Jeudi 20 mars 2008

Peter L. Berstein est un spécialiste de la monnaie et du risque financier. Son étude écarte donc la mythologie de l'or que la littérature et le cinéma ont pu illustrer, pour se consacrer à la manière raisonnable –et plus souvent déraisonnable– dont les gouvernements et les autorités monétaires ont géré la monnaie depuis le fameux roi Crésus.

L'obsession de faire reposer la monnaie et le système monétaire international sur l'or a provoqué bien des drames quand le dogme de l'étalon-or se retournait contre le niveau de vie des populations. Ainsi le retour à l'étalon-or de la Grande-Bretagne en 1925 fut-il dramatique par ses conséquences économiques et sociales à tel point que Winston Churchill reconnut plus tard, suivant en cela l'opinion de John Maynard Keynes, qu'il s'était lourdement trompé en imposant la parité-or de la £ sterling au niveau de 1914, alors que peu après, Raymond Poincaré, en accord avec Émile Moreau le gouverneur auvergnat de la Banque de France, eut la sagesse de se contenter de 20 % de l'ancienne parité-or du franc. Mais la vérité d'un jour peut devenir erreur le lendemain : le franc Poincaré se retrouva surévalué après 1931 quand les Britanniques profitèrent des vacances du gouverneur de la Banque d'Angleterre, Montagu Norman, pour dévaluer !

Longtemps l'or avait cohabité avec l'argent : c'était le fameux bimétallisme, auquel beaucoup de pays avaient dû se résoudre quand l'or était trop rare. À certaines époques, comme le début du Moyen-Âge ouest-européen, il avait même déserté, au profit de l'espace économique byzantin et arabo-musulman où l'on frappait besants et dinars. Un des chapitres les plus remarquables montre le retour des monnaies d'or en Occident. Frédéric II fait frapper après 1231 une pièce de 5,28 grammes d'or mais seulement de 20 carats. Surtout les Gênois ont émis à partir de 1251 une pièce d'or  appelée le … génois et pesant 3,5 grammes d'or pur (24 carats). Ils sont vite suivis par les Florentins, puis les Vénitiens en 1284 : d'où les fameux florins et ducats, eux aussi de 3,5 grammes d'or pur. Quand Shylock crie après son or perdu, c'est de 80 ducats qu'il s'agit.

Outre les aventuriers de la mine, cette histoire de l'or nous fait rencontrer de nombreuses figures passionnantes –mais toutes masculines. Atahualpa l'empereur des Incas qui donne son or et sa vie aux pillards sanguinaires dirigés par Pizarre ; l'empereur de Chine Hien Tsung qui inventa au IXè siècle le papier-monnaie à cause de la pénurie de cuivre ; Isaac Newton, le "dernier des magiciens", devenu Grand Maître de la Monnaie à Londres autour de 1700 ; et jusqu'à Richard Nixon qui liquida le reste de l'étalon-or (et l'once troy à 35 dollars) en 1971 —juste après que De Gaulle ait voulu le restaurer. Aujourd'hui, le système monétaire international repose sur les marchés. Les monnaies flottent et parfois coulent. Mais l'or, au lieu de couler à pic, surnage à plus de 1000 $ l'once en mars 2008, alors qu'il y a peu les banques centrales s'en défaisaient pour un prix dérisoire.

Il paraît qu'il y a aujourd'hui davantage d'or autour des cous, des poignets et des chevilles des Indiennes que dans les caves de Fort Knox !


Peter L. BERNSTEIN
Le pouvoir de l'or. Histoire d'une obsession
Traduit de l'anglais par André Cabannes
Éditions Mazarine (Fayard), 2007, 565 pages.



Dimanche 16 mars 2008

Elles s'appellent Anna, Zsoka, Lydia, Carola, Lisa, Lea, Eva, Julia. Et puis quelquefois leur prénom ne se termine pas par la lettre A. Et même, ça ou là, pas de prénom du tout. Mais ça ne fait rien.

"L'été le plus chaud" est la nouvelle qui donne son titre au recueil. Il y a aussi un texte qui s'appelle "L'ère glaciaire" et qui est peut-être le plus élaboré : dans une maison au Canada en plein hiver : Carola est venue voir son amie Becky mariée à un rustre nommé Christopher, il y a de la glace sur les vitres : mais pas seulement.


Il y a des histoires qu'on dit "pudiques" ou "poignantes" parce que l'auteur essaie en peu de mots, c'est-à-dire selon une technique minimaliste, de suggérer quelque chose d'intime, en coupant le récit au présent de ses racines dans le passé. Si on a de la bonne volonté on ira jusqu'à dire que ça rappelle tel ou tel texte de Nathalie Sarraute. Sinon, ça vous tombe des mains.

Résultat on ne s'intéresse à rien ou presque dans ces douze nouvelles qu'on oublie pour la plupart aussitôt lues.


Zsuzsa Bank
L'été le plus chaud
Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni
Christian Bourgois,  2007, 186 pages
 
Jeudi 13 mars 2008

Professeur et écrivain, Hélé Béji dirige le Collège International de Tunis. Elle s'inscrit dans la démarche intellectuelle d'Albert Memmi dont elle prononça l'éloge en 1998, lors d'un colloque consacré à ce grand humaniste, juif, tunisien et ex-colonisé. Ils ont en commun le questionnement dialectique et l'analyse comparative. Tous deux condamnent autant les dogmatismes que la certitude d'avoir raison. Dans son essai, « Nous, décolonisés », Hélé Béji prolonge et renforce le « Portrait du Colonisé » de Memmi édité en 1985 chez Gallimard : les anciennes victimes du racisme colonial sont devenues racistes à leur tour.

Le titre « Nous, décolonisés » signale une auto-analyse cinquante ans après la décolonisation. Avec honnêteté et rigueur, l'auteur dresse un constat d'échec. Si l'Indépendance a donné aux peuples "la liberté de disposer d'eux-mêmes", ils n'ont pas su la mettre en œuvre, ni conquérir leur souveraineté ni accéder à une nouvelle forme d'humanisme. Hélé Béji confronte tous les décolonisés – y compris les intellectuels comme elle – à leur responsabilités et les invite à en prendre conscience. Mais elle leur concède aussi des circonstances atténuantes et pointe du doigt le système-monde. Tout l'ouvrage s'articule sur des paradoxes ; le style reste aisé, souvent emphatique, martelé d'anaphores : on remarque la virulence du registre polémique. On retiendra quelques arguments de l'auto-accusation puis de l'auto-défense.

L'Indépendance promettait aux peuples colonisés la liberté, l'égalité, la possibilité de promulguer leurs propres lois, l'espoir d'être considérés au même titre que leurs colonisateurs. En fait, ces aspirations politiques ont été étouffées par la soif de pouvoir. Hélé Béji dénonce les compromissions, les luttes d'intérêt des chefs nationalistes, leur orgueil aveugle : ils ont vite occupé la place dominatrice de leurs anciens colons ; ils ont soumis la masse illettrée et passive : elle aime avoir paraît-il un chef, une figure héroïque d'identification, plutôt que sa liberté. Convaincus d'incarner le Bien – une fois chassé le Mal Blanc – les dirigeants politiques ont assouvi leurs passions dans la déliquescence morale généralisée. En outre en cultivant le ressentiment, l'esprit de vengeance vis-à-vis de l'Occident, ils sont devenus racistes à leur tour. Refusant d'être le clone de l'Europe, le pouvoir politique décolonisé brandit les droits de Dieu contre les droits de l'Homme. Ce pouvoir n'est pas parvenu à articuler la tradition et la modernité. Enferrés dans leurs propres paradoxes, les décolonisés n'ont pas su fonder leur liberté politique sur la liberté nationale reconquise. Hélé Béji toutefois laisse une espérance : les peuples décolonisés ont été victimes d'une trop rapide accélération de l'histoire : ils ont donc imité l'ancien pouvoir oppresseur. Ils ont besoin de temps pour se mettre en question et accéder à une conscience politique mature.

D'ailleurs, l'Occident a connu également dans son histoire l'intolérance religieuse ; il a lui aussi engendré la violence et la barbarie totalitaire avant d'en venir à ériger la démocratie en déesse et de l'imposer – fusse par la guerre – à tous les peuples. Pourtant le régime démocratique reste fragile et ne garantit ni les valeurs morales ni l'humanisme. C'est pour ne pas imiter cet Occident que l'on assiste à la montée en puissance du religieux seule force identificatrice des décolonisés. Malgré tout, ils restent victimes de la "re-colonisation" économique et technologique mondiale qui les attire et les frustre à la fois. Ils en viennent à assimiler la consommation à la liberté : elle les libère de la pauvreté. Et lorsque les jeunes veulent vivre en Europe, attirés par le mirage matérialiste, on les refoule : ils apprennent alors qu'ils sont "nés du mauvais coté." L'auteur concède aux décolonisés des circonstances atténuantes : son propos ne vise pas à asséner une vérité.

Les décolonisés se veulent encore victimes, de l'Europe, de l'Occident, de la mondialisation, alors qu'ils ne sont que les colonisés d'eux-mêmes. Hélé Béji les interpelle dans cet essai, les exhorte à se prendre en charge, à s'assumer indépendants et responsables. Rien ne sert d'avoir réclamé la liberté s'ils ne savent s'en montrer dignes.

On aimerait adhérer au point de vue de l'auteur. Cependant ses propos manquent d'exemples démonstratifs et on regrette la généralisation imprécise du concept de "décolonisés".

 Critique rédigée par Kate


Hélé BÉJI
Nous, décolonisés

Éditions Arléa, 2008, 235 pages.




Mercredi 12 mars 2008
Si aujourd'hui la mondialisation est présentée comme le résultat fracassant de la domination de l'Occident, il y a mille ans, c'était le bout du monde, « barbare, ignorant, sauvage » pour reprendre une invective de bande dessinée. Entre l'An Mil et l'Union Européenne, que s'est-il donc passé ? Naturellement, en à peine plus de 200 pages, on ne peut pas tout dire. L'intérêt du livre de l'historien roumain Lucian Boia réside donc dans ses choix (arguments, exemples, références).

L'ascension de l'Occident

• L'Europe est plurielle. Le Sud et l'Est de l'Europe, qui pesaient lourd quand Rome fut abandonnée au profit de Constantinople, ont été progressivement supplantés par les régions situées au Nord et à l'Ouest, au temps de la domination maximale de l'Europe, vers 1900. Cette Europe du Nord-Ouest a commencé à balbutier après l'An Mil. Au lieu de ressasser l'héritage de la Grèce et de Rome, Lucian Boia étudie le "décollage" survenu aux XI-XIVe siècles. Le moulin à eau (5 624 recensés dans le "Domesday Book" de 1086) puis l'horloge symbolisent les premières forces nouvelles de cet Occident frustre dont on sourit dans les États hautement civilisés du Sultan de Bagdad, de Damas ou du Caire, et que les Empires de Chine et du Japon ignorent encore.

• L'Occidental commence alors à regarder plus loin que le bout de son fief. La Reconquista (Espagne, Sicile), les Croisades (Jérusalem, Constantinople, Tunis), le "Drang nach Osten" des Allemands vers des terres sous-peuplées, préludent aux grandes expéditions maritimes à partir de 1400 et tournent la dynamique de l'Occident vers l'extérieur. L'ascension de l'Occident fut parfois occultée par des crises (XIVe siècle, ou Guerre de Trente ans). Au XVe siècle commence la montée de la science et de la technologie partout entre Toscane, Pologne et Écosse. Leur mariage sous les Lumières sifflera le coup d'envoi de la révolution industrielle. Le machinisme permet à l'Occident du XIXe siècle de prendre véritablement la mesure de sa puissance matérielle – au détriment des autres, dominés et colonisés – de la théoriser d'une façon aujourd'hui récusée (racisme ou eurocentrisme) et de bâtir un culte du Progrès.

Un système évolutif

• Lucian Boia n'utilise guère le terme "République". Entre les communes médiévales dressées contre les féodaux et la construction d'une Europe élargie, les valeurs qu'il souligne forment une nouvelle sainte Trinité : "Progrès - Démocratie - Nation". L' Humanisme habilite les langues nationales. L'invention de l'imprimerie nourrit la Réforme qui encourage la lecture individuelle. Des Écritures ré-interprétées surgit le millénarisme à la mode nouvelle, idéologique et révolutionnaire : celui de la Guerre des Paysans, des sectes non-conformistes, puis des utopies romantiques et du marxisme : quête d'un nouveau paradis terrestre, favorable au paysan, au puritain ou au prolétaire.

• Cependant la bourgeoisie conquérante, après avoir eu peur du bulletin de vote donné à tous, préféra réformer et les classes moyennes se développèrent plus que partout ailleurs. Le suffrage est devenu universel petit à petit, tandis que le système économique s'avéra plus efficace, non pas grâce à la planification, mais grâce aux crises successives du capitalisme. Le déséquilibre est ici vital et créatif alors que d'autres civilisations préféreraient la tradition et sa répétition. Cette évolution constante fait que l'Occident est sans cesse à la fois très optimiste et très pessimiste : les nouvelles technologies, les biotechnologies en particulier, valent comme exemple. Et les changements s'accélèrent.

Un système difficile à imposer comme à imiter

• Les phases successives de la mondialisation ont diffusé peu à peu le modèle européen. À la fois admirés et détestés, les États-Unis ont pris le relais de la puissance européenne. Le Japon est jusqu'ici le seul adepte ayant réussi — en préservant sa culture différente. La Russie depuis trois siècles s'est efforcée de copier l'Occident avec un faible succès dû à son ancrage dans l'État autoritaire (que l'Église orthodoxe avait accepté) : le communisme y a échoué hier comme le libéralisme politique y échoue aujourd'hui. L'auteur souligne bien l'intérêt de la croissance indienne : compatible avec la démocratie, contrairement à celle de la Chine, nouveau géant aux pieds d'argile. Tandis que l'Amérique latine reste trop inégalitaire, le monde musulman bute sur la condition féminine et la liberté individuelle. L'Afrique noire est à la peine : son économie a crû moins vite que sa population entre 1970 et 2000. L'Australie a maintenu jusqu'à récemment des bases racistes (Aborigènes, immigration asiatique).

• Et pourtant, vers 1500, à moins que ce ne soit vers 1700 ou 1800, selon que l'on suit Angus Maddison ou Paul Bairoch, les "PIB per capita" étaient encore très proches chez les uns et les autres (pp.144-146). En peu de temps, les autres aires géographiques se retrouvèrent "en retard". C'est ici que Boia devient plus incisif accusant certains historiens et/ou économistes comme Bairoch de "mélanger des éléments véridiques à une trop grande dose d'illusion." (p.152). À trop vouloir montrer les civilisations extra-européennes aussi puissantes – que ce soit vers 1500 ou 1700 ou 1800 – on ne comprendrait évidemment pas qu'elles aient été dominées un temps par les Européens. Il ne s'agit pas là de jugement de valeur sur les créations des cultures respectives.

Une interprétation qui sera discutée

• L'auteur ne s'appesantit pas sur un certain nombre de ressources couramment attribuées à la civilisation occidentale. L'héritage de la Grèce est minimisé : la démocratie athénienne n'a de commun avec la nôtre que le mot (c'est ce qu'apprennent les élèves de Seconde). L'héritage de Rome s'est évaporé : sauf à considérer que l'empire a permis la diffusion du christianisme, porteur de "deux points essentiels" : à savoir "la valorisation de l'avenir et l'affirmation de l'unité de l'homme" (p.46). De même, l'apport de l'Humanisme – voire des Lumières! – est rapidement évoqué : il ne s'agit pas d'une histoire culturelle de l'Europe.

• D'autres reprocheront à Lucian Boia de faire peu de cas de l'histoire de France. En effet, on ne trouvera pas ici la vaillance de Jeanne d'Arc, la gloire de Louis XIV, la vertu de Robespierre. C'est donc une saine lecture pour tous ceux qui voient dans la France le modèle excellent et sublime et jettent un regard apitoyé sur les mérites des autres...

• D'autres enfin détesteront Boia parce qu'il n'est pas "tiers-mondiste" et ne se laisse pas impressionner par cette nouvelle dictature appelée le "politiquement correct" contraire à la démarche historique. Si Thucydide et Hérodote avaient été "politiquement corrects" n'auraient-ils pas dû encenser les tyrans et les Perses ?


Lucian BOIA
L' O C C I D E N T
Une interprétation historique
Les Belles Lettres, 2007, 248 pages.
Mardi 11 mars 2008
Le roman de Myriam Beaudoin se situe au sein de la communauté juive hassidique de Montréal. Alice, une jeune "goya" est embauchée comme professeur de Français dans une école primaire. Dès la première journée, la narratrice est fascinée par une fillette capricieuse, un peu étrange, à laquelle elle voue une amitié inquiète, et qui donne son titre au roman : Hadassa.



Voir revue de presse sur le site de l'auteur .


par Rousseau publié dans : MONDE JUIF

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