Les trente et quelques contributions, réunies par Jacques Weber sous le titre "Le Monde Créole", nous invitent à parcourir les terres de colonisation et d'esclavage, tout particulièrement les îles à sucre de l'Océan Indien, du XVIIe siècle à nos jours.

De fascinantes figures d'aventuriers
• Voyez ce comte de Benyowsky (1746-1786) : c'est un officier hongrois qui après des aventures en Russie parvint à Macao où il gagna la confiance de Robien, un des directeurs de la compagnie des Indes. Passé par la France, il prit la destination de Madagascar pour tenter de s'y établir comme "Empereur" en 1774. Puis après avoir intrigué à Vienne, à Londres et à Baltimore, il retourna dans la Grande Ile en 1785 avant d'être définitivement vaincu par une expédition montée depuis l'île de France par le gouverneur Souillac en 1786 (Bernard Baritaud). Tout un roman à écrire.
• Tout juste auparavant, le missionnaire Pierre Poivre avait été prisonnier à Batavia et c'est là que le monde des épices lui avait été révélé. À son retour en France en 1766, le duc de Praslin décida de le renvoyer aux îles de France et de Bourbon : « Trois à quatre mille arpents de terre cultivés en girofliers et muscadiers donneront plus d'épiceries qu'il n'en faudra pour partager avec les Hollandais le plus riche commerce du monde.» Ce commissaire du roi rêva aussi de faire la fortune des îles que Kerguélen venait de découvrir à trois semaines de mer plus au Sud. (Huguette Ly-Tio-Fane Pineo)
• L'Empire des Indes était alors la base de la puissance britannique, mais des Anglaises avaient entrepris de contester cette domination. C'est ainsi que la théosophe Annie Besant établit un lycée pour jeunes filles à Bénarès en 1898 avant de rejoindre le mouvement nationaliste et d'adhèrer au Congrès National Indien en 1914. Suivant son exemple, une fille d'amiral de Sa Majesté, Madeleine Slade, milita pour l'abolition de l'intouchabilité, devint disciple de Gandhi et rentra en Angleterre dans les années 1930 afin de divulguer la pensée du mahatma (Arundhati Virmani).
Langue et société créoles
• Qu'est-ce qu'un créole ? Il s'agit donc le plus souvent d'un descendant d'esclaves, appelé "cafre" ou "kaf" à la Réunion. Originellement, l'espagnol "criollo" désignait celui qui est né aux Indes de parents espagnols. Ensuite, dans les isles à sucre de l'empire français, ce terme est passé aux personnes nées de la colonisation, et à leur langue jadis qualifiée de "baragouin", de "français corrompu" ou de "patois" et principalement inspirée du français des colons (M.Ch. Hazaël-Massieux). En voici un extrait, pastiche d'une fable de La Fontaine par Marbot, l'auteur de "Bambous" (1846).
Provèbe là bien voué.
Li vouè ladans caze béké,
Li vouè dans caze nèg aussi.
Yon ti mouton, les-autt-fois,
Té ka bouè dans lariviè.
Yon gros loup sòti dans bois.
Li vini tou pou li bouè.
Loup là, dent li té rouillé,
Li pas té trouvé mangé;
Ou'a di li té fè carême;
Guiole li té longue, li té blême
Com yon patate six simaine,
Maig com yon nèg qui dans chaîne.
Quand li tè voué ti mouton là,
Tout suite khé li té content.(…)
• De même que la France des Lumières brille par l'importance de la franc-maçonnerie, Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle voyait les frères tenir le haut du pavé. C'étaient principalement des bordelais du négoce. Après 1791, les loges subirent le contre-coup des troubles et certains maçons migrèrent aux États-Unis, d'ailleurs l'empereur Dessasines les interdit au même titre que le vaudou. Néanmoins les Loges se développèrent à nouveau après 1823 date de la fondation du Grand Orient d'Haïti et aujourd'hui on compte environ 5.000 maçons à Haïti (Jacques de Cauna).
• Nosy Bé, rattachée à Madagascar après la conquête de 1895, avait connu auparavant un médiocre premier cycle sucrier dans les années 1860-1890. Bientôt on assisterait à la relance de l'exploitation sucrière dans les années 1910. Ce petit monde sucrier s'étend sur quelques grands domaines où travaillent métropolitains, créoles et "zanatany" (Réunionnais nés à Madagascar). Certaines de ces plantations font aussi la culture de l'ylang-ylang et de la vanille. Le tout sur des terres prises aux "réserves indigènes" des Malgaches du canton du Dzamandzar. Un seul autochtone put s'offrir les services d'un avocat français pour tenter — vainement — de résister à la perte de ses terres (F.V. Rajaonah).
• À la Réunion, l'apport culturel malgache est souvent méconnu. Pourtant les esclaves venus au XIXe siècle sont à l'origine de divers usages : tel est le "service kabaré", une cérémonie pour une personne décédée, origine de la danse "maloya" qui sert encore d'initiation à la créolité (Stéphane Nicaise).
Des esclaves aux engagés et au travail forcé
• Sous la Révolution, armer des esclaves pour faire la chasse aux "marrons" et pour défendre l'île la Réunion contre
les Anglais pouvait sembler paradoxal. Mais la société esclavagiste était si fragile à cause du petit nombre de soldats blancs sur place que cela eut raison de certaines réticences. Et le colon
pouvait même y trouver son intérêt : si son esclave requis pour le service est tué, il est dédommagé par l'administration bienveillante qui lui en donne deux... Alors pourquoi se priver ?
Néanmoins, le risque était bien réel de voir les esclaves utiliser leur apprentissage des armes contre les colons, la révolte de 1811 le prouvera (Claude Wanquet).
La paix revint après Waterloo et de 1815 à 1848, on procéda à l'affranchissements de 6.200 personnes dont 39 % d'enfants. On devine qu'il s'agit de garçons et de filles illégitimes que les colons
veulent libérer. Même proportion de 39 % de femmes. Fait-il rappeler que le mariage du Blanc avec une Négresse était hors la loi ? (Prosper Ève).
• Plus que la Réunion, l'île Maurice est connue pour sa population indienne apportée par le "coolie trade" du XIXe siècle. Ces travailleurs engagés étaient loin d'être les premiers Asiatiques à y débarquer. Car il ne faut oublier que des esclaves malais et chinois y furent acheminés par les Hollandais de la V.O.C. à partir de 1619. En 1715 les Français à leur tour s'établissent à Maurice —qu'ils rebaptisent île de France— et ils introduisent des esclaves venant de l'Inde. Il faut compter 5.000 et quelques Indiens déportés vers Maurice et la Réunion jusqu'en 1769. Puis de 15 à 18.000 Indiens pour la période 1770-1810. Ils venaient de Chandernagor au Bengale, de Pondichéry et Yanam sur la Côte de Coromandel, et de Mahé sur la Côte de Malabar. Les autorités anglaises, déjà marquées par l'abolitionnisme, tentèrent de freiner la mise en esclavage et les expéditions à partir du Bengale. L'occupation par les Anglais des possessions françaises en Inde entre 1793 et 1816 mit fin à ces expéditions françaises vers les Mascareignes. Pourtant, après le passage de Maurice sous domination anglaise en 1810 : des esclaves malais y seront encore introduits illégalement avant que n'intervienne leur libération en 1834. (Articles de Richard B. Allen et de Marina Carter)
• Une partie de Madagascar se souleva en 1947 contre la présence française et contre le travail forcé. Celui-ci faisait partie du Code de l'Indigénat, c'est-à-dire des dispositions arrêtées par Galliéni dès 1897 et modifiées par la suite à plusieurs reprises. Mais il avait été aboli en 1946. Effectivement, avait été créé en 1926 le "S.M.O.T.I.G." où le travail forcé était institué sous couvert de travail d'intérêt général pour tous les oisifs et vagabonds, qui rappelaient le fahavalo, le guerrier insoumis des lendemains de la conquête. Ainsi "le travail est conçu comme corollaire de la répression ou instrument de répression" ce qui arrivait à l'indigène qui ne s'était pas acquitté de ses impositions ou n'était pas muni de sa "karta" — livret du travailleur où figurent des empreintes digitales (1925…) et même une photographie comme on le décida en 1934 ! (Chantal Valensky)
• En 2008, l'actualité est à la Chinafrique et l'on s'émerveille de l'activité intense de milliers de Chinois sur les les chantiers du continent noir. Ce n'est pas un phénomène
totalement nouveau. Il y a quatre-vingts ans, l'AEF construisit le chemin de fer "Congo-Océan". Le chantier, critiqué par André Gide, avait eu mauvaise presse jusqu'en Chine. Pourtant on y
recruta 800 engagés sous contrat pour alléger les efforts des Africains qui mouraient en grand nombre. Les Chinois recrutés par une officine de Hong Kong arrivèrent en 1929. L'affaire se déroula
mal. Les interprètes vietnamiens parlaient mal leur langue et ces ouvriers, qui étaient surtout des professionnels des villes, furent réputés paresseux et furent de mauvais manœuvres. Sans
compter que certains firent de la propagande communiste ! Dès 1932 on les rapatria tous. (Colette Dubois).
Les romans de Marius et Ary Leblond évoquèrent (un peu) ces constructions de chemins de fer mais … à propos de Madagascar et de la Réunion. Ces auteurs aujourd'hui oubliés avaient été
encouragés à écrire par Lyautey en vue de l'exposition coloniale de 1931. Dans l'un de leurs romans coloniaux, ils présentent ainsi le port malgache de Tuléar comme une future "blanche capitale
du charbon noir" puisque le chemin de fer le transportant en ferait "l'émule de Durban". Pourtant leur écriture semble plus tournée vers la tradition que vers la modernité. (Edmond
Maestri)
Devoirs de mémoire et Droits de l'homme
• À Madagascar comme ailleurs, l'esclavage a fini par devenir un enjeu de mémoire. La Grande Île connaît une originalité historique : l'affranchissement date de 1896 ; il est la conséquence de la conquête française. Le 50è anniversaire qui précède de peu l'insurrection malgache n'a guère été célébré. Mais le centenaire davantage fêté en 1996. On retrouve trace de l'esclavagisme dans la toponymie avec notamment des marchés aux esclaves (andevo). (G.A. Rantoandro).
• La "fête kaf" du "20 desemb" rappelle l'abolition de 1848 à la Réunion en insistant sur l'identité ethnique dominante alors que les autorités tentent de la transformer en fête universelle acceptable pour toutes les communautés — y compris les Zoreils — alors que Paris célèbre le 10 mai ! Dans l'île voisine, avec la domination numérique hindoue, c'est le 1er février qui est devenu fête nationale mauritienne en 1978, mais sans aboutir à l'unité des créoles et des hindous : les descendants des esclaves y restent en bas de l'échelle sociale, situation qui à la Réunion est celle des récents immigrés comoriens. (Alexandra de Cauna).
• Rendons-nous maintenant aux États-Unis. De violents affrontements raciaux se produisirent du côté de la Route 80 en Alabama, suite au passage de Martin Luther King à Selma le 2 janvier 1965 lors de la campagne pour les droits civils. C'était l'époque où, dans la Black Belt, les Noirs se faisaient inscrire sur les listes électorales, ce que dénonçait le Greensboro Watchman, orgueil de la presse locale. Dans cet environnement très influencé par le Ku Klux Klan, surgit une femme noire déterminée, Theresa Burroughs, qui avait de qui tenir : un de ses aïeux avait été en 1870 le premier Noir élu à la Chambre des Représentants de l'Alabama. Afin de maintenir la mémoire de ces luttes pour les droits de l'homme, cette militante de la cause noire a réussi à transformer en musée la maison de Greensboro où le pasteur noir dut se réfugier au cours de la nuit du 16 juillet 1965 : « She is a Black Woman ». (Éric Saugera)
• Le retour de l'esclavage au Soudan dans la dernière décennie du XXe siècle est enfin analysé par Jacques Weber, professeur à l'Université de Nantes. Les négriers arabes sunnites ont repris leurs raids dans le Sud où les Africains sont divisés en nombreuses ethnies (Dinkas, Noubas ou Nuers…) qui sont en partie chrétiens et animistes. La proclamation de la charia par le dictateur Nimeiry en 1983 a provoqué la rébellion sudiste de John Garang. Il en résulta une guerre civile meurtrière et une famine organisée (1998-1999) tandis que le pays exportait des céréales. Certains estiment que la politique totalitaire de Khartoum vise à éradiquer les civilisations africaines du Sud : « Comme s'il n'existait qu'une seule religion, qu'une seule culture, une seule race et une seule langue au Soudan » déplore un juge soudanais du tribunal de La Haye. En 1997, une ONG canadienne fait état de 40 000 esclaves au Soudan et des organismes se spécialisent dans le rachat des captifs. Le CSI affirme en avoir racheté 80 000 entre 1995 et 2003 — comme si l'intervention des ONG aggravait l'importance numérique de la traite. Pendant ce temps, Ryszard Kapuscinski dénonçait dans son livre "Ébène" le peu d'intérêt international pour ces victimes et Mme Taubira remuait ciel et terre pour proclamer la traite crime contre l'humanité, — du seul côté de l'Atlantique ?
C'est le genre qui veut cela : les Mélanges n'ont effectivement pas d'unité très fortement marquée, et encore je n'ai pas évoqué toutes les contributions. Mais n'est-ce pas justement dans la diversité que réside la richesse ?
Le Monde Créole
Peuplement, sociétés et condition humaine, XVII-XXe siècles.
Mélanges offerts à Hubert Gerbeau
Sous la direction de Jacques Weber
Les Indes Savantes, 2005, 257 pages.
Les frères Schiller
L'aîné, Rachel (Rachid-Helmut), et le cadet, Malrich (Malek-Ulrich), sont les deux fils d'un homme, Hans Schiller, qui est né en Allemagne, est devenu ingénieur chimiste et S.S., a participé au génocide juif à Auschwitz et d'autres camps, a été exfiltré lors de la débâcle, et via l'Égypte s'est retrouvé instructeur du FLN. La guerre d'indépendance algérienne terminée, il s'est marié en Kabylie, s'est installé dans le village d'Aïn Deb, près de Sétif, mais il a envoyé ses enfants en France pour qu'ils y fassent leurs études, sans leur avoir rien dit de son passé de nazi. L'aîné est à son tour devenu ingénieur, a commencé une carrière dans une multinationale, a épousé Ophélie et le ménage s'est installé dans un pavillon cossu. Le cadet a vivoté entre délinquance et petits boulots, tout en restant hébergé par l'oncle Ali, un vétéran du FLN, au dixième étage d'une HLM déglinguée. Ainsi les deux frères sont-ils voisins mais ne se fréquentent guère.
La quête du père
Le 24 avril 1994, à Aïn Deb, des terroristes islamistes égorgent plusieurs dizaines d'habitants. Hans Schiller et son épouse figurent parmi les victimes. Par le journal télévisé Rachel apprend le drame : bientôt l'ambassade d'Algérie lui confirme la mort de ses parents. Rachel se rend alors sur leur tombe et découvre que son père n'y figure pas sous son nom d'origine "Hans Schiller" mais sous un pseudo, "Hassan dit Si Mourad", comme si en se convertissant à l'islam le père avait voulu masquer le pire de son passé. Dans la petite maison des parents, Rachel découvre une valise pleine de documents éloquents sur ce que faisait son père dans les années 40. C'est un second choc : son père était un criminel, un spécialiste du Zyklon-B, qui avait échappé à la justice ! Rachel est abasourdi : « J'étais comme l'étranger de notre clairvoyant Camus…» Et rien ne sera plus comme avant.
La culpabilité du fils aîné
Rachel, en retournant sur les lieux où son père vécut, et en tentant de retrouver des témoins de son passé de criminel nazi, va peu à peu s'imprégner de sa culpabilité, la transférer sur lui et en tirer des conséquences. On voit ainsi un "beur" qui a parfaitement réussi en France, abandonner tout intérêt pour sa carrière et se plonger, par la lecture et les voyages, dans l'histoire de son père, dans l'histoire du nazisme et du génocide. Sa quête du père le transforme au point que sa femme le quitte, et que son entreprise le licencie. Pour le deuxième anniversaire de la mort de son père, il se suicide au gaz, habillé en déporté, comme on le découvre dès l'incipit.
Peste brune et peste verte
Pour Malrich, l'histoire commence quand il est averti du suicide de son frère. Lui qui fréquentait peu Rachel et Ophélie, lui qui n'a qu'une instruction limitée, il va s'initier peu à peu aux horreurs que son frère avait découvertes et organiser sa conscience politique naissante en fonction de son vécu, jeune homme habitant dans une zone sensible gangrenée par les barbus assimilés, à tort ou à raison, aux islamistes qui ont tué ce père qu'il veut venger. L'assassinat de Nadia par l'émir de la cité l'a profondément choqué et convaincu de l'identité du nazisme et de l'islamisme. Revenu, à son tour, d'un pèlerinage au village d'Aïn Deb, Malrich est maintenant prêt à dénoncer auprès de ses potes la menace des fous d'Allah, l'influence maléfique d'un imam obtus terré dans son bunker, protégé par son émir tueur, prêt à se plaindre de l'abandon de son quartier par la République, des "grands frères" qui ont fait fuir les commerçants et enfermé les filles. Bref un roman politique qui ravirait Fadela Amara et Rachida Dati.
Une suite des "Bienveillantes" ?
Hans Schiller et Max Aue, le héros de Jonathan Littell, ont pu échapper à la chute du IIIe Reich. Hans Schiller comme Max Aue réussissent durablement à masquer leur crime et leur culpabilité. Une première grande différence est que dans l'œuvre de Littell les enfants ne sont pas les révélateurs des crimes alors que dans celle de Sansal ce sont les enfants qui dévoilent et assument. Une autre grande différence est que si Max Aue en tant que narrateur ignore tout sentiment de culpabilité, l'aîné des frères Schiller, lui, prend pour lui-même la culpabilité d'un père que l'Histoire n'avait pas pu juger. Aussi Boualem Sansal cite le texte fondateur de Primo Levi, "Si c'est un homme", et s'affirme comme un humaniste alors que l'on a beaucoup reproché l'inverse à Littell, et précisément la fascination du mal. C'est pourquoi je verrais plutôt dans cette œuvre un roman anti-Bienveillantes.
Le journal des frères Schiller
L'espace romanesque de Boualem Sansal, par ailleurs romancier d'une Algérie plongée dans la violence aveugle et le chaos des années 90, est savamment construit en triangle : un village isolé en Algérie, l'Allemagne du génocide des Juifs, et —surtout pour Malrich— une commune de banlieue parisienne. La structure du récit fait s'entrecroiser habilement le journal de l'aîné, témoignage pour l'instruction de son frère, et le journal du cadet, rédigé en écho au premier — un peu comme si ces frères qui n'avaient guère de liens s'étaient rapprochés et avaient dialogué en raison de leur père à la fois assassin et assassiné. Mais s'il y a œuvre littéraire c'est finalement le fait du cadet qui choisit d'entremêler les deux récits et de publier ces confessions dont l'écriture, surtout au début, marque la différence — une différence soulignée par l'alternance des polices de caractères choisies par l'éditeur.
Boualem SANSAL
Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller
Gallimard, 2008, 263 pages
C'est un polar classique par sa structure. Le commissaire Habib et l'inspecteur Sosso ont été envoyés loin de Bamako pour mener une enquête délicate en pays dogon. Dans ce polar, l'essentiel tient en effet aux Dogons et à leur culture différente.
Suite à un duel tragique entre deux jeunes hommes, Yadjé et Nèmèguo, à propos d'une fille, fiancée de l'un, et amante de l'autre, les morts s'enchaînent à Pigui, petite commune de la falaise de Bandiagara. Au cours de la bagarre, Yadjé et sa soeur Yalème trouvent la mort en se jetant dans le vide. Nèmèguo est tombé lui aussi mais il n'est que blessé. Pourtant le lendemain, Nèmèguo est retrouvé mort — ainsi qu'un de ses amis. Étrangement, aucune plainte n'a été déposée. Est-ce bien un drame passionnel qui expliquerait toutes ces victimes ?
Petit à petit, le commissaire Habib se rend compte qu'il ne saura rien de solide sur la cause de ces crimes s'il n'entre pas lui-même dans les mentalités et les usages des Dogons. Réfractaires à l'autorité du pouvoir central, ceux-ci forment un groupe ethnique très réputé pour ses traditions ; mais les anciens et les jeunes partagent-ils encore les mêmes valeurs ?
Sous la houlette du Hogon, le vieux leader, les chefs de famille resserrent les rangs autour des traditions. Sous l'impulsion de Dolo, les jeunes sont entrés dans le jeu politique nouveau résultant de la création des communes dans leur région. Cette innovation pourrait déstabiliser la société des Dogons en amenant des projets de développement touristique. Dolo et ses jeunes amis du conseil municipal — que boudent les anciens — voient favorablement ces projets qui leur assureraient beaucoup plus d'argent que la culture des oignons.
Malgré divers avertissements, Habib et Sosso courent des risques qu'ils ne soupçonnaient pas. L'empreinte du renard est — simplement — la trace du passage du renard dans la table de divination dont Kodjo garde le secret. Mais Kodjo, dit Le Chat, a plus d'un tour dans son sac. Il a aussi une fille amoureuse de l'un des jeunes conseillers municipaux…
=> Ce polar a deux atouts : son écriture et — plus encore — la visite qu'il nous organise au pays des Dogons. Ces hommes qui jadis avaient tant intéressé l'ethnologue Marcel Griaule, sont pris aujourd'hui entre tradition et modernité.
Moussa KONATÉ
L'empreinte du renard
Fayard, 2006, 264 pages (Points policier)
Il était une fois un petit banquier appelé O qui avait des amis enrichis dans les crimes de guerre et puis des amis gangsters qui blanchissaient l'argent du crime dans sa petite banque.
Le petit banquier était consterné d'avoir mauvaise réputation, car personne de connu dans le grand monde ne venait séjourner dans son île-château. Alors il entreprit de devenir lobbyist pour son beau pays.
Un jour le petit banquier s'adressa de par le monde aux amateurs de sumo et il en trouva un qui était aussi et par le plus grand des hasards le maire de la Ville-Lumière. Alors pour l'éblouir il ouvrit un compte à son nom dans sa Très Simple Banque et par miracle de l'argent y afflua.
L'amateur de sumo étant devenu shogun puis mikado dans son pays, les samouraï amis et ennemis cherchèrent à savoir pourquoi tant de courrier venait du petit banquier perdu dans son île et pourquoi leur shogun puis mikado y allait si souvent en vacances plutôt que dans le fort destiné à son séjour au bord de la Mer intérieure.
Alors le shogun puis mikado se fâcha tout rouge contre les samouraïs ; les uns retournèrent dans leur province, les autres disparurent de la circulation, aussi bien de la Ville-Soleil que d'un atoll lointain gouverné par un gars florissant qui était son admirateur depuis que les grands sorciers avaient tenté de pulvériser un îlot très lointain au-delà du périphérique.
Un poète de la cour et son scribe se répandirent en conjectures : était-ce vrai ? était-ce faux ? Dans leur souci de bien faire, ils allumèrent tant de contre-feux pour cacher la colère du mikado que le Grand Juge s'en alarma.
Cependant, dans un monastère connu pour ses palmipèdes sacrés, quelques bonzes spécialistes des mantras chiffrés partirent à la recherche des secrets du mikado et de son ami O — qui tout d'un coup ne se voyaient plus, peut-être à cause de toute cette fumée.
Ils se donnèrent beaucoup de mal, c'est certain. Mais, contrairement à l'usage, toutes les portes se fermèrent devant eux ! Revenus bredouilles et besaces vides, ils publièrent enfin un livre où il n'y avait rien que des pages blanches.
Nicolas BEAU et Olivier TOSCER
L'incroyable histoire du compte japonais de Jacques Chirac
Les Arènes, 2008, 256 pages.
Moche de sa personne, Gog a erré à travers l'Amérique jusqu'à ses 26 ans, comme une sorte de "hobo". Et puis le capitalisme yankee lui a souri : il est devenu milliardaire en dollars, mais malgré sa fortune, il ne rencontre que l'ennui : aucune amitié durable ne se manifeste, aucune relation féminine, ni amicale, ni amoureuse, ni sexuelle ! Ces "Mémoires" témoignent pourtant des efforts déployés par Gog pour tenter de vaincre l'ennui. Hélas, Gog se sent partout étranger et son ennui sans cesse renaît. Jusqu'au jour où, se dépouillant provisoirement de ses richesses, il se fera pauvre vagabond pour errer à travers la campagne toscane : là, spontanément, une enfant aura pitié et lui offrira du pain à partager.
Un globe-trotter qui pose des questions
Ne supportant pas de rester longtemps dans son domaine de
New Parthénon, il parcourt le monde à la rencontre de célébrités sans qu'aucune ne puisse vraiment l'arracher à son mortel ennui. Ces "interviews" sont le plus souvent cocasses : qu'il s'agisse
de Henry Ford ou de Lénine, de H.G. Wells ou de G.B. Shaw, de, Gandhi ou de James Frazer, d'Edison ou d'Einstein, de Knut Hamsun ou de Gomez de la Serna. Ma préférée c'est la visite à Sigmund
Freud, qui s'avère surtout avide de réussite littéraire et avoue avoir voulu "transformer en littérature une branche de la médecine" et s'inspirant du romantisme, du naturalisme et du
symbolisme. "Dans Totem et Tabou, lui dit Freud, je me suis même essayé au roman historique.”
Je dois aussi reconnaître que l'"interview" d'Henry Ford est un véritable cours sur le fordisme, assez riche et sérieux pour figurer dans un dossier documentaire d'un prof d'histoire ou de SES ! De même, la rencontre avec Gandhi, bien que centrée sur le paradoxe, peut faire réfléchir aux origines occidentales de l'idéologie de la décolonisation.
Un provocateur morbide et… goguenard
Gog cultive l'humour noir ; il imagine aussi des projets fous, par exemple des
collections animées ou non mais toujours extravagantes. Après la collection des sosies des grands hommes, vient celle des squelettes humains inspirée par la découverte d'un curieux magasin
d'Amsterdam. Après la collection des géants, celle des magiciens, puis celle des cœurs de cochon. La rencontre de personnages improbables est fatalement un pied de nez à la morale, aux
croyances et aux religions les mieux établies. Gog prône l'égolâtrie et s'entiche d'un cannibale mais celui-ci finira par choisir un régime plus végétarien.
Gog se moque de la monarchie renversée et des souverains déchus comme de la république et de la démocratie. Il achète d'ailleurs une République d'Amérique centrale mais la politique l'ennuie. Un jour il rêve de la mise à l'encan de l'URSS et d'Andorre. À partir de tant de considérations sur le monde contemporain, Gog devient aussi un étonnant "futurologue" qui annonce la construction d'une tour de 1 kilomètre de hauteur et le lancement d'un paquebot de croisière géant comme une île flottante et boisée — mais les architectes ses contemporains manquent tellement d'audace ! En avance sur nos écologistes, il dénonce la déforestation consécutive au triomphe généralisé du papier.
L'homme au stylo entre les dents
À Genève, Gog apprend de la bouche du rabbin Ben Roubi
l'importance de la pensée juive ; plus que critique : elle est systématiquement destructrice des idéaux de la civilisation occidentale. En dépit de l'exagération caricaturale, cette lecture de
l'histoire ne peut que nous rappeler l'importance d'intellectuels juifs qui ont mis à mal les valeurs établies : Spinoza, Heine, Freud, Bergson, Marx, Trotsky, etc. Gog, qui a interviewé Henry
Ford dont on connaît les idées antisémites, et qui est lui même richissime, s'intéresse forcément aux rapports entre l'argent et les hardis financiers sortis du ghetto. "Le Juif est devenu
capitaliste par légitime défense" déclare à Gog Ben Roubi et c'est Papini, trop porté sur le scandale, qui paiera ces propos –et d'autres– par l'accusation d'antisémitisme.
La production des grands auteurs est logiquement une cible pour le personnage inventé par Giovanni Papini, lui-même disciple du futurisme et grand ami de Marinetti. Les chefs-d'œuvre classiques sont tournés en dérision comme est tournée en dérision la théorie poétique. Les métaphores aussi : « nager dans l'or » inspire à Gog une coûteuse mais inconfortable expérience en piscine qui « pourrait tout au plus constituer un supplice féroce » destiné « aux mauvais écrivains.»
En somme, cet étrange roman méconnu et inspiré par le
"futurisme" est sans doute plus proche du dadaïsme plus que du surréalisme. Sa diffusion confidentielle ne lui fera pas atteindre un public bien large, assurément, tant on y plane loin de Marc
Lévy et de Guillaume Musso… Dommage.
Giovanni PAPINI
« G O G »
Traduit par René Patris (1932) et complété par Marc Voline
Éditions Attila, 2007, 350 pages.
Extrait : les villes ultranouvelles - un texte qui fait penser à Italo Calvino.