Vendredi 28 mars 2008

Alors que la traite atlantique est bien connue, dans tous ses aspects, y compris statistique, la traite transsaharienne et orientale est reléguée pour beaucoup de nos contemporains dans le flou et les marges de l'Histoire.
Or, si la traite au profit des Européens s'est échelonnée du XVe au XIXe siècle, celle au profit des Arabes et Musulmans s'est étirée sur une période plus longue, entre le VIIe et le XXe siècle et a brisé la vie d'un nombre de Noirs encore plus important.
Tel est le sujet du passionnant travail historique de T. N'Diaye intitulé « Le génocide voilé ».



Les Noirs, la traite et l'Islam

l Le génocide voilé. Pourquoi un tel titre ? Pour l'auteur, spécialiste d'histoire africaine, anthropologue et économiste, seule la traite arabo-musulmane justifie pleinement l'appellation de « génocide » en raison de la pratique étendue de la castration et de l'émasculation des jeunes esclaves destinés notamment aux harems, jusqu'à la fin de l'empire ottoman en 1918. Et comme lettrés et intellectuels arabo-musulmans « ne se décident toujours pas à regarder leur histoire en face et à en débattre » ce passé négrier reste « voilé ». L'auteur en appelle à rejeter ce « syndrome de Stockholm à l'africaine » qui par une fausse solidarité religieuse — puisque l'Islam est important en Afrique noire — amène victimes et bourreaux à choisir le silence : un silence coupable.

l Cet ouvrage ne doit pas être lu comme une attaque contre l'Islam et contre le Coran ; s'il mentionne les versets du Coran qui autorisent les relations sexuelles des croyants avec des captives non-musulmanes, il s'élève contre toute interprétation qui en ferait la légitimation hypocrite de l'esclavage passé, présent et à venir, la guerre sainte n'étant faite que pour capturer ces esclaves. D'autre part, l'auteur analyse comment la culture et les traditions arabes placent le travail de l'esclave noir au centre du système économique et social, au risque, pour les Arabes, de paraître voués à d'autres activités comme la sexualité, la prière, la guerre, et la chasse au faucon.

l Tandis que la route transsaharienne se dirigeait au Nord vers un grand Maghreb, plus à l'est, elle se dirigeait vers l'Égypte, rejointe par la voie fluviale, descendant le Nil. À l'Est du continent, les routes de l'esclavage débouchaient sur les ports de la mer Rouge et ceux de l'océan Indien, échelonnés de la Somalie au Mozambique. Là, l'île de Zanzibar – longtemps liée au sultanat d'Oman – fut le grand marché, expédiant ses Noirs vers l'Arabie, la Turquie, la Perse, et l'Inde. Son activité atteignit son apogée au XIXe siècle, au moment où les Européens qui venaient de condamner la traite et l'esclavage, étendirent leur projet anti-esclavagiste à l'Afrique en achevant de la coloniser.

Des témoignages percutants

À mes yeux, cette enquête historique de Tidiane N'Diaye vaut davantage encore pour deux raisons.

l D'abord, les témoignages d'auteurs anciens et modernes, arabes et européens, apportent un éclairage vivant sur ces sujets que l'on a souvent éludés. Ils éclairent d'un jour nouveau l'invraisemblable racisme que les uns et les autres ont pu, non pas trouver en leur for intérieur, mais manifester par écrit. Un exemple, Ibn Jobayr se rendant à La Mecque, dut traverser le pays des Bujas :

« Les hommes et les femmes circulent presque nus, avec un chiffon pour dissimuler leur sexe, encore que la plupart ne cachent rien ! Bref, dit-il, ce sont des gens sans moralité et ce n'est donc pas un péché que de leur souhaiter la malédiction divine. Et de les pourchasser jusque dans leurs villages, pour en ramener des esclaves.»

Des siècles plus tard, le voyageur anglais J.F. Kean philosophait ainsi sur le sort des esclaves rencontrés en Arabie :

« Le Nègre se trouve là à sa juste place, celle d'un travailleur utile et facile à diriger. Les Nègres sont portiers, porteurs d'eau et accomplissent l'essentiel du travail à La Mecque. Heureux et bien portants, bien nourris, bien habillés, ce sont des esclaves fiers de leurs maîtres… Et le Nègre lui- même peut, par ce moyen, être amené de l'état sauvage d'une existence au jour le jour, à l'état de membre rentable de la société, d'ouvrier solide et docile, situation pour laquelle la Nature semble l'avoir fait.»

l Ensuite, les témoignages sur les violences exercées sur les Noirs, lors des razzias, et lors de leur acheminement vers les marchés d'Orient. À cet égard, il faut lire tout le chapitre qui traite du "génocide" – (Ch.VIII. "Extinction ethnique programmée…") – et particulièrement des mutilations sexuelles infligées aux Noirs destinés à servir dans les harems. L'un de ces témoignages est autobiographique : c'est celui d'Hayrettin Effendi, dernier eunuque du dernier sultan de Constantinople. Les eunuques, certes, ne sont pas spécifiques du monde musulman (cf. empire chinois), et la mode de l'orientalisme dans la littérature et la peinture du XIXe siècle a pu accoutumer les Européens à ce "type social", mais le récit de la castration et de l'émasculation reste un choc. Des moines coptes de la région d'Assiout étaient spécialistes de l'opération. La mortalité était effarante... Quant aux femmes exploitées sexuellement par leurs maîtres, si leur espérance de vie était plus grande, elle devaient se résoudre à l'avortement ou à l'infanticide. Ainsi la descendance de ces Africains était-elle réduite au minimum.


Tidiane  N'DIAYE
Le génocide voilé
Gallimard, "Continents noirs", 2008, 253 pages.



Du même auteur sur les Falachas - Sur l'auteur -

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Jeudi 27 mars 2008

Ce troisième roman de Léonora Miano diffère nettement des précédents. Peu de descriptions, de rares dialogues ; beaucoup de longs passages rapportent au style indirect les pensées ou les paroles des personnages : on plonge dans leur conscience. Ce texte épais et touffus où la réflexion et l'analyse priment sur l'action rappelle l'ancien roman à thèse. C'est l'interpellation de la conscience noire qui en constitue l'intérêt et l'originalité.

Il se structure autour de références musicales : chaque partie porte le titre d'un morceau de jazz ou d'une chanson où s'exprime le mal être noir. Une voix "off" – la pythie selon l'auteur – tient le rôle du chœur antique, encadrant les cinq parties de la Tragédie, celle du peuple noir.

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Sur le devant de la scène évoluent trois trentenaires idéalistes radicaux. Amandla, née dans un territoire d'outremer, porte en elle depuis l'enfance l'histoire du Continent Noir, le centre du monde où apparurent les premiers hommes, où naquirent les grands pharaons. L'Afrique est la Terre Mère, l'origine de l'espèce humaine. Cette jeune femme rasta vit à Babylone – connotation de Paris – d'un contrat assisté chez un éditeur ; militante au sein de la "Fraternité Atonienne"  elle prône la nécessité du retour sur la terre "kémite" – noire – c'est là qu'un soir Amok et Shrapnel viennent l'écouter. Le premier a volontairement rompu avec sa famille, riche et renommée en Afrique. Misanthrope dépressif et nihiliste, télé-opérateur dans un centre d'appel parisien, il vit de peu, n'a aucun projet de vie, aucun ami si ce n'est Shrapnel depuis leur commune jeunesse au pays. Shrapnel rêve, lui, de réunir les Noirs de la diaspora mondiale. Instable dans ses emplois comme dans ses amours, son attirance pour les blondes le met en porte-à-faux avec son idéal. Amok apprend un jour la mort de son ami. C'est à lui de ramener sa dépouille en terre africaine. Amandla accepte de l'accompagner. Tous deux, de retour à Paris, se séparent. La jeune femme cultive l'intention d'un retour définitif au sein de la Terre Mère.

Cette mince intrigue renforce les caractères des personnages : tous trois souffrent de la même blessure originelle ; à jamais apatrides, inhibés par leur couleur, ils ne vivent que de rêves, d'engagements verbaux, mais restent incapables de s'investir dans une action. Trois astres, trois porteurs d'une lumière ; mais déjà éteints, car à jamais velléitaires. Par le jeu du double regard, au racisme latent des Blancs, répond le désir de la diaspora de se blanchir. La couleur emprisonne les Noirs et n'engendre aucune solidarité même lorsqu'ils retournent en Afrique : ces "nordistes" méprisent les "natives" qui les haïssent et les assimilent à des Blancs.
   
Née au Cameroun, Léonora Miano connaît le poids de l'histoire africaine, la blessure de l'esclavage, de la colonisation, de l'exil. Mais elle interpelle la conscience noire qui n'a pas su faire résilience, guérir de son douloureux passé pour renaître. Elle accuse les frères noirs d'entretenir le syndrome de Stockholm. Ils aiment leur conquérants et restent passifs et sans ambition. Seule la diaspora peut relever l'Afrique. Mais elle est incapable de prendre conscience d'elle-même, d'assumer sa couleur et son identité afin de partager la même humanité que les autres hommes.

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Léonora Miano écrit "pour les identités frontalières", pour qu'au-delà de la couleur tous les êtres humains se vivent "membres les uns des autres" (Épître aux Éphésiens en exergue). C'est pourquoi elle interpelle les Noirs sur leur responsabilité : ce n'est qu'en abandonnant la mentalité de victimes passives qu'ils se réaliseront par l'action. On retrouve dans ce récit la même dénonciation auto-accusatrice que celle d'Hélé Béji dans "Nous, décolonisés”.  L'idée fera-t-elle son chemin ?
u Rédigé par Kate


Léonora MIANO
Tels des astres éteints

Plon, 2008, 408 pages


i Le site de
Léonora Miano offre nombreuses précisions !



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Lundi 24 mars 2008

Le « Casual Day » est une pratique d’entreprise venue des Etats-Unis. Certaines sociétés profitent du vendredi pour partir à la campagne participer à un stage comprenant diverses activités sensées améliorer les performances et la motivation des salariés. Ce qui en théorie pourrait être une simple sortie à la campagne, est l'occasion de réveiller des rancunes et de régler des comptes parmi ces cadres sortis de la capitale pour être immergés dans cette auberge basque ou galicienne le temps d'un week end. Une séance de "paint ball" donne du piquant à un après-midi pluvieux tandis que de nombreux "a parte" décrivent bien une atmosphère très vite tendue.

Casual-Day.jpg

Ruy (Javier Rios) –premier à gauche sur la photo– n'a pas l'expérience de ces moeurs de cadres. José Antonio (l'acteur Juan Diego), le père de sa fiancée, lui a trouvé un poste important dans son entreprise, au 3è étage déjà, et il veut faire de lui son successeur ; il lui fait miroiter son bureau du 6è étage et son Audi A8. À vingt-cinq ans, bardé de diplômes et de conquêtes féminines, Ruy a du mal à rentrer dans le rôle du gendre brillant promis à un bel avenir. Il voudrait pouvoir dire non à ce travail, à José Antonio, à Inés sa fiancée qui téléphone sans cesse, et à cette comédie du « Casual Day ». Mais dire non n’est pas facile, surtout que Marta (Estibaliz Gabilondo), qui est aussi une copine d'Inès (Marta Etura) comme l'indique la scène d'ouverture du film, fait partie du stage.

Je ne sais pas si Max Lemcke a eu conscience de faire une suite du film de Marcelo Piñeyro, "El Metodo" (La Méthode) qui montrait une opération de recrutement dans une grande société madrilène, mais le fait est que son film complète à merveille la liste trop brève des films qui ont pour sujet (principal ou annexe) la vie des entreprises d'aujourd'hui.


CASUAL DAY
Film réalisé par Max Lemcke

Espagne, 2007, 94 min.



 

par Rousseau publié dans : AU CINEMA
Lundi 24 mars 2008

C'est le Monde à l'Envers. Le Monde actuel à l'envers : l'Afrique est le centre du pouvoir et de la richesse. Ses habitants sont regroupés en vastes mégapoles prospères dont les rues, les Universités et les aéroports portent les noms des célébrités noires.

À Asmara, capitale fédérale des États-Unis d'Afrique, sur cette côte de la mer Rouge enrichie par la Traite des Blancs, vit Docteur Papa avec son épouse, atteinte d'un mal incurable, et Maya leur fille. Celle-ci est une Blanche qu'il a adoptée au temps d'une mission humanitaire dans les terres perdues d'Europe, dans cette Normandie ravagée par les conflits ethniques avec les Bretons, où des vaches maigres côtoient des pommiers squelettiques. En Euramérique, tout n'est que saleté, misère blanche, violence et dictature. Pour échapper à leur malheur, les habitants du Nord tentent de traverser la Méditerranée, nouveaux boat people à la recherche de quelques guinées — la nouvelle monnaie d'or. Les armées du président Nelson Mandela ont fort à faire pour protéger l'Afrique et intervenir pour éviter les massacres ethniques dans le reste du monde.

Maya, l'héroïne, est présentée avec un lyrisme certain par l'auteur djiboutien de langue française (Œuvres publiées surtout au Serpent à Plumes). Jeune femme diplômée et artiste, elle laisse provisoirement son ami, le photographe Adama, pour aller à la recherche de ses racines. Ainsi atterrit-elle dans une cité déchue et rétrécie, peuplée de bidonvilles et de pauvres hères : Paris. De là, elle partira à la recherche de sa vieille maman analphabète dans la pitoyable cambrousse normande. Par charité, elle aidera un lointain parent à aller poursuivre ses études dans une Université financée par l'Afrique, là où l'on forme les élites futures qui coopéreront avec le pouvoir africain. Maya rentrera à Asmara et l'on suppose qu'elle épousera Adama, qu'ils seront heureux et qu'ils n' auront pas beaucoup d'enfants.

Alors que le cadre du récit, en forme d'Utopie, emporte l'adhésion du lecteur avec ses allusions culturelles malicieuses, ses détournements et son "name dropping", le récit en lui-même paraît trop maigrichon. Je pense que le roman aurait gagné en force et en intérêt avec des épisodes plus fournis, plus d'aventures, et plus de suspense.


Abdourahman A.  WABERI
Aux États-Unis d'Afrique

J.C.Lattès, 2006, 232 pages

Voir le site internet d'A.Waberi






Vendredi 21 mars 2008

"Le Responsable des ressources humaines" : quel drôle de titre pour un roman sans compter qu'on découvre que le DRH est chargé d'enquêter sur une victime d'attentat-suicide à la bombe —on est à Jérusalem— qui ne faisait plus vraiment partie du personnel de la boulangerie industrielle ! Encore qu'un journaliste sans scrupule prétende le contraire. Mais aucun rôle de la police dans cette enquête.

Héros en service commandé, le DRH, qui a été officier de Tsahal, est souvent appelé tout bonnement le Responsable, même si c'est son patron, l'industriel octogénaire, qui se sent assez responsable de cette victime, Julia Ragaïev, pour le détacher auprès d'elle, à la recherche de son histoire, de son intrigante beauté, de son fils et de sa mère russe ou tatare, résidente en terre lointaine et enneigée d'un ex-empire du Mal.

Au fil des pages, le récit d'abord apparemment simple ne tarde pas à se compliquer, à devenir de plus en plus improbable, telle une aventure initiatique qui fera plonger le DRH dans les caves d'une ancienne base soviétique et traverser à pied un fleuve gelé, sous le regard d'un photographe et d'un journaliste vipérin qui envie le téléphone-satellite que s'est vu confier le Responsable.

Dans cet étrange roman qui se lit agréablement puis avec un plaisir croissant, l'auteur nous montre aussi un ensemble de femmes d'autorité : l'ex-femme du DRH, sa mère, sa secrétaire, celle du patron, la consule d'Israël, et au bout du compte (du conte) la figure de la mère de la victime. Sans compter une sorcière au breuvage incommodant. Le DRH doit boire son calice jusqu'à la lie pour mériter de revenir à Jérusalem.


Avraham B. YEHOSHUA
Le Responsable des ressources humaines

Roman traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen
Calmann-Lévy, 2005, 279 pages.
(Livre de Poche n°30807)


par Rousseau publié dans : MONDE JUIF

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