à Palerme est pourtant une aventure du commissaire Montalbano, Salvo pour les intimes. C’est donc bien un polar avec, à la page 50 seulement, je le concède, la découverte d’un cadavre.

Le titre est un jeu de mots : c’est à la fois la vague de chaleur estivale qui s’abat sur Vigàta en plein mois d’août, avant et après l’Assomption (« Ferragosto ») et la « vamp » qui est l’autre héroïne du bouquin, d’où l’illustration de couverture. La conjonction des deux explique que Montalbano, qui de plus a retardé ses congés d’été, transpire bien plus que d’ordinaire : c'est sa flamme d'août. Comme il y a des amours d'un été.

L'histoire. La victime a été trouvée dans des conditions à la fois amusantes et angoissantes. Un couple ami de Salvo et de Livia a loué une villa de plain pied en bord de mer. Après une triple invasion de cafards, de souris et de rats, Laura et Guido constatent la disparition de leur fils de trois ans, Bruno. Le sol raviné autour de la villa et un léger séisme ont dégagé l’accès à un niveau inférieur : un appartement identique, clandestin, que le propriétaire émigré en Allemagne aurait un jour fait régulariser s’il n’était mort entre temps.  En y retrouvant Bruno, Montalbano découvre aussi un coffre contenant le cadavre d’une fille du village disparue six ans auparavant. Vu ces évènements, Laura décide de quitter la villa sans plus attendre, avec son fils, et son mari, tandis que Livia plaque le commissaire. Très vite l’enquête amène à suspecter Ralf, le fils débile du propriétaire, d’avoir égorgé Rina Morreale lors d’un séjour fait six ans auparavant lorsque la construction de la villa se terminait.

Au milieu du récit, page 146, la veuve du propriétaire, qui vit à Cologne, mise au courant des faits par l’agent immobilier, évoque par fax la mort de son mari et de son fils Ralf, tombé accidentellement d’un train en rentrant d’Italie. Comme il y a encore 135 pages, le lecteur le plus stupide comprend à ce moment-là que l’affaire n’est pas si simple et qu’un rebondissement va venir.

Effectivement, l’enquête fait apparaître les curieux agissements de Spitaleri, l’architecte qui a bâti la villa, un bellâtre qui roule en Ferrari et prend ses vacances en Thaïlande, les appels d’offre truqués des chantiers immobiliers à Vigàta, les pots de vin aux deux familles mafieuses rivales, et la mort suspecte d’un maçon arabe. Elle fait aussi apparaître l’existence d’une jumelle de la victime, Adriana, 22 ans, bien belle étudiante en médecine, déterminée à connaître la vérité et à venger sa sœur, — ce que Montalbano ne voit pas venir, aveuglé qu’il est par la passion. Si sa conscience lui fait timidement remarquer les 33 ans de différence d’âge entre Adriana et lui, la chaleur étouffante lui en fait oublier l’évidence. Mais ne dévoilons pas la fin de l’histoire.

La langue de Camilleri, on le sait, ne se limite pas à l’italien courant. L’auteur est sicilien et fier de l’être ; il pioche massivement dans le parler local, et pas seulement lorsque s’expriment des gens de Vigàta. Ce langage populaire n’est pas dans le dictionnaire italien standard que vous emportez en vacances. Camilleri transcrit l’accent sicilien : ainsi par exemple vede deviendra vidi. Il montre aussi l’invention populaire : lorsque Montalbano va acheter un ventilateur, l’employé (immigré) lui indique que le prix en est de quarante «euri» dans un bel effort d’intégration pour mettre un pluriel à notre monnaie : mais euro est invariable en Italie. De même que le succès de Camilleri, toujours aussi grand.

 


Sur un autre roman de Camilleri : La concession du téléphone
Liste des ouvrages de Camilleri (parution en Italie)

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Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Mercredi 16 août 2006 3 16 /08 /Août /2006 16:51



 SENNEP
un caricaturiste pour deux Républiques



 UNE CARRIÈRE DANS LA PRESSE DE DROITE

Le caricaturiste qui signait JEHAN SENNEP est né à Paris en 1894. De son vrai nom Jean Jacques Charles Pennès, il commença par rêver de devenir journaliste et fréquenta les commissariats pour nourrir les rubriques des "chiens écrasés". Contrairement à ce qui s'est écrit çà et là, il n'a pas commencé son activité de caricaturiste de presse après la Grande Guerre mais avant. En effet, ses premiers dessins pour la presse datent de ses seize ans. Il entreprit une collaboration avec Le Sourire —à partir du 29 décembre 1910 *— puis
avec Le Rire.

À partir de
1920, à l 'Action Française , il fut le chroniqueur de la vie politique. Il publia aussi des dessins à Candide, l'Écho de Paris. Il a dirigé le Charivari en 1926-27, Il a illustré" Vingt Fables de La Fontaine" (1928) en les politisant à sa manière. Ses amitiés étaient plutôt du côté de la droite réactionnaire jusqu'en 1940 : il illustra des ouvrages polémiques de Léon Daudet, l'un des leaders de l'Action française.

En 1941, Sennep dessina contre Pétain et Laval
et se rallia à la France libre. Ce parcours peut surprendre, mais des militants des Croix de feu devenu PPF préférèrent aussi De Gaulle à Pétain. Après la Seconde Guerre mondiale, Sennep continua à célébrer De Gaulle et se moqua des Pères Fondateurs de la IVème République; il devint le dessinateur attitré du Figaro, jusqu’à son départ à la retraite en 1967 et son remplacement par Jacques Faizant, dont il put longuement savourer le travail puisqu'il mourut en 1982.

Sennep ne fut un dessinateur efficace que dans l'univers politique. Je ne mentionnerai donc que des dessins politiques. À partir de 1926, donc du Cartel des gauches, et jusqu'en 1954, ses œuvres ont été regroupées en albums, dont Wikipédia fournit la liste complète. Nous y piocherons quelques dessins, pour illustrer la mordante ironie de Sennep contre la gauche, plus particulièrement contre Léon Blum, puis nous évoquerons son regard porté sur la naissance de la IVème République.

LE STYLE DE SENNEP

Dans le plus ancien dessin que j'ai retrouvé et qui date de 1912, il met en scène des Allemands qui votent à la brasserie Schumpelnaus et découvrent "le bulletin rouge". On y découvre déjà cette tendance au grotesque obtenue en forçant le trait qui caractérise durablement sa production.

Le bulletin rouge, Le Rire, 1912


Après la Grande Guerre, il a bénéficié du métier de H.-P. Gassier, caricaturiste du Canard enchaîné. Grâce à lui, il se constitue un style plus personnel. Son trait qui ressemble à un fil de métal tordu avec une grande dextérité – j'en veux pour preuve notamment "La Mariée" figurant Léon Blum. Ce trait se suffit souvent à lui-même, son auteur faisant la plupart du temps l’économie des aplats noirs et utilisant la coumeur avec parcimonie – je pense au rouge du sang sur le papier de boucherie dans À l'abattoir les Cartellistes !!  Ses personnages, sont ressemblants mais de taille diverse pour appuyer  à la fois le trait physique et l'opinon du caricaturiste qui ne cache pas ses opinions partisanes. Le contraste typique auquel je pense en premier : dans Départ à Zéro, Duclos en petit patissier à côté du Général, si grand qu'on n'en voit que la jambe !

 

SENNEP, LÉON BLUM ET LA IIIème RÉPUBLIQUE



Plus qu'à la gauche en général, Sennep est hostile au communisme. À la veille de la grande crise, le PCF se situe dans une période de recul fort et le mouvement social connaît en 1929-1930 un minimum de grèves.

Manifestation de masse

Le premier mai 1929 - Un manifestant isolé défile, les forces de l'ordre sont partout. Les policiers portent la mousrache, qu'ils soient en uniforme ou en civil, comme le marchand de muguet. Pas encore l'époque où la vente du muguet est un secteur d'activité des militants du PCF.


SENNEP ET LE CARTEL DES GAUCHES

En 1924, le Cartel des Gauches, emmené par Léon Blum (SFIO) et Édouard Herriot (parti radical) gagne les législatives et gouverne jusqu'à la crise du franc (1926) qui se solde par la formation du  gouvernement de Raymond Poincaré qui rend au franc une valeur forte.

Avec Cartel et compagnie (1926) est Sennep mu par son antiparlementarisme et son hostilité à la gauche. Le Palais-Bourbon en vacance parlementaire à la veille des élections de 1928 est comparé à un théâtre de variété.

Relâche

Le mariage Blum-Herriot est l'objet des railleries mais Raymond Poincaré ne figure pas dans l'annuaire des députés. Arrêtons-nous sur la présentation de Léon Blum.

La Mariée. Sans doute la plus célèbre caricature de Blum par Sennep.

Sennep caricature prioritairement les députés socialistes et radicaux. L'album est constitué de de fiches signalétiques, comprenant des portraits "sommaires comme des exécutions"(E.Universalis), accompagnés comme dans les guides gastronomiques par des symboles pour indiquer l’appartenance à la Franc-Maçonnerie ("frère trois points"), la possession d’un ou de plusieurs châteaux, le montant de la fortune ("le sac"), la capacité à dépenser l'argent public ("panier percé").


Les explications des signes conventionnels sont fournies à la fin de l'album :



À l'occasion des élections législatives suivantes, celles du 22 avril 1928 qui voit l'échec du Cartel et le succès du camp de Raymond Poincaré, Sennep sort un album sur « du papier de boucherie » : À l’abattoir les Cartellistes !! (1928) et l'année suivante l'album Au bout du quai évoque par le détail les années 1928-1929.

La couverture comme l'album entier sont tirés sur "papier de boucherie"

Le premier album marqué par la métaphore de l'abattoir, s'ouvre sur la métamorphose d'Édouard Herriot en bovidé. (Tout le monde n'étant pas latiniste, on rappelle que Les Métamorphoses c'est un recueil du poète latin Ovide, du temps de Jules César).



Filant la métaphore du couple Blum-Herriot depuis le début du Cartel des gauches de 1924, Sennep représente Herriot en taureau et Blum en vache… enragée :

Retenons bien les lunettes, le profil chevalin, et les flèches du regard.


UNE CAMPAGNE DE LÉON BLUM


En 1928, Léon Blum n'a pas été élu. Il s'était présenté dans le XXè arrondissement, mais avait  été battu au second tour par Jacques Duclos. En mai 1929, le député socialiste de Narbonne, Eugène Montel démissionna pour laisser sa place à Léon Blum. Bien que très à gauche, cette circonscription "rurale" allait-elle élire un intellectuel juif et parisien, et –pire encore– un buveur d'eau ?


D'abord c'est la traversée de la Mer Rouge : les barriques de vin rouge s'écartent pour laisser le passage au candidat venu faire campagne. Son eau de Vichy fait d'abord déguerpir les habitués du "gros rouge" du Languedoc :


Leur sympathie socialiste les ramène à la table …


… à condition de ne pas trinquer à l'eau de Vichy, de Vittel, ou d'Évian.

— Que d'eau ! que d'eau !

Léon Blum tient les propos de Patrice Mac Mahon venu dans le Midi lors des inondations de l879. Les grenouilles sont à la joie. Les électeurs de Narbonne paraissent faire confiance à Léon Blum à condition de garder leur consommation pinardière. Opèrant « une conversion sensationnelle, compliquée d'un édifiant martyre, Blum est élu » (Sennep) :

On voit Blum à l'entraînement, puis son Baptême au gros rouge avec cette formule oubliée :
— Baisse la tête, fier Sicambre!…

Et finalement c'est le triomphe électoral. Blum repart en wagon-citerne de la Compagnie du Midi (il nationalisera les compagnies de chemins de fer en 1937, créant ainsi notre SNCF). Les électeurs de Narbonne lui son désormais acquis. Ils le rééliront en 1932 et 1936.



« Léon Blum et Aristide Briand sont ses cibles favorites (Grandeurs et Misères d’une conférence, numéro spéc. de Candide, 1930). À travers le premier, il vise le Cartel des gauches puis le Front populaire, et, à travers le second, les conférences internationales et le pacifisme.
« En 1931 et en 1932, il collabore régulièrement au Coup de patte dirigé par le chansonnier Martini, aux côtés de Poulbot, Bib, Raoul Guérin et Alain Saint-Ogan. Il réalise la plupart des couvertures et la totalité de la double page centrale de cette publication qui ne cache pas, à l’occasion de la parution de certains textes, son caractère antisémite.»
« Un autre numéro, Les Chefs-d’œuvre politiques (1938), emprunte ses compositions aux œuvres picturales du passé, ce qui permet de savoureux contrastes : Herriot est La Joconde, Mussolini l’Olympia, la servante noire symbolisant l’Abyssinie...» (E.Universalis).


Tiré sur papier de registre comptable, Le Livre de comptes de Stavisky (1934), est contemporain de la fameuse affaire d'escroquerie et de corruption qui fut à l'origine des émeutes de 6 février 1934, et qui porta l'anti-parlementarisme des années trente à un paroxysme. (NB. L'affaire Stavisky était un peu plus importante que l'affaire Clearstream!)


L'antiparlementarisme de Sennep n'est pas isolé dans la presse de droite des années trente. On peut aussi suggérer que sa manière de caricaturer Léon Blum fait des disciples, est imitée. J'en veux pour preuve des tracts ("papillons") distribués les formations d'extrême-droite à la veille du Front Populaire, en 1935. En voici trois exemples :


Ci-dessous Léon Blum est représenté dans la poubelle du "Palais Bourbeux", habillé en officier d'une armée étrangère. C'est le thème de la trahison juive (l'étoile sur le képi renvoie au régime marxiste-soviétique).

Sur ces deux tracts, la silhouette de Léon Blum est véritablement décalquée sur les dessins de Sennep et sur le dernier tract anti-SFIO, on retrouve une citation de Blum en "vache enragée" dans un album déjà évoqué. (Source : La chasse aux papillons à Paris en 1935. In Vingtième Siècle, n°11, juillet-septembre 1986.)

Pierre, Édouard et Léon est le recueil publié en 1936. Pierre, c'est Pierre Laval, que l'on reconnaît toujours à sa cravate blanche. Édouard, c'est bien sûr Herriot désigné par sa pipe et Léon ne se présente plus : le dessin a évolué vers une sorte d' "abstraction", où le binocle, les yeux et le balais redessinent le portrait habituel du leader de la gauche.


SENNEP DÉNONCE (FAIBLEMENT) HITLER, MUSSOLINI ET PÉTAIN



Hitler n'a été connu que bien plus tard pour avoir –comme Churchill– peint des aquarelles. On sait pourtant qu'Adolf Hitler a eu quelque relation avec la peinture avant de devenir dictateur. Ici se rencontrent Hitler massacrant certains de ses adversaires et concurrents lors de la Nuit des Longs couteaux (30 juin 1934) et la légende du « peintre en bâtiment » des années de jeunesse passées à Vienne puis à Munich.

L'album La guerre en chemise noire a été publié en 1945. Le Duce avec son effet de menton, les cheveux courts et le poing sur les hanches, n'est pas très original, convenons-en.

Adolf stratège
–Ca y est! à force d'étudier les principes de la retraite, j'ai encore attrapé mal aux pieds!...
Dessin de Sennep paru dans Front national (29-08-1944)

La guerre tourne mal pour Hitler qui désormais marche à l'envers. Avec toutes ces références, on peut se demander si Sennep n'en sait pas davantage que Hitler sur les classiques de la stratégie.



Le maréchal est présente ici comme "Philippe de Macédoine" : des influences multiples ont abouti à l'idéologie pétainiste dont Sennep s'est éloigné en 1941 pour se rallier à De Gaulle. Anti-vichyssois, Sennep reste cependant un homme de droite.

Ces caricatures qui concernent Mussolini, Hitler ou Pétain ne sont pas aussi violentes que celles qui ont pris pour cibles Herriot, Blum et les députés francs-maçons. Sennep s'éloigne comme à regret de ses prises de positions extrémistes.



SENNEP, DE GAULLE ET LA IVème RÉPUBLIQUE



SENNEP ET DE GAULLE

De Gaulle est célébré comme résistant (à Pétain et à Hitler), comme libérateur, et comme fondateur du nouveau régime. Si désormais Sennep représente Marianne, il montre surtout les députés du Tripartisme (1945-1947).


On reconnaît ici Maurice Thorez alors qu' un Français sur quatre vote pour le PCF.
En même temps, Jean-Paul Sartre rencontre un succès au théâtre avec la P… respectueuse. D'où le titre du dessin. Cette rencontre de deux événements simultanés ou à peu près est une technique qu'on retrouve aujourd'hui dans les dessins de Plantu. Bien sûr, Sennep en bon anticommuniste primaire, a ici une façon d'insister sur le respect du suffrage universel par le PCF qui dit en quelque sorte le contraire. Et comme le dira bientôt Guy Mollet, le PC n'est pas à gauche, mais à l'Est.


– Un Boulanger ? jamais !

Jacques Duclos, on le sait, a d'abord été apprenti pâtissier. Son ascension au PCF fait de lui l'un des président de l'Assemblée nationale en 1937, puis le chef occulte du PCF clandestin en 1941-1944 (quand Thorez est réfugié en URSS). Ici De Gaulle n'apparaît que par une jambe, mais on doit reconnaître un bout d'uniforme d'officier français. Certes, de Gaulle n'est pas le Brav' Général Boulanger qui fut près de tordre le cou de Marianne en 1887-1889, mais pour Duclos, n'est-ce pas « bonnet blanc et blanc bonnet » ?



Cadet Rousselle a trois maisons… Ici, la petitesse –également distribuée– concerne les partis qui soutiennent De Gaulle jusqu'à sa démission le 20 janvier 1946 et qui vont tenter de gouverner la France jusqu'à ce que Ramadier, socialiste, mette à la porte de son gouvernement les cinq ministres communistes, dont Thorez, le 5 mai 1947, ouvrant la voie à l'instabilité gouvernementale, en même temps que Soviétiques et Américains entraient en guerre froide.
Cadet Rousselle a trois maisons… en effet. Et elles ne lui plaisent guère : à quelques jours de cette nouvelle rupture au sein des gauches, le Général a lancé un nouveau parti plus à son goût le RPF, en 1947.

LA CONSTITUTION DE LA IVème RÉPUBLIQUE

En 1946, Sennep est très inspiré par le projet constitutionnel, le référendum, le "OUI" et le "NON". En tant que partisan de De Gaulle, il souhaite un pouvoir exécutif fort, comme le général l'a exprimé lors du Discours de Bayeux de juin 1946. Mais la réalité fut autre.

La petite couturière
— C'est un modèle de Wallon et Mac Mahon

Le changement , la rupture par rapport à la IIIème défunte vieille république sont attendus  par beaucoup de Français. La France doit avoir une nouvelle constitution démocratique. Les Français disent non au premier projet. Un second projet est adopté finalement par un inscrit sur trois. C'est un rafistolage à partir de l'ancienne constitution qui datait pour l'essentiel de 1875. L'amendement Wallon avait établi que le chef de l'État, élu pour sept ans, avait le titre de "Président de la République" et c'est Mac Mahon qui fut le premier. La petite couturière est Herriot, dit "la grosse", que les huissiers hissent au fauteuil de Président de l'Assemblée nationale. Il incarne la continuité des républiques. La IVème n'est pas si différente de la IIIème. Décidément, Sennep a du mal à se départir de son antiparlementarisme.


— Il est tout de même plus haut…

C'est donc De Gaulle le plus grand ! Édouard Herriot (toujours l'homme à la pipe) vient d'être élu à l'Académie française, le leader radical, non pas "sous" mais "sur" la coupole est encore dominé par le "grand Charles" qui s'est incarné en Tour Eiffel !

Avec la Vème République, De Gaulle sera à nouveau caricaturé. Les plus célèbres dessins ne seront pas ceux de Sennep —ni même de son successeur au Figaro— mais du dessinateur du Canard Enchaîné, dans la rubrique de "La Cour" où le général est métamorphosé en Louis XIV...


À consulter :
Christian Delporte, "On ne se relève pas d'un dessin de Sennep", revue L'Histoire - n°154 - avril 1992, pages 60-63.

* précision apportée par Ch. Delporte que je remercie.
 
À voir sur Gallica, les illustrations de l'album Le tour du monde en 80 visas paru en 1959.
Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Mardi 11 juillet 2006 2 11 /07 /Juil /2006 19:54



Ce réjouissant roman anonyme, écrit vers 1400, se passe dans l'empire turc en 1387 et 1396. Le personnage qui donne son nom au récit est l'un des fils du sultan Murat (entendez : Mourad) qu'accompagne dans son aventures son ami Ali Pacha fils. À cette époque, le sultan n'est pas encore à Constantinople-Istanbul (ça viendra en 1453) mais il est déjà fier de son harem. Oui mais Jacob Shalabin n'est pas homme à céder aux avances de sa belle-mère. Celle-ci en tombe malade. Le sultan ne pige rien et à bout d'idée s'en remet à un médecin juif (à cette époque les Espagnols n'avaient pas encore expulsé les Juifs d'Espagne, mais leur cote ne semble déjà pas élevée chez l'auteur…). Le toubib s'arrache les cheveux puis trouve une solution brutale : pour que le belle-mère Issa en finisse (avec sa "maladie"), qu'on lui fasse manger le foie de Jacob. Le sultan à qui on ne dit pas tous les détails est persuadé qu'on tient la solution. Son homme de confiance, Ali Pacha père, qui est un brave homme, invente un subterfuge. On servira le foie d'une biche à la place. Sauf que, pour que tout soit crédible à la Cour, il faut que Jacob se mette au vert — et il s'en va en douce, accompagné de son ami Ali pacha fils, à cheval et très loin.

Ainsi les aventures de Jacob et d'Ali commencent réellement au chapitre IV. Sur les terres de l'émir de Palatia et de l'émir de Sattalia les princes rencontrent évidemment de jolies princesses et l'Amour aussi. Quiproquos et marivaudages assurés. Tous les quatre reviennent à Brousse —alors qu' Issa n'est plus et le toubib parti pour Chio— et c'est la joie à la Cour. Nergis la fille de l'émir de Palatia épousera Jacob et la sœur de l'émir de Sattalia épousera Ali Pacha. Mais leur bonheur est de courte durée : suite à la bataille de Nicopolis, en 1396, Jacob Shalabin est éliminé par son frère Bajazet, ce bâtard, qui devient sultan, tandis qu' Ali Pacha prend la direction du gouvernement.


Jacob Shalabin, roman turc
traduit du catalan par J.M. Barberà
Éditions Anacharsis, Toulouse, 2006, 125 pages.

(Préface et postface dues à des spécialistes.)


Catalogue des éditions ANACHARSIS






Par Mapero - Publié dans : ESPAGNE ET AMERIQUE LATINE
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Mercredi 5 juillet 2006 3 05 /07 /Juil /2006 08:07

 

L'action d'Étoile distante commence à Concepcion, dans le sud du Chili, au temps du bon docteur Allende. Le narrateur, anonyme, est étudiant et poète. Ses amis aussi. Ils fréquentent les ateliers de poésie de Juan Stein et de Diego Soto. C'est ainsi qu'ils font la connaissance de la figure centrale du récit, Carlos Wieder, également appelé Alberto Ruiz-Tagle : on ne dispose pas d'explication à cette double identité, si ce n'est que cela renforce le mystère du personnage qui est à la fois poète autodidacte et aviateur confirmé. Il réalise des actions poétiques avec son avion, écrivant les poèmes dans le ciel comme la patrouille de France tisse des drapeaux tricolores, tandis que les amis du narrateur, la Grosse Posadas, Bibiano O'Ryan et les autres, s'interrogent sur les vrais talents de poète.


« Au début les apparitions de Wieder furent timides, puis sous l'effet de la franchise caractéristique des soldats et des honnêtes hommes qui savent reconnaître une œuvre d'art quand ils en voient une, même s'ils ne la comprennent pas, ses prestations se multiplièrent à l'occasion de cérémonies et de commémorations. Sur l'aéroport de Tencas, pour un public composé de hauts officiers et d'hommes d'affaires accompagnés de leurs familles respectives —les filles à marier se mouraient pour Wieder et celles qui étaient mariées se mouraient de tristesse—, il dessina, quelques minutes seulement avant que le nuit emporte tout, une étoile, l'étoile de notre drapeau, brillante et solitaire sur l'horizon implacable. Peu de temps après, devant un public bigarré et démocratique qui allait et venait sous les bâches de fête de l'aéroport militaire de El Condor, il écrivit un poème qu'un spectateur curieux et lettré qualifia de lettriste. (Plus exactement: avec un début qu'Isidore Isou n'aurait pas désavoué et une fin inédite digne du Saranguaco de Nicanor Patra). Dans un des vers il était question de manière voilée des sœurs Garmendia. Il les appelait "les jumelles" et évoquait un ouragan et des lèvres. Et même si, immédiatement après, il se contredisait, quiconque le lisait attentivement ne pouvait que les considérer comme mortes.»

La vérité est que Carlos Wieder est aussi un criminel, un serial killer, doublé d'un photographe qui prend des clichés de ses victimes pour une exposition qui tourne au cauchemar. Les sœurs Garmendia figurent au nombre des victimes, Véronica et Angélica. Après l'exposition photographique, Carlos Wieder disparaît. La justice n'étant pas parvenue à le retrouver et à le juger ; les années passent, le narrateur et ses amis s'efforcent vainement de retrouver sa trace dans diverses publications poétiques latino-américaines. Les rumeurs se multiplient : on l'aurait vu dans le salon d'une certaine Rebeca qui trouve mollassons les soudards de Pinochet, on l'aurait vu dans les rangs de telle guérilla d'Amérique centrale. Il aurait produit un wargame introuvable sur la Guerre du Pacifique. Le narrateur perd aussi la trace de Juan Stein. Ayant émigré en Europe, le narrateur apprend par Bibiano que Diego Soto, l'autre animateur d'atelier poétique, devenu traducteur et universitaire réputé, est assassiné en pleine gare de Perpignan.

La quête se poursuit en Europe jusqu'au jour où, en Catalogne, un as de la police dénommé Abel Romero, jadis emprisonné sous la dictature, et maintenant recruté par un mystérieux chilien, apparaît providentiellement dans la vie du narrateur …


••• Le chilien Roberto Bolaño qui a publié cet étrange roman noir en 1996, est mort à Barcelone le 15 juillet 2003, à l'âge de cinquante ans. Ses ouvrages sont publiés chez Christian Bourgois et chez Les Allusifs. Il est l'un des écrivains incontournables de la littérature récente en langue espagnole.


Roberto BOLAÑO
Étoile Distante
Traduction de Robert Amutio.
Christian Bourgois, 2006, 180 pages.




Par Mapero - Publié dans : ESPAGNE ET AMERIQUE LATINE
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Lundi 3 juillet 2006 1 03 /07 /Juil /2006 10:20

 

Eva Della Seta est une voisine de la famille Loy qui habite au 21 de la via Flaminia. À Rome, la R.Loy-Mme-Della-Seta.gif vie est belle, et puis, brutalement, suite à l'alliance du Duce avec le Führer, elle ne l'est plus du tout.
"Madame Della Seta aussi est juive" n'est pas un roman.
"Madame Della Seta aussi est juive" n'est pas non plus une thèse d'histoire.

C'est simplement un récit qui entrelace les souvenirs de la petite fille qu'était l'auteur sous l'ère fasciste, une étude documentée de la situation des Juifs de Rome, les positions opposées de Pie XI et Pie XII alors que le III° Reich entraînaît l'Italie fasciste dans sa politique raciste d'exclusion des Juifs puis de réalisation du génocide.
L'intérêt historique de ce petit livre c'est en premier lieu de décrire la montée de l'antisémitisme et la préparation du génocide en Italie.

Des intellectuels ont contribué à la montée d'un climat antisémite. Ainsi, un auteur à la mode comme Giovanni Papini a -t-il contribué à ce nouvel état d'esprit avec ses romans (L'Histoire du Christ, Gog) tandis que 1188 professeurs d'université sur 1200 ont prêté serment au Duce en 1931. En 1937 les libraires mettent en vente le livre de Paolo Orano : Gli ebrei in Italia. La même année, l'idéologue fasciste Julius Evola publie une nouvelle édition des Protocoles des Sages de Sion, et l'édition suivante, en 1938, est accompagnée de la liste des 9800 familles juives d'Italie. Cela faisait 48 000 personnes, dont 12 000 à Rome, surtout dans le quartier du Trastevere, l'ancien ghetto.
La visite d'Hitler à Rome le 2 mai 1938 marqua le coup d'envoi des publications massives contre les Juifs et des mesures gouvernementales antijuives. Le 6 octobre 1938, le Grand Conseil fasciste, à l'exception d'Italo Balbo, approuve une série de mesures racistes. Cela inclut l'aryanisation des entreprises juives, cela permet à l'industriel Garzanti de racheter à bas prix la maison d'édition Treves de Milan tandis que l'éditeur Formiggini se suicide. Les interdictions professionnelles se multiplient en 1939. Avec l'entrée en guerre de l'Italie, les juifs étrangers (y compris naturalisés italiens depuis 1919) sont internés. Et le 16 octobre 1943 l'opération "Judenrein" est déclenchée à Rome sous la direction du SS Theodor Dannecker. Une partie de la communauté juive trouva refuse dans les couvents et chez des particuliers. Madame Della Seta fut arrêtée à Pise où s'était regroupée sa famille le 20 avril 1944 et son train quitta Florence pour Auschwitz le 16 mai, et elle fut gazée sans doute le 23 mai.


En second lieu, Rosetta Loy montre comment l'Église a réagi à cette politique antisémite et aux arrestations des Juifs.
Quand l'Autriche fut annexée à l'Allemagne, le cardinal de Vienne, Innitzer  approuva. Il fut aussitôt convoqué au Vatican par Pie XI qui avait publié l'année précédente "Mit Brennender Sorge" où il se dressait contre les principes du nazisme. En effet, Pie XI était en train de faire préparer une encyclique dénonçant les atteintes aux droits de l'homme. L'initiateur en est un jésuite américain, John LaFarge, qui vient de rencontrer le pape en juin 1938. Assisté de deux ou trois collègues, il met le texte au point à Paris au siège de la revue Études, puis il le confie, en septembre 1938, au général de l'ordre, Wladimir Ledochowski qui se rend à Rome. Celui-ci ne se presse pas et le texte n'est remis au pape que quelques jours avant sa mort. L'Encyclique est mort avant même d'être née, écrit Rosetta Loy.
Eugenio Pacelli est bien connu pour ses sympathies allemandes ; il a été nonce à Munich puis à Berlin, il a négocié le Concordat de 1933 avec Hitler. Élu pape le 2 mars 1939, Pie XII publie rapidement une encyclique mais elle passe sous silence les allusions au nazisme et à l'antisémitisme. Le projet de LaFarge ne sera publié qu'en 1972 par la presse catholique américaine. C'est donc Pie XII, qui a assisté, le plus souvent avec prudence et passivité, à la réalisation du génocide. En revanche les monastères et les couvents de Rome ouvrirent leurs portes aux Juifs persécutés, sans que les Allemands n'y interviennent, à l'exception des 64 arrestations (9 Juifs) du 4 février 1944 au couvent bénédictin de Saint-Paul-hors-les-murs.

*****

Par son sujet, bien plus que La Vie est belle (1997) de Roberto Benigni, ce récit de Rosetta Loy nous rappelle d'une part le célèbre film Amen réalisé par Costa-Gavras qui décrit la position du Vatican face au génocide, et d'autre part La Fenêtre d'en face, le beau film de Ferzan Ozpetek sorti en France en 2005 qui évoque de manière plus intimiste le drame du ghetto (prix David di Donatello - 2003).

Rosetta Loy. 
"MADAME DELLA SETA AUSSI EST JUIVE 
Rivages poche, 180 p., 2000. 
(La parola ebreo, Einaudi, 1997). 
Traduit de l'italien par Françoise Brun
 
Sur le même sujet :
L'ITALIE FASCISTE ET LA PERSÉCUTION DES JUIFS
de Marie-Anne Matard-Bonucci, Perrin, 600 p., 2006.
Voir compte-rendu dans ce blog.

 




 
Par Mapero - Publié dans : ISRAEL et MONDE JUIF
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Samedi 24 juin 2006 6 24 /06 /Juin /2006 19:57

 

L'auteur s'interroge sur l'identité juive et l'analyse à travers l'histoire de l'idée de nation juive et du retour sur la terre d'Israël.

L'IDEE DE NATION JUIVE

« La nation est soumise à une triple influence dans toute l'Europe, d'abord celle de l'émancipation politique des nations et leur reconnaissance par les puissances. Par ailleurs les Juifs se trouvent engagés dans le mouvement d'expansion économique qui secoue l'époque et y participent. Cet aspect de l' « entrée en modernité» est fondamental car d'un côté ils y jouent un rôle prépondérant et dynamique, mais d'un autre côté cette participation ne renforce pas l'unité nationale des Juifs, au contraire elle devient un facteur de déjudaïsation et une source supplémentaire d'hostilité envers les Juifs. Ce n'est que dans cette activité économique qu'il nous est impossible de présenter le peuple. Toute l'ambivalence de l'antisémitisme se trouve dans cette aporie dans laquelle le Juif s'intègre et renforce sa position dans la société par le biais de l'économie et en même temps se détache des liens d'appartenance à son peuple. L'antisémitisme moderne a forgé sa puissance sur la crainte de voir apparaître un nouveau pouvoir juif fondé sur l'argent et la décomposition des liens traditionnels de la société. La violence de l'antisémitisme économique s'explique aussi par l'étonnement de voir le peuple le plus attaché au passé et à la tradition devenir l'agent du changement et de l'avènement de la modernité. Force est de constater que l'Europe ne fait que tolérer l'activité économique des Juifs, tolérance contradictoire au regard des autres "présences juives" reconnues. Et parmi elles, celle qui correspond à la troisième influence que subit la nation juive, l'essor culturel des peuples occidentaux. La culture juive est plus qu'acceptée, elle est souvent encouragée car elle se tisse sur les fondements de la civilisation occidentale. Pourtant le renouveau de la culture juive, l'apparition d'écrivains ou d'artistes juifs qui traitent de thèmes juifs mais ne commentent plus les textes sacrés, est le point de départ du nationalisme juif moderne et du refus de l'assimilation. Sans cette renaissance d'une culture juive "profane", il est probable que le sionisme n'aurait pas vu le jour.» (M. Bar-Zvi)

LE SIONISME

• L'auteur étudie les origines du messianisme sioniste. « Il faut attendre le VIIIè siècle pour voir se dessiner la première aventure de renaissance nationale sous l'impulsion de Sharini (ou Serenus) venu de Syrie et qui se propose de libérer la Palestine.»

• Des prétendants Messies rêvent de deux utopies : ramener les Juifs en Terre sainte (le sionisme) ou dans un autre territoire (le territorialisme). On part de l'idée que l'Exil (la Galouth) est une calamité et qu'Israël doit chercher sa rédemption à la fois vers la nation et vers l'individu. Le XIXè siècle voit se multiplier les initiatives en faveur de la montée vers Israël (l'Alyah) tandis que depuis le siècle des Lumières se profile l'émancipation des Juifs en Europe et qu'ils disparaissent à ce moment des travaux manuels et physiques. Les Juifs alors entrent en modernité et risquent de s'y perdre en s'assimilant à telle ou telle nation européenne : c'est la tentation de l'imitation du monde extérieur, disparition par intégration en sortant du ghetto.

• Alliance d'un peuple et d'une terre au nom d'une loi, tel est le sionisme. Pour rester juif, il faut aller habiter Eretz Israël, tandis que demeurer en diaspora c'est accepter de disparaître en tant que peuple. L'exil est une maladie de l'être, même si c'est un exil doré. Au temps de l'affaire Dreyfus, le 3 septembre 1898, Herzl prophétisait : « À Bâle j'ai fondé l'État juif. Si je disais à haute voix, il y aurait un éclat de rire général. Mais dans cinq ans peut-être, dans cinquante sûrement, tout le monde l'admettra.» Cinquante ans plus tard, David Ben Gourion proclama effectivement Eretz Israël. Le sionisme avait alors derrière lui une déjà longue histoire.


LES ANTI-SIONISTES JUIFS

• Les Révolutionnaires. À l'instar de Nicolas Donin qui brûla le Talmud en 1240, résoudre la question juive c'est la supprimer. L'auteur ne développe pas cette piste qui mènerait à étudier 1917 et ses fruits amers.

• Le Bund, mouvement socialiste des travailleurs juifs dans le cadre de l'empire russe, est né entre 1894 et 1897. Il est héritier du populisme russe (les narodniki). Les juifs de l'empire des tsars se trouvaient dans une situation de ghetto forcé depuis 1791 quand Nicolas I° prit les décrets de numerus clausus et de limite d'installation. Chaïm Zhitlowsky lutte pour la reconnaissance du yiddish comme langue de la communauté culturelle juive en Europe. Plekhanov qualifie les bundistes de «sionistes qui ont peur du mal de mer» puisqu'ils écartent l'Alyah. Et les sionistes reprochent aux bundistes de choisir l'assimilation.

• La théorie de l'autonomisme est illustrée par l'historien Simon Dubnov auteur de l'Histoire moderne du peuple juif (Payot, 1933) et du Livre de ma vie (Cerf, 2001). Selon lui, l'erreur de l'assimilation c'est de sacrifier la nationalité au profit d'une nationalité étrangère. Elle rend impossible la distinction entre citoyenneté et nationalité. Elle constitue une provocation à l'antisémitisme puisqu'elle admet l'incompatibilité entre sentiment national juif et la "dévotion patriotique" à un pays.
L'origine de l'assimilation se trouve dans le rejet par la Révolution française des droits nationaux du peuple juif. En fait, dès le XVIIè siècle, la pensée de Spinoza servit de base à l'abandon du judaïsme par assimilation et émancipation en transformant la religion en affaire privée pour le protéger de l'intolérance et des persécutions.
L'assimilation procède d'un mépris de soi. « Les partisans de l'assimilation se méprennent grandement quand ils prétendent qu'on est d'autant plus homme qu'on est moins Juif. Bien au contraire : moins en est Juif et moins on est homme.» (Aaron David Gordon).

• Les territorialistes font le pari de réussir dans le cadre d'une colonisation. En 1903, Herzl fit part au Congrès sioniste d'une proposition anglaise de colonisation juive en Afrique orientale : en Ouganda. Comme les pogroms se multipliaient en Russie et que la Turquie n'était pas encore prête à accepter un accord sur la Palestine, il fallait selon Max Nordau trouver "un asile de nuit" pour les juifs de l'Europe orientale. Israël Zangwill fonda la J.T.O. (Jewish Territorial Organization) pour réaliser ce territorialisme. [Sur les territorialistes, voir l'article "le petit monde de Scholem Aleikhem.]

• Pour les Orthodoxes, la re-création d'un État d'Israël n'est pas l'avènement du troisième Temple : seul un Messie peut y parvenir, pas un vulgaire mouvement nationaliste. Il faut s'opposer au sionisme qui est une hérésie.

• Pour les spiritualistes, l'exil est avant tout moral et la spiritualité juive ne survivrait pas à sa fin. Hermann Cohen affirme qu'Israël doit rester à part une nation souffrante et que l'exil est un moyen d'élévation morale que les hommes auraient tort de vouloir supprimer  — mais c'est l'Allemagne qui doit donner l'idéal juif à toute l'humanité, réconciliant christianisme et judaïsme... Franz Rosenberg voit dans la pratique de la spiritualité la bonne santé nationale juive : surtout pas de rassemblement des Juifs en Palestine car, en attribuant tant d'importance à l'idée d'État, « il n'y aurait plus de Juifs après deux cents ans

DIVERSITE DES SIONISTES
 
• Le sionisme culturel repose sur la renaissance de la langue. Les "Amants de Sion" (Hovevei Sion), antérieurs au sionisme de Herzl, voulait proposer une alternative autre qu'émancipation ou assimilation. Pour Ahad Haam (Ce n'est pas le chemin, 1889) il faut renouveau de la culture populaire juive mais la majorité restera en diaspora malgré l'antisémitisme : la montée en Palestine ne sera que pour une élite éclairée. Moïse même mourut avant de connaître Eretz Israël.

• Le sionisme socialiste a des origines communes avec le Bund. L'économie "normale" permettra le relèvement juif quand le pionniérisme aura développé en Palestine agriculture et industrie. L'exil n'a pas de valeur en soi, les Juifs y sont au contraire devenus des "Luftmenschen", relégués dans des activités jugées sans importance (entendez le secteur tertiaire) Pour certains comme Aaron David Gordon, le travail de la terre va même régénérer la nation juive redevenue agricole — on est ici en plein pétainisme…– Les disciples de Gordon fondent donc le mouvement pionniériste "Hapoel Hatzair" (Jeune Travailleur). Issu de ce mouvement, David Ben Gourion souligne qu'en se réunifiant en Eretz Israël, la nation juive  pourra « décoder les secrets de son passé et les mystères encore enfouis dans la terre du pays, dans les nombreux tells d'intérêt archéologique, dans les rochers et les grottes du  désert.»

• Dès le premier congrès sioniste, un courant du sionisme religieux s'est développé sous l'influence du rabbin Samuel Mohilever : Mizrahi, accomplissement d'un retour en accord avec la Torah. Une Mitzva donc. Ainsi, le premier grand rabbin d'Israël, Abraham Isaac Kook est venu en Palestine dès 1904 pour s'y installer. Là est le ressourcement. Eretz Israël est le corps du judaïsme et la Torah son esprit. De même Martin Buber interprète le retour à la demeure comme un voyage vers l'intériorité au moins autant que comme reconquête d'une extériorité. On note ainsi que Sion n'est pas un concept issu de la Révolution française et des nationalismes du XIXè siècle, mais s'enracine dans l'histoire biblique.

TENTATIVE DE BILAN 

• La création de l'État d'Israël n'a pas été une compensation pour les victimes du génocide hitlérien. Elle a failli être empêchée par l'holocauste auquel s'est ajoutée la persécution stalinienne. L'actuel territoire israélien est très inférieur aux promesses des Conférences internationales qui ont suivi la guerre de 14-18. Les juifs ont dû se battre depuis 1948 pour qu'Eretz Israël puisse exister. Et la signification du territoire a sans doute changé avec les accords d'Oslo de 1993 : Yossef Ben Schlomo, le disciple de Gershom Scholem, y voit le commencement de la fin du sionisme puisque le territoire devient une monnaie d'échange, ainsi la terre n'est plus qu'un refuge, un Ouganda transitoire. Le fondamentalisme musulman a pris le relais en Europe comme en Orient. Herzl a donc eu tort de penser que la création d'un Etat juif mettrait fin à l'antisémitisme. 

• L'histoire juive évolue d'exil en exil. Y aurait-il aujourd'hui une revalorisation de l'exil du fait du bilan décevant su sionisme ? « Le véritable Israël est partout dans le monde où un Juif lit et médite la Torah » souligne George Steiner. « Notre nation n'est une nation qu'en vertu de la Torah » écrivait un rabbin du Xè siècle. Le texte c'est la patrie. Être juif c'est définitivement dissembler. On peut compléter "Être et exil" par l'essai de Benny Lévy, "Être juif. Étude lévinassienne" (Verdier, 2003). Éloigné de toute perspective géopolitique, le livre de Michaël Bar-Zvi est une véritable histoire intellectuelle de l'identité juive.


Michaël BAR-ZVI
ÊTRE ET EXIL. Philosophie de la nation juive
CERF, "Les provinciales", 2006, 412 pages.







Par Mapero - Publié dans : ISRAEL et MONDE JUIF
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Lundi 19 juin 2006 1 19 /06 /Juin /2006 16:59




• La "Course à l'abîme", gros roman de 786 pages, est d'abord une biographie haletante scindée en quatre livres, où Dominique Fernandez, en spécialiste de la civilisation italienne, de la renaissance et du baroque, fait revivre un génie de la peinture dont tous les dictionnaires reconnaissent la vie agitée.

• Suivant (pourchassant ?) le Caravage dans la préparation minutieuse de ses tableaux, l’auteur fait de manière éblouissante le lien entre la vie et l’œuvre. Pour profiter de ces analyses, le lecteur a tout intérêt à se munir d’un ouvrage d’art consacré aux peintures du Caravage, ou à défaut une galerie en ligne [ Galerie >]

• Comme le Caravage n’a laissé aucun texte, aucun essai théorique, c’est par petites touches disséminées dans le livre que Dominique Fernandez nous enseigne la manière du peintre, nous dévoile le caravagisme. Et c'est souvent jubilatoire.


1 -  UNE BIOGRAPHIE ROMANCEE ET EPICEE

    Le Livre I commence par rappeler les diverses théories échafaudées pour relater la mort du Caravage avant d’entamer une biographie serrée où l’imagination de Dominique Fernandez et sa connaissance de l’Italie du Cinquecento et du Seicento s’en donnent à cœur joie pour notre régal.

    Le jeune Michelangelo Merisi, né à Caravaggio en Lombardie le 29 septembre 1571, se trouve bientôt orphelin de père, sans doute assassiné pour avoir reproduit des tableaux du Vinci, pour la famille Sforza Colonna. Le jeune garçon est placé comme apprenti dans l'atelier de Simone Peterzano à Milan. Arrêté pour avoir fréquenté des peintres que l'Inquisition considère comme hérétiques, il est marqué au fer rouge à l'épaule d'une fleur de chardon. En prison, il perfectionne son art d'après les gravures qu'on lui fournit.

    Le Livre 2 nous conduit à Rome où le jeune peintre fait connaissances du cercle des disciples de Filippo Neri et travaille quelques années à peindre des natures mortes pour le Cavaliere d'Arpino avant de devenir le protégé de personnalités proches du trône de Saint-Pierre. En même temps s'affirment les amitiés particulières de celui qu'on appelle encore Merisi. On est sous le pontificat de Clément VIII, un Aldobrandini, puis de Paul V, un Borghese.

     Le cardinal del Monte retire Merisi de l'atelier du Cavaliere et l'installe au palais Madama. Ainsi commence une carrière de peintre religieux au service de la Contre-Réforme avec des œuvres dont la sensualité provient de la présence de Rutilio, puis de Mario et de Gregorio, les petits amis successifs de l'artiste, qui les fait poser, plus ou moins nus, pour ses tableaux. Il fait connaissance de Rome, de ses peintres, de ses réseaux de pouvoir (les grandes familles, parti français ou parti espagnol, qui font les papabili), et de ses bas-fonds d'où émergent des figures de prostituées au grand cœur, de bandits cruels et de mendiants photogéniques —si l'on peut dire.
   
    Les autorités pontificales veillent et à plusieurs reprises les peintures sont examinées de manière critique notamment par la Congrégation du Saint-Office. Les argumentations vont bon train et l'on rivalise de culture païenne autant que chrétienne. Certains commanditaires refusent les tableaux en raison de détails ou de l'impression générale qui s'en dégage. D'autres en profitent, des amateurs d’art, comme Scipion Borghese, pour en augmenter leur collection. Sont-ils dupes de son penchant érotique pour les jeunes garçons ? Les querelles interprétatives les plus pointues n’empêchent pas quelques uns d’être un peu perspicaces :

    « Ce tableau montre trop crûment le degré de votre intimité » affirme le cardinal Del Monte. Ou encore : « Merisi, tu n'as peint que des garçons! Prends pour modèles des femmes.» Le Caravage refuse d'épouser la servante du cardinal et les femmes qu'il fréquente et choisit comme modèle sont les prostituées du quartier.  « Quelle impiété ! Je reconnais les modèles, ce sont deux créatures de la place Navona…» affirme le curé de San Agostino. L'enquête qui prenait une mauvaise tournure est arrêtée par la nouvelle de la mort de Filippo Neri aussitôt voué à la canonisation. Mais le danger vient d'ailleurs : des fréquentations des bas-fonds, des imprudences de Mario, le jeune éphèbe n'est effet qu'un criminel sicilien en cavale, menacé par un chef de bande romain.

    Avec le Livre III, Michelangelo Merisi voit sa fortune grandir. Il choisit de s'appeler Caravaggio. Il est établi avec Mario dans la maison de la ruelle du "Divino Amore" prêtée par le cardinal del Monte. Le Caravage est amené à découvrir le Palais Farnèse où Annibale Carracci multiplie les nus, tandis que Clément VIII voudrait cacher toutes ces nudités, plus masculines que féminines, aux pèlerins venus à Rome pour l'année sainte. Le pape fait place nette et Giordano Bruno meurt sur le bûcher dans la Ville Éternelle.

    Pendant ce temps, le Caravage multiplie les tableaux religieux : Judith et Holopherne, la Vocation de saint Matthieu, la Déposition de Croix, le martyre de saint Pierre, une Madonne à l’enfant Jésus avec sainte Anne, etc. Il visite Florence. Il est de nouveau atteint par la malaria. Il assiste à Orfeo ed Eurydice de Monteverdi et trouve l’opéra ennuyeux. Le ron-ron du succès est cassé par la rencontre avec Gregorio. Celui-ci provoque la jalousie de Mario qui regagne sa Sicile natale et Antonietta sa promise. Le Caravage fait poser Gregorio pour quelques unes de ses toiles les plus célèbres, comme l’Amour victorieux.

    Quand une commande d’Acquaviva, le général des Jésuites, lui échappe au profit de Baglione, le Caravage et ses amis voient rouge et multiplent les rixes contre lui et son parti. Le Caravage est plusieurs fois arrêté et jeté en prison, et puis, une rixe plus grave se traduit par la mort de Ranuccio Tomassoni, le bandit qui avait violé Mario. Le Caravage avait promis de le venger. C’est chose faite le 16 mai, jour anniversaire de l’élection du pape Paul V. Celui-ci, bien qu’il ait fait faire son portrait par le Caravage, a décidé de le condamner à mort.

    Dans la dernière partie (Livre IV), on suit les errances finales du peintre, ponctuées jusqu’à sa mort par la production de nombreux tableaux. Après un bref refuge au sud du Latium chez un prince Colonna, la renommée le poursuit à Naples, à Malte et en Sicile. Le Caravage et Gregorio partent pour Naples chez le prince Carafa dont le cousin Fabrizio rentre de Malte. Une occasion pour Caravage de se débarrasser de Gregorio : il est emmené à Malte par Fabrizio devenu général des galères maltaises.

    Le roman permet de rencontrer d’étonnantes figures comme le prince Venosa qui est connu pour avoir tué sa femme et son amant, mais est resté prieur de la chartreuse, ou comme le Grand-Maître de l’Ordre de Malte, un homme qui n’aime pas les femmes, cet Alof de Wignacourt qui lui raconte sa guerre contre les Turcs, lui présente son jeune page et le nomme chevalier de l’Ordre. Naturellement Caravage a fait leur portrait. Mais la tragédie avance : le peintre enlève le mignon et se retrouve en prison. Peu après, il en est délivré par le général des galères en personne (masqué, quand même…) qui l’expédie à Syracuse. Et là, devinez qui on retrouve ? Mario, bien sûr. Devenu père de famille, il habite un vieux palazzo dans la "giudecca" et sa cave débouche sur les bains juifs datant de plusieurs siècles (découverte archéologique récente).

    La traque continue. Mario et Caravage fuient en bateau en direction de Messine. Le temps de peindre une Résurrection de Lazare puis une Adoration des Bergers c’est la fuite vers Palerme. D’où un bateau de pêche permet de rejoindre à Naples le 7 octobre, un an jour pour jour après la fuite de Malte. Là, Gregorio reparaît et reprend brièvement son rôle de modèle. Mais les agents de Wignacourt passent à l'attaque. Caravage est gravement blessé et transporté au palais Colonna. Une nouvelle bataille oppose les agents maltais et les domestiques du prince Carafa.

    Une dernière fuite est organisée : le Caravage, Gregorio et Mario se retrouvent le 15 juillet en Toscane, à Porto Ercole (Feniglia). Les notices biographiques nous disent que la malaria emporte Caravage. Le romancier, lui, parachève son œuvre inspirée : une rixe oppose les amants du peintre. Les bras en croix, l’artiste est poignardé par Mario tandis que les maltais et les émissaires de Scipione vont capturer Gregorio. Et la chute : « La passion du Christ aurait-elle été complète sans les quolibets des soldats ?» 


2 -  CONSTRUCTIONS  ET  DECONSTRUCTIONS
  
Un des centres d'intérêt du travail de Dominique Fernandez est de faire du Caravage le commentateur de son travail de peintre. La majorité des œuvres connues est ainsi expliquée. Le narrateur mentionne de qui vient la commande, quelles sont les éléments imposés par l'acheteur. Comme le Caravage n'a écrit ni Mémoires ni textes théoriques, l'auteur explique par la vie et les passions du peintre, c'est-à-dire à partir de l'interprétation qu'il se fait du bonhomme Caravage, comment le tableau a été conçu, composé et réalisé. Et même reçu. Impossible de reprendre toutes les analyses de Dominique Fernandez... Deux toiles d'abord pour mettre en scène les petits amis du Caravage. Le Bacchus du musée des Offices c'est Mario et le modèle de l'Amour victorieux est Gregorio.

Bacchus


Le narrateur explique comment le portrait de Mario au lieu d'être un nu profane devient un tableau mythologique, celui du dieu Bacchus, en tenant compte des conseils du cardinal :

«Pour désarmer les censeurs du Saint-Office, si tu abordes un sujet trop libre pour ces Monsignori, déguise-le en thème mythologique. Ils sont si vétilleux.., mais si faciles à tromper! Et même, garde cette confidence pour toi, si heureux qu'on les trompe... Contre un petit mensonge, avoir la permission d'admirer ce qu'il leur est défendu de regarder!»

BACCHUS - 1597 - Florence, galerie des Offices


Mario, pour qu'il n'ait pas trop l'air de mon petit ami, je l'ai donc mis une nouvelle fois «à distance », en le peignant sous les traits de Bacchus. À la différence du Jeune Bacchus malade, qui n'a de dionysiaque que la grappe de raisin qu'il tient dans une main et la couronne de lierre posée sur sa tête, celui-ci est plus nettement apparenté à l'image que l'Antiquité nous a transmise de ce dieu. Je l'ai coiffé d'une perruque empruntée au théâtre grec, et, dans sa main, j'ai mis la coupe des libations, emplie de vin rouge.

Ce troisième des tableaux que j'ai peints au palais Madama, son ambassadeur voulait l'offrir au grand-duc. Il me pria de prendre en considération les divers goûts de Son Altesse. Tâche délicate : il me fallait satisfaire à la fois sa prétention à l'élégance (c'était un Médicis) son amour pour la campagne et les produits des champs (inclination personnelle), son attachement aux symboles moraux (imprégnation religieuse). Je fis de mon mieux. Les fruits entassés dans la corbeille répondent à la nomenclature fixée par les Évangiles. Fidélité canonique. Le dieu, maître de lui et digne, tient dans une main un noeud de velours, hommage à l'industrie textile de Florence, dans l'autre un calice d'une rare distinction. Pourvu d'un pied en forme de balustre, c'est un modèle qu'on ne fabrique qu'à Venise, dans les verreries de Murano. Le cardinal l'avait retiré de sa collection de cristaux précieux pour me le prêter.

Il suffirait donc d'habiller tout sujet de mythologie pour le rendre acceptable ? Encore faut-il que le destinataire —ce spectateur particulier qu'est le grand-duc— reste bien persuadé du sujet mythologique et attentif aux détails qui lui sont destinés, mais ne s'égare pas dans l'intention personnelle et érotique qui est celle du peintre. Le cardinal del Monte conseille donc une modification :

«Le grand-duc, Michelangelo, est une personne sévère (…) N'oublie pas qu'il a été cardinal avant d'être rappelé à Florence (…) Je ne voudrais pas que les allusions à Horace et au "carpe diem" choquassent les pieuses dispositions de son âme. Cache donc la moitié de cette poitrine. Bacchus était nu dans l'Antiquité, mais nous ne sommes plus dans l'Antiquité, et, si tu veux te servir de la mythologie, que ce soit dans les limites compatibles avec l'esprit chrétien.»

Cette étoffe blanchâtre, qui couvre, dans la version définitive du tableau, l'épaule, le bras et le sein gauches, fait le tour du modèle dans son dos et reparaît sous son bras droit en tas désordonné, n'est autre qu'un drap de lit.

L'ironie de l'histoire est qu'en cachant le plus cru de l'image initiale, le peintre en rajoute dans l'allusion à sa relation privée avec le modèle, Mario.

• L'Amour victorieux

Grégorio s'est introduit avec fracas dans la vie du Caravage, créant désordre matériel et désordre amoureux. Il en résulta une œuvre étonnante, spontanée, alors que le Caravage s'était installé dans la profession par des œuvres de commande pour les dignitaires de l'Église.

AMOUR VICTORIEUX - 1603 - GALERIE D'ETAT - BERLIN

Au pied du lit il a poussé et mis en tas, par hasard ou intentionnellement, une série d'accessoires très variés: des instruments de musique -je reconnais le violon du Repos pendant la fuite en Égypte, le luth du Joueur de luth -, une partition - celle du Concert -, la cuirasse, un compas, une équerre, un livre, une plume d'oie, une branche de laurier, divers autres petits objets ou débris. Le luth, il l'a mis hors d'usage: sur les douze cordes n'en restent que cinq; le violon aussi, avec deux cordes au lieu de quatre; l'archet seul semble intact. (…) Derrière la cuisse de Gregorio, j'aperçois les restes de la mappemonde semée d'étoiles d'or.(…) Il incline la tête de côté, me lance un regard malicieux, rit. La masse de ses cheveux noirs lui descend jusqu'aux sourcils. Il a déniché deux flèches qu'il brandit de sa main droite.

«Ne bouge pas, lui dis-je. Ne bouge surtout pas! » (…) Rien ne pourrait mieux correspondre à mon inspiration du moment, ni me fournir un meilleur décor pour le tableau dont l'idée me traverse comme un éclair.

Je monte quatre à quatre jusqu'à l'atelier, je me saisis d'un chevalet, d'une toile de moyennes dimensions, de brosses neuves, de pinceaux neufs, d'une boîte de couleurs neuve, d'une palette neuve, je redescends à toute vitesse, j'installe mon matériel, je me mets à peindre Gregorio, dans cette pose qui allie le charme à la provocation, l'impudeur à la gaieté. Ce sera l' "Amour vainqueur", une allégorie vieille comme le monde, miraculeusement rajeunie par ce polisson. Et qui sera, à cause du réemploi des objets qui ont meublé mes autres tableaux, comme une synthèse qui les rassemble. Ce résumé de mon oeuvre en sera en même temps le couronnement.

Je n'ai pas besoin de chercher de nouveaux accessoires ni de modifier la disposition de ceux-ci. Le violon et le luth pour la musique, l'armure pour les arts de la guerre, la plume et le livre pour les belles-lettres, le compas pour l'architecture, l'équerre pour la géométrie, la mappemonde pour l'astronomie, le sceptre et la couronne pour les arts de la politique: «Omnia vincit Amor », selon Virgile (…) Je l'ai peint riant. Je ne connais pas de tableau aussi gai dans le monde que le portrait de ce galapiat heureux de vivre, joyeux de s'être imposé sans crier gare dans mon existence, enchanté d'avoir mis la pagaille dans mon couple, ravi d'avoir détrôné Mario. »  
 

Depuis 1598, à l'exception de cet "Amour victorieux", le Caravage ne peint que des sujets religieux, souvent célèbres pour la technique du clair-obscur. Mais ce n'est pas pour autant que sa peinture entre en harmonie avec les consignes esthétiques et religieuses de la Contre-Réforme. Les hiérarques de l'Église et les censeurs du Saint-Office entament régulièrement des querelles d'interprétation que l'immense culture de Dominique Fernandez permet de nous rendre toujours passionnantes.

• Judith et Holopherne

JUDITH DECAPITANT HOLOPHERNES - 1598 - Galerie nationale - Rome

Commande du banquier gênois Ottavio Costa, Judith et Holopherne est un thème est célèbre et le Caravage veut innover par la composition et le réalisme, mais il fallait rester fidèle à l'esprit biblique. «Mon premier soin, dit le narrateur, fut de relire le "Livre de Judith" et de comparer le texte des Écritures aux peintures de mes devanciers.» Le sujet avait été traité par Botticelli et Michel-Ange mais l'action se situait jusque après l'assassinat, lorsque Judith quitte le lieu du meurtre escortée de sa servante qui porte la tête du mort sur un plat. « Pourquoi esquiver la scène de l'assassinat ? » Le narrateur précise : « Judith saisist les cheveux d'Holopherne, la main droite enfonce le cimeterre dans le cou, le sang jaillit de la gorge tranchée, les yeux révulsés et le cri qui tord la bouche du supplicié soulignent dans quelle épouvante il est mort

Une prostituée de la place du Peuple, Fillide, vint poser comme modèle pour représenter Judith. Un forgeron du quartier, Benigno Branciforte, barbu et d'âge mûr, posa pour Holopherne. Une voisine vieille et ridée fit la servante. Et le banquier vint examiner sa commande accompagné d'un agent du Saint-Office qui trouva la toile excellente. Alors, tous trois, accompagnés de Mario, d'aller au spectacle du bourreau décapitant Béatrice Censi et sa belle-mère Petronia.
Après avoir assisté au supplice édifiant, le Caravage revint "améliorer" sa toile : la tête d'Holopherne devint encore plus vraie et plus affreuse et la servante plus ridée.

Le Caravage n'a pas vraiment fait école. De son vivant, Orazio Gentileschi fut le plus important de ses disciples. Sa fille Artemisia qui s'établira à Naples y peindra, elle aussi, Judith et Holopherne. Dominique Fernandez lui-même établit cette relation dans son ouvrage sur l'Europe baroque de Naples à Saint-Pétersbourg : la perle et le croissant  (Terre Humaine, Plon, 1995, page 19).

• Le martyre de saint Pierre

Il s'agit d'une commande très officielle puisque faite par Tiberio Cerasi, le trésorier général du pape Clément VIII. Elle est destinée à une chapelle où elle se retrouve à proximité d'une Assomption fade d'Annibal Carracci. Le contraste entre les deux œuvres est tout à l'avantage du Caravage. Le cardinal Del Monte le complimente pour la dernière fois.

MARTYRE  DE SAINT PIERRE - 1600
SANTA MARIA DEL POPOLO - CHAPELLE CERISI - ROME


« Pour le martyre de saint Pierre, je me fis d'abord livrer une croix de bois de la taille et du poids réels d'une croix sur laquelle un homme de grande taille et corpulent pouvait être cloué. Le menuisier dut requérir l'aide de ses apprentis pour porter cette croix chez nous et la hisser dans l'atelier. Comme figurants —il m'en fallait trois—, je choisis au Transtévère des portefaix entraînés à décharger les blocs de marbre qui arrivent de Carrare par bateaux. Je voulais expérimenter une manière nouvelle ; une peinture réaliste, populaire; un art qui exprimerait les peines et les sueurs de la plèbe, pour l'opposer à l'idéal esthétique des Florentins. D'abord intimidés de se trouver dans un atelier, ces trois faquins à la charpente vigoureuse, aux traits grossiers, aux pieds sales, ces trois Hercules des bas-fonds affectairent des mines empruntées. Je leur dis de poser, non pas comme s'ils étaient des modèles, mais dans l'exercice naturel de leur fonction, en prenant l'attitude qu'ils avaient tous les jours au travail.»

De fait, le réalisme est bien là et les pieds sales comme la sueur participent à la gloire du Caravage. L'effort musculaire et les pieds sales justement se retrouvent avec la Flagellation :

• La Flagellation du Christ

La Flagellation du Christ montre à l'arrière plan la colonne qui en d'autres temps et œuvres (cf. les Annonciations du quattrocento) tient lieu de symbole du Divin. Le Christ est en pleine lumière ; elle éclaire le Christ d'une lumière plus blanche et pure à la différence des bourreaux. Nous remarquons les muscles, les pieds nus, encore ici. La nudité du Christ à peine voilée par le "périzonium".

À cette époque, le Caravage vient de fuir Rome et s'est réfugié à Naples. La commande vient du comte Palmieri qui est stupéfait en voyant l'œuvre achevée : «Questo, il Cristo ?»

FLAGELLATION - 1607 - CAPODIMONTE - NAPOLI


«Le contrat avait fixé les grandes lignes du sujet : la colonne, le Christ attaché par des cordes, l'agonie du Seigneur, la férocité des bourreaux. Seuls mes trois bourreaux répondaient à ce programme. Visages d'une puissance obtuse et bestiale, fronts dégarnis plissés par l'effort. Muscles tendus, carrures de tortionnaires. Ils ramassent leurs énergies pour frapper. Leur face sue la cruauté et la haine, leurs mâchoires grincent du bruxomanie. Mais le Seigneur lui-même, comment réagit-il ? Où sont les signes qu'il souffre le martyr ? À part un linge étroit noué autour des hanches, il est nu. Légèrement affaissé sur sa gauche, la tête penchée sur son épaule, il offre son corps à la lumière, et se laisse aller à… Comment le dire, sans avouer l'énorme indécence du tableau ? Oui, c'est au plaisir qu'il se donne, au plaisir d'être nu sous cette coulée blonde et au milieu de ces brutes qui vont faire gicler son sang.»

Autant dire une peinture qui peut valoir bien des ennuis à son auteur ? Mais nous sommes à Naples, pas à Rome ! Nous sommes au pied du Vésuve qui peut à tout moment venir recouvrir de cendres ou écraser les habitants de la baie. Une éruption meurtrière aura d'ailleurs lieu en 1631. Les sensations extrêmes de la violence et de la chair provoquent alors l'enchantement des Éminences accourues loin de la censure pontificale.


3 -  L'ESTHETIQUE  DU CARAVAGE

Le Caravage n'a pas fait école à proprement parler. Pourtant existe le terme de "caravagisme" et plusieurs artistes sont ainsi classés. Il s'agit de quelques italiens comme Orazio Gentileschi, déjà rencontré, de Domenico Fetti et de Ribeira un napolitain d'origine espagnole, de quelques français comme Valentin de Boulogne et Georges de La Tour. Une liste plus complète est donnée par l'article "caravagisme" de l'Encyclopedia Universalis.


• Ruptures

Le Caravage lui-même a été critiqué par quelques-uns des plus brillants de ses contemporains et lui-même a été adversaire déclaré de beaucoup de contemporains et de devanciers. Nicolas Poussin aurait dit que le Caravage était venu pour tuer la peinture. Joyeuse ambiance ! Le fait est que le Caravage a des goûts bien précis et des détestations à leur mesure. Dans l'ouvrage de Dominique Fernandez, le peintre Baglione est à l'origine des bagarres qui provoquent l'assassinat qui oblige le Caravage à s'enfuir. On y trouve aussi l'hostilité au Chevalier d'Arpino. Il y a plus encore cette pochade contre le peintre Rubens, ce flamand de 23 ans venu peindre des anges et des madonnes, qui est présenté avec mépris et ironie par le narrateur :


« C'est un Flamand, me dit-il, une nature…débordante. Nous avons dû lui trouver un local dans une partie non consacrée de l'Oratoire, car il fume sans arrêt de gros cigares qui empestent... et en outre... tu verras par  toi-même, car dicere non licet.»
Au bout de longs couloirs, une odeur infecte nous guida jusqu'à la porte ouverte d'une pièce qui donnait sur la via del Governo Vecchio et servait ordinairement de remise. Le jeune prodige travaillait dans un nuage de fumée noire. Coiffé d'un chapeau à plumes de paon, il portait un pot de bière à ses lèvres épaisses. Assise entre ses cuisses boudinées dans des hauts de-chausses de drap d'Anvers, une grosse fille rouge lui tenait sa palette. De temps en temps il posait son pinceau, prenait sa truelle, détachait avec le tranchant une saucisse d'un long chapelet qui pendait au dossier de sa chaise, mettait un bout de cette saucisse dans la bouche de la grosse fille rouge et, penché vers elle, mordait à belles dents l'autre extrémité.
Si je n'avais su son âge, je lui aurais donné quarante ans, tant sa face rubiconde et pleine, son assurance de maquignon, sa loquacité de cabaretier, sa façon d'être assis de travers devant son chevalet comme s'il faisait ribote avec des camarades, sa goinfrerie tranquille, claironnaient la fierté d'une maturité précoce.
«Rubens, Pierre Paul» me dit-il, en posant son verre de bière et en me tendant une énorme patte couverte de poils et maculée de taches de couleurs. Il nous proposa de boire avec lui, dans le même verre, à la santé de la Madone. Tout respirait en lui la prospérité d'un animal repu. Il triturait les couleurs sur sa palette comme s'il touillait une sauce. Pour anges, il avait peint, grassouillets et roses, autour de la Madone et de l'Enfant, des boudins de chair rebondie, nourris eux aussi à la bière et à la viande de porc.
Pour moi, un vrai soulagement. Qu'avais-je à craindre de cette variété charcutière d'angelots ?…»


• Réalisme

Le Caravage vit à la charnière de deux siècles. La Renaissance s’est enlisée en maniérisme. Il a beau jeu de critiquer l'idéalisme persistant. Et de proposer en quelque sorte un "nouveau réalisme". En quoi consiste-t-il ?

Les tableaux religieux cités précédemment permettent de comprendre cette orientation. Le Caravage fait poser "des vrais gens" comme disent certains aujourd'hui, pas des modèles professionnels au physique sans défaut, mais des gens du peuple et compte tenu de la société romaine de 1600, les modèles sont des artisans, des ouvriers, des femmes de condition modeste y compris des putains. Ceci a contribué à souligner les liens de l'artiste avec les bas-fonds de Rome.

On comprend que ces choix aient provoqué des réactions diverses, notamment de la part des autorités de l'Eglise. D'une part c'était choquant de voir par exemple Marie peinte d'après une prostituée morte, ou tel évangéliste peint d'après un pauvre bougre. Mais d'autre part le Christ ne s'était-il pas entouré d'hommes et de femmes essentiellement issus de milieux populaires ?
Dès lors, on comprend que le Caravage puisse ne pas peindre d'auréole sur la tête de ces modèles.

Et puis il y a cette façon de montrer les pieds sales, de faire sentir l'effort et la sueur au lieu du corps humain idéalisé, aseptisé, beautés éthérées des publicités pour parfums et lingerie féminine dans la ligne des beautés de Botticelli, des pré-raphaëlites anglais ou des orientalistes du XIXè siècle.


• Clair-obscur

Le clair-obscur de Rembrandt est sans doute le modèle reconnu, comme LE lieu commun sur l'artiste hollandais dont les œuvres se développent, disons, à partir de 1625. Chronologiquement, c'est donc le Caravage qui est le pionnier de cette technique.

L'éclairage de la plupart des tableaux du Caravage vient d'en-haut à gauche, comme sur ces cartes topographiques où l'on organise une ombre portée des reliefs par un éclairage virtuel venu du nord-ouest... Dominique Fernandez souligne ce type d'éclairage : pas de source de lumière venant de l'arrière plan (comme dans les Menines de Vélasquez -  voir
). Dans la préparation de ces tableaux le Caravage a ainsi pu recourir à un éclairage qui fait penser aux méthodes des photographes d'aujourd'hui, en suspendant une lanterne à un fils tendu au devant de la scène à peindre comme on utiliserait un projecteur.

Cet artifice donne au Caravage la possibilité de mettre en relief telle ou telle partie du corps des personnages. Le corps du saint homme, par exemple, sort de l'obscurité de la nuit et du péché. La technique est métaphore.

**********

La Course à l'abîme ? On l'aura compris, ce roman biographique doit son titre à l'interprétation par Dominique Fernandez de la vie du Caravage. Son héros veut à la fois être reconnu, élu grand artiste de son temps, et en même temps il refuse son succès, il refuse les soutiens et les conseils de la haute société princière italienne. Il s'imagine artiste totalement indépendant et en pratique il dépend entièrement des relations dans la haute société. Si l'on ajoute les "excès" de sa vie privée, le tout constitue un mélange détonant. Le Caravage n'a pas voulu "composer" avec la morale dominante, avec les usages établis. En somme, il n'était pas Rubens ! Ni un artiste susceptible de se plier à la monarchie absolue des Bourbons.

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Dominique FERNANDEZ

La Course à l'abîme
Grasset, 2002 (et Livre de Poche n°30317)







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