Jeudi 6 avril 2006



La novlangue s'est imposée dans le roman de George Orwell «1984» ; sous le IIIème Reich, Victor Klemperer décrivit la LTI, la "Lingua Tertii Imperii". Éric Hazan publie aujourd'hui "LQR" sur la "Lingua Quintae Respublicae". Ils brocardent les mots de la propagande et les discours des experts. Dans la fiction française actuelle, traiter tout à la fois de la géographie économique de la région Centre, des entreprises françaises, de la mondialisation, et des difficultés scolaires, ce n'est pas si fréquent. Jean-Charles Massera l'a fait avec une ironie très percutante. Démonstration en deux extraits :

(1)


« UNITED EMMERDEMENTS OF NEW ORDER »
Jean-Charles Masséra

 POL, 157 pages, 2002.


VIVRE ET TRAVAILLER AU PAYS


— La dégradation de ce que l’on pourrait appeler l’imagination pavillonnaire dans les zones périurbaines ne risque-t-elle pas de menacer la région Centre ?

Absolument pas. Je suis convaincu que nous ne sommes pas à la veille d'un retournement de cycle aussi brutal qu'au début des années soixante-dix, notamment en raison de la plus grande prudence observée par la plupart des groupes qui font des lotissements comme ceux qu'y a après l'Buffalo Grill dès qu'on sort de l'autoroute pour aller vers Guéret, dans la gestion de leur demande. Pour l'instant, dans l'ensemble des demandes de permis de construire des maisons où au bout d'trois ans t'as des fissures dans l'mur et l'papier qui s'décolle, nous ne sommes pas en situation de saturation des avantages d'être à 20 minutes d'Issoudun. Un avantage d'être à 20 minutes d'Issoudun n'est cependant jamais acquis. Nous sommes conscients que l'imaginaire pavillonnaire, tel que nous le connaissons aujourd'hui, doit être repensé. Il nous reste encore beaucoup de choses à faire, dans tous les domaines, et nous nous sommes donné les moyens d'œuvrer dans ce sens. Prenons l'exemple de la qualité d'vie. On voit bien que la volonté affichée par les pouvoirs publics, qui consiste à diminuer le nombre d'habitants captifs de la voiture individuelle, et l'essor du marché de l'immobilier ont créé des zones de concentrations pavillonnaires au détriment des espaces verts dont on manque dans les cités HLM. Trop d'pavillonnaire tue l'pavillonnaire.Dans le domaine de la conception de ces logements où au bout d'trois ans t'as des fissures dans l'mur et l'papier qui s'décolle, il est clair que de nombreux progrès restent à faire. Savez-vous, par exemple., que l'épaisseur des cloisons entre la chambre des parents et celle des enfants reste en deçà des normes de décence européennes? Il faut savoir que les panneaux de cloison en bois aggloméré avec évidements tubulaires pour le passage des fils électriques ne font que 50 mm d'épaisseur - l'indice d'affaiblissement acoustique de papa qui gémit comme un bébé quand maman respire de plus en plus fort n'étant que de 28 dB (A). Et on pourrait parler de la trop grande uniformisation des portails semi-ajourés où on peut même pas choisir le vernis, ou encore du coût et du rythme de remboursement en mensualités constantes qui pénalisent les foyers qui, dans un pays où tu peux même plus être sûr que ta boîte s'ra là en septembre, ne peuvent plus tabler sur des rentrées d'argent régulières. Il est évident que le financement d'une baraque que tu peux pus t'payer ou qu't'es déjà obligé d'vendre parce que t'as trouvé un boulot à Grenoble ou à Rotterdam est un sujet de préoccupation constant pour les Français. Mais cette évidence ne doit pas cacher le fait qu'aujourd'hui encore un grand nombre d'entre eux aspirent à l'accession à la propriété, même si au bout d'trois ans t'as des fissures dans l'mur et l'papier qui s'décolle. De ce point de vue-là, les zones constructibles de la région Centre présentent les mêmes atouts que celles des autres régions. Et puis n'oublions pas qu'en termes de financement d'une baraque que tu peux pus t'payer ou qu'tes déjà obligé d'vendre parce que t'as trouvé un boulot à Grenoble ou à Rotterdam, la politique de mensualités modulables ou de taux révisables va dans le sens d'une revalorisation de l'imaginaire pavillonnaire.

— L'étroitesse de cet imaginaire pavillonnaire n'est-elle pas un handicap sur le plan de notre épanouissement personnel ? N'avez-vous pas atteint un plafond, en termes de coefficient de remplissage de ces maisons où au bout d’trois ans t'as des fissures dans l'mur et l’papier qui s’décolle ?

Étant donné que le marché de la clientèle loisirs augmente plus vite que celui de la clientèle affaires, la recette unitaire moyenne diminue de 2 % par an... C'est une tendance historique. En 2003 et en 2004, notre hypothèse est que cette baisse devrait s'accentuer. Ce qui ne veut pas dire que la tendance est irréversible. Aujourd'hui, les gens sont frileux. En dehors des périodes de congé, ils aspirent à une absence de campagne totale. Mais rien ne nous dit que dans quelques années la région Centre ne sera pas mieux à même de répondre, d'une part à ceux qui ne sont pas venus ici pour faire la queue pendant une heure pour remplir un dossier qui, si on amène les trois derniers bull'tins de salaire, me permet de payer en dix fois sans frais supplémentaires, sous réserve d'acceptation du dossier, et d'autre part aux opportunités créées par les délocalisations de la branche production et les dérégulations, grâce à la complémentarité de ses gammes de services, à son éloignement géographique du marché des géants de la grande distribution comme Auchan ou même Carrefour, devenus trop chers pour une part croissante de la clientèle, récemment touchée par la crise - notamment dans la Champagne berrichonne, et surtout à la capacité de recherche de main-d'œuvre beaucoup moins chère dans les pays où des gens comme ceux qu'on a vus dans l'reportage d'hier soir travaillent quinze heures par jour pour un salaire qui leur permet même pas d'nourrir leur famille, mais qu'i-zacceptent parce qu'i-z-ont rien d'autre. Le développement des sociétés mères en région restant bien évidemment difficilement envisageable dans la mesure où, à l'heure actuelle, des bleds comme Sancoins, Vierzon ou même Issoudun ont du mal à se montrer attractifs pour retenir ou attirer les établissements de grandes firmes. Mais pour ce qui est du coefficient de remplissage de ces maisons où au bout d'trois ans t'as des fissures dans l'mur et l'papier qui sdécolle, nous avons amélioré de 0,2 point notre taux sur les neufs premiers mois de l'exercice 2002-2003 par rapport à l'exercice précédent, pour atteindre 75,6 %. C'est un bon chiffre, un niveau à maintenir. Et je peux d'ores et déjà vous dire que la Champagne berrichonne s'est engagée à présenter des propositions à la région Centre en vue d'attirer des cadres qui hésitent encore à aller à Grenoble ou à Rotterdam.

— Comment la région Centre va-t-elle créer de la valeur pour ses habitants ?

La région Centre dispose de plusieurs atouts spécifiques, en premier lieu les petits hameaux où on peut sortir les enfants, c'qui devient impossible à Paris dès qu'l'niveau 3 d'pollution est atteint, surtout quand t'as des moines qui font d'l'asthme. Ces petits hameaux où on peut sortir les enfants sans flipper dès qu'on sent les gaz d'échappement vont nous permettre de renforcer notre capacité d'attraction de populations jusqu'ici récalcitrantes à l'idée de venir s'enterrer dans un trou, par rapport à d'autres régions, marquées par une baisse significative de la vitesse moyenne pour les déplacements domicile-travail de 56 km/h sur les cinq dernières années - contre une moyenne de 29 km/h en France -, également rurales, mais plus humides ou plus exposées aux déchets d'industries polluantes - notamment en Europe du Nord, où se trouvent désormais nos concurrents les plus sérieux en matière d'environnement. Le développement de l'imaginaire de la région Centre va aussi passer à l'avenir par la constitution d'une alliance globale avec d'autres régions. Dans cette optique, nous devrions mettre en place avant la fin d'l'automne un service de bus qui s'arrête dans tous les p'tits bleds pour répondre à toutes les questions qui se posent sur l'univers du multimédia. Service de bus qui s'arrêtera dans tous les p'tits bleds qui entrent dans la politique de partenariat que nous menons depuis huit ans avec la région Poitou-Charentes. Avant la fin d'l'année, le Futuroscope devrait proposer aux classes de l'académie d'Orléans et aux dix bleds de la région Centre qui ont signé un accord de partenariat avec la compagnie de transport avec laquelle nous avons signé un contrat plan des ateliers Internet de 45 minutes, qui se composent d'une phase théorique de présentation pour bien comprendre les notions de base, puis d'une phase pratique d'utilisation guidée, pendant laquelle les enfants de la région Centre peuvent évoluer librement sur le poste mis à leur disposition. Il s'agit donc de dispositions qui, à terme, devraient se réguler au sein d'une organisation supracommunale des services collectifs en agglomérations, en régions et en pays.

— Dans le dilemme qui oppose l'imaginaire de la région Centre à celui de l'Union européenne, les petits hameaux ne parviennent pas à convaincre les investisseurs, à substituer des arguments d'authenticité aux arguments économiques...

L’argument de l'air pur de la campagne a été créé pour régler les problèmes liés à l'absence d'espaces verts et à l'effet d'serre qui fait qu't'es en nage au bout d'cinq minutes dès qu'tu sors de chez toi dans les agglomérations de plus de 500 000 habitants. On ne peut pas remettre en cause la crédibilité de la Champagne berrichonne dans le domaine de la qualité de l'air. Sa crédibilité dépend surtout de sa capacité à convaincre que tu peux sortir Jérôme sans avoir peur qu'il nous refasse une crise, qu't'es pas en nage au bout d'cinq minutes dès qu'tu sors de chez toi et qu't'as plus besoin dstresser parce que tu risques de rater le direct de 18h52. C'est c'que nous faisons. Jusqu'ici, nous avons traité 327 dossiers de mutations, et plus d'un tiers ont été résolus grâce aux facilités de paiement offertes pour l'acquisition de ces maisons où au bout d'trois ans t'as des fissures dans l'mur et l'papier qui sdécolle, comme celles qu'y a après l'Buffalo Grill dès qu'on sort de l'autoroute pour aller vers Guéret. Lorsque cela n'a pas été possible, nous avons redéfini le profil du poste à Issoudun. Votre mari, par exemple, rentrera chez vous avec un ou deux dossiers en plus certes, mais avec la possibilité de demander à Ghislaine de préparer tout ça pour la réunion de cet après-midi. Auprès des collaborateurs qui ont en charge des dossiers comme ceux que pourrait avoir votre mari dans les mois qui viennent, pour ce qui est de la différence d'imaginaires, la Champagne berrichonne a déjà déçu huit fois. Ce qui est peu par rapport au nombre de mutations opérées. Je ne dis pas que l'imaginaire de la région Centre ne doit pas connaître de nouvelles améliorations, je dis simplement que sortir Jérôme sans avoir peur qu'il nous refasse une crise, ne pas être en nage au bout d'cinq minutes dès qu'tu sors de chez toi, ne plus stresser parce que tu risques de rater le direct de 18 h 5 2 ou demander à Ghislaine de préparer tout ça pour la réunion de cet après-midi est aujourd'hui en relative conformité avec l'imaginaire de l'Union européenne. En quoi sa crédibilité est-elle atteinte?

— Dans le fait que la Champagne berrichonne ne branche pas les jeunes...

Ce n'est pas la crédibilité de la Champagne berrichonne qui est en cause, mais celle de ceux qui s'imaginent que la région Centre est un trou. Lorsqu'un jeune de Marseille pense que les Parisiens sont des cakes ou des gros bouffons, est-ce que la crédibilité des Parisiens est remise en cause? Non. Eh bien, c'est la même chose pour la Champagne berrichonne.

— Pourtant, certains jeunes estiment que la maison où tu raques pendant 30 ans pour ton portail semi-ajouré et tes trois nains qui s'courent après sur ta ptite pelouse bien verte, c'est un coup à t'enterrer jusqu'à la retraite...

Je n'prends pas en considération ces déclarations. Nous vivons en démocratie, et chacun a le droit de déclarer ce qu'il veut. Je crois qu'il faut plutôt regarder ce que les jeunes font concrètement. Je peux vous dire que j'en vois plein traîner ou avachis sur les marches du lycée en train d'fumer. Personne ne pourra me contredire là-dssus. Les jeunes disent que la maison où tu raques pendant 30 ans pour ton portail semiajouré et tes trois nains qui s'courent après sur ta p'tite p'louse bien verte, c'est un coup à t'enterrer jusqu'à la retraite... Je leur laisse la responsabilité de leurs propos. Je ne veux pas dire qui a tort ou qui a raison.

— Ne pensez-vous pas que la revalorisation de l'imaginaire de la région Centre soit le prétexte à un regain de suppressions de postes dans la boîte où travaille mon mari ?

Je n'le crois pas.

— Parlons justement de ceux qui se trouvent dans la région Centre. Les effets de la mondialisation heurtent aujourd'hui ceux qui veulent rester dans des bleds comme Sancoins, Vierzon ou même Issoudun. Une boîte où tu peux même plus être sûr que tu sras là en septembre peut-elle répondre à cette inquiétude ?

Il faut comprendre que la globalisation dépasse de beaucoup le simple cadre d'une boîte où tu peux même plus être sûr que tu sras là en septembre, ou de la seule région Centre. Dès que nous débattons de ces inquiétudes, ceux qui veulent rester dans des bleds comme Sancoins, Vierzon ou même Issoudun nous demandent: « Qu'en est-il de la clause sociale, de la protection de l'environnement des maisons où au bout d'trois ans t'as des fissures dans l'mur et l'papier qui sdécolle, comme celles qu'y a après l'Buffalo Grill dès qu'on sort de l'autoroute pour aller vers Guéret, de la santé d'Jérôme si on doit quitter Sancoins?... » Nous ne pouvons pas donner, ici en région Centre, une réponse à ces questions complexes, à travers la seule politique commerciale d'une boîte qui fabrique des ustensiles que t'achètes pour trois fois rien dans les boutiques où tu peux trouver un service à thé pour 20 balles. Dans le licenciement de gens comme votre fille, par exemple, il y a un aspect commercial, mais il y a aussi un aspect développement. Une boîte qui fabrique des ustensiles que t'achètes pour trois fois rien dans les boutiques où tu peux trouver un service à thé pour 20 balles peut apporter une réponse juridique à la plupart des problèmes qui lui sont posés, mais seulement dans le cadre du système commercial.

— Et qui doit s'occuper des autres problèmes ?

C'est une question de responsabilité des chefs d'équipe et de rayon, qui doivent comprendre que la globalisation a une dimension humaine. Par exemple, il est évident, surtout depuis la crise financière qui a frappé l'Asie, qu'une nouvelle architecture financière mondiale ne répondra pas à la nécessité de protéger un mec comme Francis, mais que, vu les connaissances qu'il a au niveau du sport et tout ça, il peut très bien trouver sa place dans l'rayon chaussures à Décathlon.


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(2)


LES MALHEURS DE JORDAN


Extrait de « L’ENTREPRISE » Textes réunis par Arnaud Vivien, La Découverte, 2003, collection « Les Français peints par eux-mêmes »


— Vous avez dit à plusieurs reprises que le passage en CM2 de mon fils n'était pas industriellement efficace. Pouvez-vous nous expliquer ce qui justifie une telle prise de position qui vous distingue de vos concurrents ?

Aujourd'hui, sous la pression croissante de leurs actionnaires et de leurs concurrents, les marques doivent aujourd'hui construire une relation privilégiée avec l'enfant. À quatre ans, c'est le début de l'école et l'intégration des contraintes. C'est l'âge des céréales, des cassettes, des baskets à scratchs, des paquets d'cartes qu'on achète pour échanger avec le copain ou la copine. L'enfant sort du contexte familial et s'ouvre peu à peu à un monde qui lui échappait jusqu'alors. Son imaginaire est particulièrement développé pendant cette période. Les images en vente chez ton marchand de journaux ou sur le T-shirt du copain prennent très tôt une place importante dans sa vie. Pour ne prendre qu'un exemple, c'est par les images de créatures qui vivent dans les herbes, les fourrés, les bois, les cavernes ou les lacs et qu'il faut attraper, avant même de savoir lire, qu'un bambin qui s'ouvre peu à peu à un monde qui lui échappait jusqu'alors, en sortant du contexte familial avec ses baskets à scratchs et le même T-shirt que Jérémy, prend contact avec les entreprises mondiales qui dominent l'économie sous la pression croissante de leurs actionnaires et de leurs concurrents dans la plupart des secteurs d'activité... En plus du même T-shirt que Jérémy, les entreprises mondiales peuvent lui proposer des êtres vivants en vente chez ton marchand de journaux qui ont des sentiments et qui ont la chance de pouvoir se transformer en un monstre plus gros quand il survient un danger. Arukenimon peut ainsi prendre l'apparence d'une femme mais, en fait, c'est un Digimon. À l'aide d'un de ses cheveux, elle peut transformer une tour noire en un Digimon au-dessus du niveau champion. Avec sa flûte, elle peut contrôler tous les Digimon de type insecte. Ensuite, c'est l'instruction obligatoire pour les enfants des deux sexes, français et étrangers, entre six et seize ans. C'est l'acquisition des instruments fondamentaux de la connaissance: expression orale ou écrite, lecture, calcul...

— Sa maîtresse dit qu'il lit pas assez....

Le goût de la lecture constitue une menace majeure pour la rentabilité d'une entreprise sous la pression croissante de ses actionnaires et de ses concurrents comme la nôtre. Même au Japon, certains signes montrent que les entreprises sont de plus en plus attentives aux intérêts de leur actionnariat. Celui-ci réclame la création de valeur. Tout ce qu'il est possible de savoir sur les personnages qui ont des sentiments et qui ont la chance de pouvoir se transformer en un monstre plus gros quand il survient un danger se trouve dans le Digi-Analyzer: 353 fiches ultracomplètes présentent toutes les caractéristiques des personnages qui ont des sentiments en étroite relation avec la croissance des entreprises. Sous la pression croissante des actionnaires, les Digimon ont plusieurs stades d'évolution. La création de 353 fiches ultracomplètes présentant toutes les caractéristiques des personnages qui ont des sentiments et qui ont la chance de pouvoir se transformer en un monstre plus gros quand il survient un danger par la réduction des coûts ayant, de toute évidence, des limites, la progression du retard dans la maîtrise de la lecture et de l'écriture est aujourd'hui essentielle. Les enfants qui veulent le même T-shirt que Jérémy et qui redoublent représentent un marché potentiel énorme. L’élève qui écrit mal, dont les cahiers sont négligés et dont la production d'écrit est quasi absente est également un pilier porteur.

— Chsais pas si avec le T-shirt que j'lui ai ach'té, c'est un pilier porteur, mais dès qu'il est plus d'vant la télé, i court dans tous les sens et tourne comme une toupie en répétant qu'il est Gabumon ou Garrurumon chsais p'us... et qu'il va faire une attaque Sarcophage... parc'qu'il vient d'échapper à une attaque Mega...

Oui, i s'amuse...

— Ouais, là i s'amuse, mais bon, quand i commence à vous r'garder pour vous dire - mais sérieus'ment - que ses forces s'affaiblissent... et qu'il voudrait être expédié loin du « lieu dcombat », mais pas dans une « cage d'énergie »... une « cage d'énergie »... là y a d'quoi s'poser des questions...

Près d'un enfant québécois sur cinq présente un « retard notable de capacité mentale » dès l'âge de deux ans et demi... La confusion des plans d'réalité et l'introduction de l'imaginaire de l’enfant dans l'environnement quotidien est une des caractéristiques...

— Mon Jordan est pas débile... il a des difficultés à l'école.

Admettons. Cela dit, et les enseignants le savent, on peut citer plusieurs exemples de dysfonctionnement dans la maîtrise de la langue orale et écrite. On sait que toute difficulté persistante présentée par un élève dans ce domaine est susceptible d'induire des conséquences dommageables sur son développement personnel et scolaire. C'est la raison pour laquelle, dès l'école maternelle, la manifestation de difficultés requiert la vigilance et un ajustement de l'action pédagogique. Pour certains enfants cependant, et c'est peut-être le cas pour Jordan, cette action conduite dans le cours normal des activités de la classe ou de l'école, s'avère insuffisante ou inefficace. Mais il faut bien comprendre que le retard dans la maîtrise de la lecture et de l'écriture permet d'appauvrir le contenu de la communication. Et sans signes d'alerte manifestés par un élève laissant à penser que les difficultés qu'il rencontre peuvent être en rapport avec des troubles spécifiques du langage oral ou écrit, il n'est pas possible d'évaluer la demande et donc de lancer sur le marché de nouveaux produits d'appauvrissement de la communication, avec efficacité. Cela dit, il semblerait que votre Jordan souffre de troubles psychologiques et vive dans une famille présentant de grandes difficultés socio-économiques...

— En attendant, t'es bien content qu'i soit là l'gamin qui souffre de troubles psychologiques...

Sur le fond, le retard notable de capacité mentale dès l'âge de deux ans et demi, pour moi, n'est ni une idée ni un concept, mais une réalité en marche. Elle doit être analysée comme l'est aujourd'hui la construction européenne. Il y a débat entre souverainistes et fédéralistes sur la méthode, sur la finalité, mais personne ne remet en cause le principe même d'Europe. De la même façon, la question devrait être posée pour savoir quel appauvrissement de la communication nous voulons maintenant mettre en oeuvre.

— Mais i communique p'us Jordan... i passe sa journée à appuyer comme un débile sur deux ptits boutons pour capturer son Grolem ! Et si par malheur tu finis par lui arracher cette foutue Game Boy des mains, il hurle comme un goret parc'qu'à cause de toi il a pas pu capturer Grolem ! Alors toi t'es pt-êt'e content parc'que mon Jordan qui court dans tous les sens et tourne comme une toupie en répétant qu'il est Gabumon ou Garrurumon, c'est une réalité en marche, mais bon après, c'est pas toi qui ttrimbales partout avec un gamin qu'appuie comme un débile sur deux ptits boutons et qui s'met à hurler comme un goret parc'qu'à cause de toi, il a pas pu capturer son Grolem !

L’histoire du capitalisme est jalonnée de ces grandes vagues d'appels au secours il ne lit que des BD ou ma mère était fun de Dallas et elle m'a appelée comme son héroine, que dois-je faire ?...

— Vous dites ça à cause de Jordan ?

Non, je dis simplement que la pauvreté de votre environnement est à l'origine du succès de l'appauvrissement de la communication auprès des jeunes qu'appuient comme des débiles sur deux ptits boutons et s'mettent à hurler comme des gorets parc'qu'ils ont pas pu capturer Grolem. Le marketing a évolué. Si la satisfaction du gamin qui court dans tous les sens et tourne comme une toupie avec son nouveau T-shirt en répétant qu'il est Gabumon ou Garrurumon reste la base, on considère aujourd'hui que ses préférences sont le fruit d'un environnement. Il ne s'agit donc plus seulement de « se laisser guider par l'environnement », mais aussi de « guider l'environnement ». Par ailleurs, il est clair que si la réduction significative du nombre d'élèves accédant au collège avec des fragilités importantes ou des difficultés structurées reste l'objectif essentiel de sa maîtresse, les entreprises mondiales dominent la maîtresse dans la plupart des secteurs d'activité.

— Comment les maîtresses peuvent-elles s'adapter ?

Elles ne le peuvent pas. Dans un monde où, sous la pression croissante de nos actionnaires et de nos concurrents, la production d'écrit est quasi absente, son champ d'action se restreint. La maîtresse, avec ses histoires de petites souris qui n'voulaient pas dormir, ses Picbille qui ont 10 billes et qui vont donner 2 billes à Minibille et les autres à Maxibille, ses ptits protège-cahiers à carreaux ou ses mots où on entend le son « o » qu'il faut entourer se trouve en effet confrontée à des Hard Core Gamers en baskets à scratchs qui la trouvent trop nulle. Il faut bien voir que la pauvreté de votre environnement et vos difficultés socio-économiques sont impulsées exclusivement par les transnationales et les marchés financiers, qui ne visent que leurs seuls intérêts et que leur premier objectif est de laminer les maîtresses avec leurs histoires de ptites souris qui veulent pas dormir ou leurs ptits protège-cahiers. Cela dit, dans ce processus, il y a des gens qui jouent un rôle plus important que d'autres. Les institutions de Washington (FMI et Banque mondiale), le département du Trésor américain, l'OMC, la Commission européenne, voilà le noyau dur qui structure le succès de l'appauvrissement de la communication auprès des jeunes qu'appuient comme des débiles sur deux ptits boutons et s'mettent à hurler comme des gorets parc'qu'ils ont pas pu capturer Grolem - le rôle du commissariat à l'idéologie étant dévolu à l'OCDE. La maîtresse qui veut vous voir à quatre heures et demie est la grande perdante de la mondialisation.

— Comment les mamans peuvent-elles réagir ?

Dans son fonctionnement et sa capacité à se projeter sur la scène internationale, la maman montre des faiblesses étonnantes. Elle est incapable de peser de tout son poids dans les instances du FMI ou de la Banque mondiale, largement dominées par la pression croissante de nos actionnaires et de nos concurrents. Les mamans vont, de façon prévisible, aller vers plus de régulation, devenir plus agressives, confisquer la Game Boy si ça continue, dans une tentative désespérée pour maintenir leur contrôle. Sans aucun succès. La maman n'est plus qu'un simple obstacle, une maman qui vous écrit aujourd'hui pour vous faire part d'un problème qui me ronge et me déprime au plus haut point: je deviens agressive, très agressive même, je m'énerve pour un rien, je crie très fort lorsque je me mets en colère (il m'arrive même de hurler, le n'en suis pas fière croyez-moi) et il m'arrive même de donner des fessées (fortes) à ma grande...

— J'ai jamais frappé Jordan...

... Ces phénomènes se produisent souvent dans des périodes d'innovation technologique qui promettent une croissance mirobolante, comme au xxe siècle, lors de l'arrivée de la télévision dans les foyers...

— J'm'énerve pt-êt'e pour un rien, mais j'me tape tout tout tout: les cinquante allers-retours école avec le dernier, les repas, le ménage, les lessives, le repassage, les douze mille rendez-vous chez l'ORL, l'ophtalmo, etc, les courses...

L’objectif des mamans devrait être, avant tout, de trouver le temps de s'asseoir et de souffler un peu. Pour toutes les mamans qui font partie de la génération Maya l'abeille, la 5 passe en ce moment un peu avant 13 heures les épisodes de Maya l'abeille. Mais pour en revenir à l'origine du succès de l'appauvrissement de la communication auprès des jeunes qu'appuient comme des débiles sur deux ptits boutons, notre développement nous a permis d'avoir une position de leader sur cette niche que constitue le retard dans la maîtrise de la lecture et de l'écriture. Ce retard dans la maîtrise de la lecture et de l'écriture est pour nous un moyen exceptionnel d'être présents sur le segment gosses qui courent dans tous les sens et tournent comme des toupies avec leur nouveau T-shirt en répétant qu'ils sont Gabumon ou Garrurumon. Il n'y a pas eu d'arrivée d'intervenants et il n'y aura pas d'autres acteurs significatifs, compte tenu de la qualité de notre accompagnement des enfants qui présentent un retard notable de capacité mentale dès l'âge de deux ans et demi et du succès de l'appauvrissement de la communication auprès des jeunes qu'appuient comme des débiles sur deux ptits boutons. En outre, nous n'avons aucun concurrent dans la mesure où nous nous partageons pratiquement la totalité du marché de l'appauvrissement de la communication avec Nintendo/Creatures, et Game Freak...

— ... Non, des créatures qui vivent dans les herbes, les fourrés, les bois, les cavernes ou les lacs.

En même temps, t'es numéro un, mais numéro un d'quoi ? Des êtres vivants qui ont des sentiments et qui ont la chance de pouvoir se transformer en un monstre plus gros quand il survient un danger?

— C'est sûr que c'est mieux qu'ouais, la nana qui avec sa flûte peut contrôler tous les Digimon de type insecte... Ben, si l'étais toi, ch'rais vraiment pas fier.. : pour pénétrer l'marché dtoutes ces conneries, là t'es fort... mais on voit bien qu'c'est pas toi qu'a un gosse qui passe sa journée à appuyer sur deux ptits boutons comme un débile... Jt'en foutrais des Grolem moi...

La manière dont vous vous énervez montre les failles du système et, en particulier, le déficit de dialogue de ce que l'on pourrait appeler la gouvernance mondiale. Les entreprises mondiales qui dominent la pauvreté de votre environnement dans la plupart des secteurs d'activité, tout comme la plupart des États reconnaissent le droit qu'a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale qu'elle est capable d'atteindre. La question est de savoir quel est le meilleur état de santé mentale que votre Jordan ou vous, êtes capable d'atteindre...

— Ouais, en attendant, chsuis ptête énervée, mais l'aut'e jour, c'était sur la deux, j'crois... ouais la deux, y avait un mec qui disait... -bon c'était pas vraiment à propos des mecs comme toi, c'était à propos des types qui sont juste en dssous d'toi j'crois, ou un truc comme ça, bon bref, i disait que ces mecs, qui pourtant gagnent tous un sacré paquet d'ftic, et ben is ssentent totalem'ent méprisés...

Chaque jour, le monde de l'entreprise connaît de nombreux paradoxes. Parmi ceux-ci, la place accordée à l'homme, qui est fortement tiraillé entre des positions extrêmes. Les individus sont ballottés dans un environnement mouvant, incertain et peu rassurant...

— Laisse-moi finir.. is ssentent totalem'ent méprisés... Is pensent que les mecs qui sont à la Bourse là... les financiers... et ben qu'les financiers ont aucun respect pour ceux qui travaillent dans des boîtes comme la tienne...

Une entreprise, c'est d'abord une équipe qui fonctionne grâce aux compétences de chacun... à leurs capacités de choix, à leurs qualités... La coopération entre les acteurs au sein d'équipes pluridisciplinaires, transversales ou en mode projet est devenue centrale. Dans ce contexte, la dimension humaine est devenu un véritable capital, un capital qui repose sur les voleurs de l'organisation, sur le leadership des dirigeants et de chaque manager, sur le développement des personnes et sur des relations de confiance entre les acteurs...

—... Pour entuber mon Jordan...

Mais Jordan, aujourd'hui c'est ça et demain ça s'ra aut'chose... Bon bref, il y a quinze ans, aux États-Unis, les entreprises comme la nôtre ont connu une véritable révolution: la valorisation pour l'actionnaire est devenu le principal critère de jugement. C'était nécessaire et très sain. Cela a même été excessivement sain pour l'économie américaine sur le court terme. Mais, aujourd'hui, toutes les études montrent qu'un équilibre entre le court et le long terme doit être trouvé...

— Mais d'quel équilibre tu parles, puisque les mecs is t'méprises...

Il ne faut pas se méprendre. Il est nécessaire de suivre et d'attirer l'attention sur les performances financières. Cependant nous avons deux types d'investisseurs. D'une part, des individus qui investissent pour obtenir des gains à court terme, d'autre part...

— Ça, c'est ceux qui t'méprisent...

... D'autre part, des fonds d'investissement qui suivent des objectifs financiers à plus long terme. Cette approche est bien plus intéressante. Face à cela, les hommes et les femmes qui fonctionnent grâce aux compétences de chacun... ù leurs capacités de choix, à leurs qualités, sont en train d'apprendre, doucement, très doucement, à équilibrer le long terme et le court terme. Ce n'est pas très compliqué à faire, mais c'est vrai qu'c'est assez difficile à expliquer à la communauté financière. Mais pour en rev'nir aux hurlements d'goret d'Jordan, il faut bien voir qu'avant onze-douze ans, un gosse n'est pas capable d'établir un raisonnement formel - voire, dans des cas comme celui d'vot'e Jordan, rationnel -, l'émotion va constituer le facteur dominant dans la réception des images en vente chez ton marchand de journaux ou sur le T-shirt de Jérémy - images sur lesquelles il peut agir avec ses deux ptits boutons. Ne pouvant identifier et contrôler ses émotions, il est amené à agir directement selon ce qu'elles lui dictent...

— D'où les hurlements d'goret...

D'où les hurlements d'goret.

— Jsais bien, dès qu'on passe dvont l'rayon des céréales, i fait une crise si l'prends pas la boîte avec le tigre dessus...

Les Frosties ?

— Ouais, les Frosties...

Sous la pression croissante des actionnaires et de leurs concurrents, les marques doivent aujourd'hui construire une relation privilégiée avec l'enfant... Le matin, quand il arrive à table et qu'il voit son paquet d'Frosties, vot'e Jordan transfère l'énergie que lui évoque le tigre sur la boîte, et la promesse implicite qui lui est associée: « Comme un tigre c'est fort, eh bien, si on en mange, on est fort aussi »... Encore une fois, si la pauvreté de votre environnement et vos difficultés socio-économiques sont impulsées exclusivement par les transnationales et les marchés financiers, la satisfaction du gosse qui ne peut identifier et contrôler ses émotions reste la base de notre activité.



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Un article critique
Xavier Person dans le «Matricule des Anges»
N°039. Juin-août 2002



«  La mondialisation en kit. Ready made global et autres histoires d'aujourd'hui, décalées, détournées. La rhétorique de l'époque est dans le nouveau livre de Jean-Charles Massera.
 
Une phrase n'aurait été écrite par personne. Elle se gonflerait de néant, envahissant tout l'espace de la pensée, occultant la pensée de ses mots creux, évidant la pensée. Elle ne dirait que l'inconsistance de toute réalité. On la lirait dans le journal. On l'entendrait dans la bouche d'un politicien et peu à peu elle rentrerait dans nos cerveaux uniformisés, standardisés, aseptisés. Une phrase comme celle-ci, qui est une insulte faite à la langue, moulée dans le moule de l'administrativement correct : "L'économie mondiale est aujourd'hui en meilleure forme qu'au début du siècle, elle dispose désormais de gisements de productivité importants et surtout d'une grande flexibilité dans l'utilisation des ressources humaines." Sous l'apparence d'une cohérence globale disparaîtraient toutes aspérités de chaos. Tous visages. Des récits s'autoproduiraient, du monde d'aujourd'hui, sans que nulle humanité ne s'y incarne.
 
Dans ''United Emmerdements of New Order'' précédé de ''United Problems of Coût de la main-d'oeuvre'', Jean-Charles Massera use de cette langue de bois pour en vicier le fonctionnement. Les mots gelés y sont pris au mot, poussés dans leur froide logique à construire un monde à la mesure cauchemardesque de leur inquiétante froideur. Les conséquences de la crise économique donnent matière à un texte caricatural. Défilant en boucles, le verbiage administratif-économique-médiatique se retourne sur lui-même pour ne plus rien signifier que le ridicule de sa logique implacable. Ou comment "la mondialisation des marchés de petits verres à apéritif qui sont un peu kitsch mais qui coûtent 15 balles, de baladeurs qu'ont un son pourri", n'étant pas exagérément consommatrices de ressources financières, bénéficie de la paupérisation de régions entières... Pastichant les formulations creuses de l'époque, Jean-Charles Massera fait dériver le nouvel ordre mondial, proposant des décalages, des changements d'échelle qui construisent un monde en trompe-l'oeil, avec bifurcations soudaines sur un réel au bord de l'évanouissement : "Tout l'monde cherche la formule qui permettrait de trouver la stabilité financière et économique idéale pour la soeur à Christian ou votre fille."

Générant une inquiétude dans le fonctionnement même du langage, United Emmerdements of New Order module les effets d'une étrangeté assez kafkaïenne. "Les infortunés du taux de change et du revenu" par exemple met en scène la sordide épopée de familles françaises échouées en Suisse à cause de la fermeture du tunnel du Mont-Blanc. Sur le mode d'un pseudo rapport administratif, nous sont décrites les vexations et la rapide paupérisation du touriste français réduit au statut "d'un ressortissant d'un pays à monnaie faible qui essaye de voir c'que ça fait en euros la perte de sa propre identité." Le cauchemar est à notre porte, nous y étions déjà et nous ne le savions pas. La réalité est réversible, dès lors que les mots s'en écartent. L'impensable est possible, dès lors qu'une rhétorique creuse gouverne le monde, comme elle agence ces récits, en un doux, un angoissant délire. Une lettre vous serait adressée pour enrayer le désastre : "Monsieur, j'ai pris bonne note de la destruction totale de votre habitation." Les mots seuls régneraient, sur un monde affolé. Un navire battant pavillon savoyard s'échouerait sur la plage de Cully près de Lausanne. Des clandestins tyroliens s'en échapperaient, fuyant le régime national-catholique...
Comment dire "merdre" dans cette langue policée dont on use tous les jours, dans ces récits que quotidiennement on nous fait du monde, sans interroger cette langue même, sans en déplacer le cadre? Choisissant le parti amusé de l'outrance, Jean-Charles Massera gonfle le vide de ce qui se dit, de ce qui s'écrit, jusqu'à explosion.


Outre « UNITED EMMERDEMENTS OF NEW ORDER »,
J-C. Masséra a publié :
• en 1998 chez POL. « France guide de l’utilisateur »
• en 1999 « Amour, gloire et CAC40 »










Lundi 3 avril 2006


VERRE CASSÉ

par Alain Mabanckou

Seuil, 2005, 201 pages et Livre de Poche, 2006.


LE SUJET

    « … disons que le patron du bar Le Crédit a voyagé m'a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dut comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l'histoire d'un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu'on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre…»
    Cet incipit annonce bien la couleur de ce roman, le cinquième publié en France par Alain Mabanckou.


LE RECIT

    Comme l'exposé du professeur de criminologie dans "African psycho", le texte est divisé en deux sous-parties : "premiers feuillets" et "derniers feuillets". Après avoir expliqué l'origine du texte, Verre Cassé raconte une séance de "brainstorming" du cabinet présidentiel (pages 13 à 29), qui à elle seule vaut de se procurer ce roman, et l'histoire d'Escargot entêté, le patron du bar, natif du village de Ngolobondo. Suivent l'histoire du pauvre gars qui en est réduit aujourd'hui à porter des couches Pampers, puis celle de L'Imprimeur, qui avait épousé une Vendéenne, Céline – «quand y a un Noir devant elle, il faut qu'elle le croque»– et enfin l'histoire de Robinette avec «ses grosses cuisses potelées de personnage féminin de peinture naïve haïtienne» qui entraîne dans un concours très particulier Casimir dit le Géographe parce qu'il dessine des cartes en pissant derrière Le Crédit a voyagé.

    Après l'histoire de Mouyéké qui a été lâché par son fétiche, les "derniers feuillets" nous en disent plus long sur le passé et le présent du narrateur. Aventuré rue Papa-Bonheur, Alice aux jambes maigres le traite de crétin. Lecteur de Paris Match il vante Joseph le peintre SDF.  Surtout, il y a Angélique rebaptisée Diabolique, car elle projette de faire soigner son grand buveur de mari (cf.extrait). S'il est devenu Verre Cassé l'alcolo – « Mompéro, apporte-moi deux bouteilles de rouge et mon cahier » – c'est qu'il a été viré de son poste d'instituteur sans diplôme. Pourtant il en avait eu des lectures et pas que Lagarde et Michard. Lui le collectionneur des San Antonio, il regrette de ne pas avoir écrit "Le Livre de ma mère", une maman aujourd'hui décédée et qu'il va rejoindre en plongeant dans le fleuve. Moralité : «L'enfance est notre bien le plus précieux, tout le reste c'est de la compilation de gaffes et de conneries.»


L'EXTRAIT

    «… et alors, un jour de grand soleil, ma belle-famille a débarqué à la maison, elle a tenu un petit conseil de guerre ethnique, et j'étais l'objet de leur discussion byzantine, moi Verre Cassé, ils ont parlé de moi en long et en large, ils ont pris un décret me concernant, et ils m'ont condamné par contumace parce que je ne m'étais pas présenté devant leur tribunal, c'était comme si j'avais pressenti le traquenard que ces gens me tendaient, en fait mon instinct avait parlé, j'avais déserté la maison depuis la veille, et c'est ainsi que j'avais échappé de justesse aux griffes de ces intolérants, de ces pourfendeurs des droits de l'homme, de ces trouble-fête, de ces fils du chaos, de ces fils de la haine, or c'était sans compter avec la vigilance et la rancœur de Diabolique qui savait où me trouver, et elle a traîné ce comité d'accueil familial dans la rue, le long de l'avenue de l'Indépendance, même les passants croyaient que c'était la grève des battù, ces pauvres gens du quartier Trois-Cents, parce que, il faut le dire, mes ex-beaux-parents sont vraiment des gueux, des chemineaux, des ploucs avec des vêtements à la fois crasseux et usés, c'est normal c'est des pauvres moujiks de l'arrière-pays, ils ne pensent qu'à cultiver la terre, à épier l'arrivée de la saison des pluies, et, cupides comme ils sont, ces gars sont capables de vendre des âmes mortes au premier demandeur, ils n'ont pas de manières, ils n'ont jamais appris à manger à table, à utiliser une fourchette, une cuillère ou un couteau de table, c'est des gars qui ont passé leur existence de ploucs à traquer les rats palmistes et les écureuils, à pêcher les poissons-chats, et on ne peut même pas discuter culture avec eux parce que, comme dit le chanteur à moustache, ils n'ont vraiment pas l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre, et donc ces hommes des cavernes sont venus me tirer de mes nobles préoccupations au Crédit a voyagé, ils m'ont lu la condamnation par contumace, ils avaient décidé de m'emmener chez un guérisseur, un féticheur, ou plutôt chez un sorcier nommé Zéro Faute pour que celui-ci chasse le diable tenace qui habitait en moi, pour qu'il m'ôte l'habitude de me dorer sous le soleil de Satan, et nous devions aller là-bas, chez cet imbécile qu'on appelait Zéro Faute, moi je n'avais pas peur, je voulais les emmerder, et j'ai dit «laissez-moi tranquille, est-ce que quand je bois mon pot je provoque quelqu'un, pourquoi tout le monde est contre moi, je veux pas aller chez Zéro Faute », et tous ces braves gens de ma belle-famille ont dit en choeur « tu dois venir avec nous, Verre Cassé, tu n'as pas le choix, on t'emmènera là-bas, même dans une brouette s'il le faut», j'ai répondu en hurlant comme une hyène prise dans un piège à loups « non, non et non, plutôt crever que de vous suivre chez Zéro Faute », et comme ils étaient nombreux ils m'ont attrapé, ils m'ont bousculé, ils m'ont menacé, ils m'ont immobilisé, et moi je criais « honte à vous gens de peu de foi, vous ne pouvez rien contre moi, a-t-on jamais vu un verre cassé être réparé », et ils m'ont installé de force dans une brouette ridicule, et tout le quartier riait devant cette scène inédite parce qu'on me traînait comme un sac de ciment, et moi j'insultais Zéro Faute tout au long de mon chemin de croix pendant que ma femme parlait toujours du serpent noir qui l'avait mordue, et je demandais de quel serpent noir il s'agissait, « c'est le serpent de Satan, c'est toi qui l'as fait venir, jamais de ma vie je n'avais été mordue par un serpent noir» criait-elle, et moi je continuais à dire «serpent noir, vraiment noir, et comment tu l'as vu dans la nuit puisqu'il était noir», elle a failli renverser la brouette avant que sa tante ne la tranquillise et lui dise « calme-toi ma nièce, Zéro Faute va s'occuper de lui dans peu de temps, on verra bien tout à l'heure si le diable et le bon Dieu peuvent manger ensemble sans que l'un d'eux n'utilise une cuillère à long manche »




L'AUTEUR

    Alain Mabanckou est né à Pointe-Noire, au Congo, le 24 février 1966. Après des études de Droit à Brazzaville, il obtint un DEA à Paris-Dauphine. Après un poste à la Lyonnaise des Eaux, il enseigne aujourd’hui la littérature africaine contemporaine à l’université du Michigan (Ann Arbor) puisque les Universités américaines se dotent de départements de "Francophones studies" et attirent des écrivains tels Edouard Glissant ou Assia Djébar. « La société américaine est composée de telle façon que, dès que vous écrivez en français, vous êtes un écrivain français » dit Alain Mabanckou en cette année 2006 de notre francophonie, une notion qu'il critique, y voyant un ghetto littéraire dans bien des cas.

    Il a commencé par publier des recueils de poésie, dont trois chez L'Harmattan. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1999 pour «Bleu-blanc-rouge». Puis pour «Verre cassé» il a reçu en 2005 une collection de récompenses : le prix RFO du livre, le prix Ouest-France/Étonnants voyageurs et le prix des Cinq continents de la Francophonie ! (Nina Bouraoui l'avait devancé pour le prix Renaudot avec ses "Mauvaises pensées").

    L'écriture ironique est riche de formules fleuries venues de la langue populaire ou inspirées par la culture occidentale, elle attire automatiquement la sympathie du lecteur pour des personnages sans doute abominables mais toujours en verve. En somme c'est loin de bien des petits romans franchouillards et très loin des bouquins
de Christine Angot et d'Annie Ernaux. Bref, on respire.
   
   
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AFRICAN PSYCHO

Le serpent à Plumes, 2003 et collection Points, 2006.

    Grégoire Nakobomayo, le narrateur, est un ancien enfant abandonné, moche comme tout et la tête comme un cube, devenu maniaque sexuel, tôlier et carrossier dans le sordide bidonville de Celui-qui-boit-de-l'eau-est-un-idiot, quartier de la rive gauche de la grande ville au bord du fleuve (entendez : Brazzaville) ; il rencontre Germaine, avec "son derrière tracé au compas", une de ces prostituées venues en pirogue du pays d'en face pour faire concurrence aux filles du pays, merde alors ; ils se sont rencontrés au restau "En plein air" pas très loin de la parcelle où il a construit sa maison tout en rêvant de devenir un abominable "serial killer" comme Angoualima, celui qui signe ses crimes avec des cigares cubains dans le sexe de ses victimes et la CIA n'a rien pu y faire; parfois il va faire la conversation avec le mort sur sa tombe, il l'appelle Grand Maître et le prie de croire qu'il est un méchant qui a voulu violer une infirmière à minuit le soir où il l'a avait prise pour une pute « au croisement de la rue Cent-francs-seulement et de la rue Papa-Bonheur» après abusé du gin au bar "Buvez-ceci-est-mon-sang", elle l'avait suivi en le prenant pour un "taximan"; mais le Grand Maître qui voit tout depuis sa tombe n'est pas content de son élève, et disparaît au Ciel, et c'est un autre qui va tuer Germaine avant la saint Sylvestre.


ROMANS

Mémoires de porc-épic, Seuil, 2006, 228 p.
Verre cassé. Le Seuil, 2005. 201 p. /  réédition Folio 2006.
African psycho. Serpent à plumes, 2003. 190 p. / réédition Folio 2006
Les Petits-fils nègres de Vercingétorix. Serpent à plumes, 2002. 262 p./ Points 2006.
Et Dieu seul sait comment je dors. Présence africaine, 2001.
Bleu-blanc-rouge. Présence africaine, 1998. 222 p.


ENTRETIENS

  • • Entretien avec Pierrette Herzberger-Fofana après la parution de Bleu-blanc-rouge :
  • Lire l'entretien

  • • Entretien avec Olivia Marsaud après parution d'African Psycho dans Afrik.com:
  • Lire tout l'entretien

  • Afrik : Le titre de votre dernier livre est-il une vraie référence à "American psycho" de Brett Eston Ellis ?
    Alain Mabanckou : C’est un jeu de mots, plus une provocation qu’une vraie référence à cet ouvrage très violent. Dans "African psycho", il y a pas d’effusion de sang, seulement quelques scènes de violence qui, à la rigueur, pourraient être interdites aux moins de 12 ans et encore ! Même la scène du viol montre un viol raté... En fait, mon livre est une façon de rire des crimes des serial killers. On nous montre toujours ces derniers avec leurs perfections... pas moi !

    Afrik : Justement, qu’est-ce-qui vous a inspiré ce personnage de criminel pitoyable qui n’arrive pas à tuer ?
    Alain Mabanckou : C’est l’opposition entre ce personnage, qui est un raté, et son idole, le tueur Angoualima, qui de son vivant réussissait tous ses crimes. Angoualima a véritablement existé. Il a sévi au Zaïre et au Congo dans les années 50-60. Je n’étais pas né mais sa légende m’a été transmise. Les personnes plus âgées nous disaient vraiment que ce tueur avait deux visages ou d’autres choses extraordinaires. Que mon personnage soit un looser permet d’intégrer beaucoup d’humour au récit et attire la sympathie du lecteur.

    • Entretien avec Pierre Cherruau, Courrier International n° 802 in dossier Écrire outre-mer, page XXVII (16 mars 2006).
    Lire l'entretien (abonnés)
    Extrait.
    C.I.: Les écrivains africains n'ont-ils pas tendance à écrire des livres destinés à plaire avant tout au public français?
    Alain Mabanckou : « Il y a une espèce d'allegéance. De fait le lectorat de l'écrivain africain est à 99% européen (…) Si un livre africain a du succès, c'est souvent parce que cela correspond à ce que l'Europe attend d'un auteur africain.»


    BLOG
    •  Lire le Blog d'Alain Mabanckou









  • Jeudi 30 mars 2006


    CHRIST IMBERBE ET CHRIST BARBU



    L'actualité nous y invite. Le monde musulman vient de connaître des manifestations en réaction à la publication de caricatures du prophète Mahomet par un journal danois. L'islam interdit de caricaturer le Prophète. Mais il peut être représenté "barbu" si c'est une image "correcte" comme dans cette manifestation :

    © Le Monde.fr : La dynamique islamiste au Proche-Orient.
    Document interactif, 29 mars 2006.

    Mahomet est donc nécessairement un barbu, il n'y a rien là de péjoratif. Ces réactions peuvent nous conduire à réfléchir à d'autres représentations : qu'en est-il du Christ dans l'esthétique occidentale ?


    1 - L'usage est de représenter le Christ barbu

    Prenons une représentation picturale récente du Christ, telle cette œuvre de Georges Rouault :

    G.Rouault, Christ, 1937, Musée de Cleveland

    Nous avons là une image "habituelle" : le Christ est montré barbu. Cela ne choque ni ne surprend bien qu'on ne puisse s'appuyer sur une image contemporaine du Christ ! L'
    usage de montrer le Christ barbu est si bien établi qu'il ne nous vient pas à l'esprit qu'il ait pu en être autrement. En remontant dans les œuvres du passé il est aisé de confirmer cette pratique. Ainsi du Christ peint par Titien (Tiziano) :


    On aurait pu montrer aussi bien le Christ d' Antonello da Messina. Barbu et bien barbu! Comme un «barbudo» castriste! Cette barbe est aussi présente dans les peintures du baptême du Christ, comme celle de Piero della Francesca, ce qui ne doit pas surprendre puisque le Christ est déjà adulte quand son cousin le baptise.

    Baptême du Christ
    Piero della Francesca, 1420-1492,
    Londres, National Gallery

    Mais au fait, depuis quand représentons-nous le Christ ?


    2 - Le Christ des catacombes était imberbe

    D'abord ce n'est qu'au début du IIIème siècle qu'apparaissent les premières images du Christ, note Jean-Michel Spieser (1). Cela se produit dans un contexte funéraire, avec les catacombes, au moment où existent des groupes de chrétiens suffisamment nombreux pour revendiquer leur existence sociale.

    À l'origine le Christ était représenté jeune et imberbe. Les catacombes de Rome (2) peuvent nous montrer plusieurs versions de ce Christ imberbe des origines. Il a l'image ordinaire d'un beau jeune homme ou bien du Bon Pasteur.

    Cette peinture s'interpréterait comme la rencontre, au puits, de la Samaritaine et de Jésus.


    Après un miracle, la femme touche le bas du vêtement du Christ.


    Cène - Catacombes de la via Anapo, Rome. Fin du IIIè siècle.

    Le Christ entre deux apôtres.
    Catacombes de Commodille à Rome.
    A droite Paul, barbe noire et crâne dégarni. IVè-Vè siècle.
    Sarcophage de Probus.
    Fin du IVè siècle, Grottes de Saint-Pierre, Vatican.

    Le Christ imberbe du sarcophage de Probus est entouré par Pierre et Paul, il se tient debout sur une colline ou un monticule d’où sortent les quatre fleuves du Paradis.
    Le sarcophage du préfet de Rome Junius Bassus (milieu du IVè siècle) est également connu pour montrer un Christ imberbe. « Sa main droite, écrit J.-M. Spieser, se lève dans un geste de pouvoir. Sa main gauche tient un rouleau ouvert sur lequel on lit  "Dominus legem dat" (3).» 

    Le christianisme avait été légalisé par l'empereur Constantin : la liberté religieuse accordée aux Chrétiens, on continua de figurer le Christ dans un contexte le plus souvent funéraire. Aux bas-reliefs des sarcophages et aux peintures murales des catacombes, la statuaire vint s'ajouter :

    Le Bon Pasteur.
    Première moitié du IVè siècle, Musée Chrétien, Vatican.


    3 - D'imberbe, le Christ devint barbu sous l'Empire chrétien

    Revenons aux Catacombes romaines. L'image du Christ peint dans les catacombes de Commodille, daté de la fin du IVè ou du début du Vè siècle est présentée comme l'une des premières représentations du Christ barbu.
        


    On en vient à conclure que les représentations du Christ imberbe ont été habituelles au III° siècles mais qu'elles ont été balayées à partir du milieu du IV° siècle, quand la "Romania" est devenue un empire chrétien, et qu'il en est ainsi désormais : le Christ est figuré en barbu...

    Certes, les images d’un Christ imberbe ne disparaissent pas complètement, c’est à partir de ce nouveau type du Sauveur barbu que s'est imposée l’image devenue familière aux chrétiens à travers les siècles. Certains ont suggéré que la barbe s'est imposée parce qu'elle contrastait avec les représentations es vieilles idoles païennes qu'on devait oublier.

    La figuration du Christ ne s'est plus limitée aux catacombes puisque celles-ci furent généralement abandonnées. Elle est venue illustrer les églises occidentales en suivant l'exemple des églises byzantines, notamment avec le Christ Pantocrator ("maître de toutes choses"), comme ci-dessous à Cefalu (Sicile) :

    Cefalu, abside de la cathédrale. 1148.
    Christ pantocrator, bénissant de la main droite et tenant de la gauche un Évangile ouvert.

    La figure christique est ici créée conformément à la tradition des moines mosaïstes du Mont Athos. Les inscriptions sont rédigées partiellement en latin et partiellement en grec, ce qui marque la fusion entre le christianisme oriental et le christianisme occidental. Texte latin: 1. Sur la voûte : « Fait homme, administrateur de l ’homme, rédempteur de l ’homme créé par moi, je juge comme Dieu incarné les esprits et les cœurs.» 2. Sur l ’Évangile : « Je suis la lumière du monde, celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais il aura la lumière de la vie. »

    Le succès du Christ barbu ne cessera désormais de s'affirmer quel que soit le "support", parchemin (cf. ci-dessous,
    Trésor de la cathédrale de Laon, XIIIè siècle), ou peinture comme on l'a vu dans la première partie de ce billet.

    D'après exposition "Byzantion", New York, 2003.


    4 - La persistance méconnue du Christ imberbe

    Or, ça et là, sur un mode évidemment très minoritaire, le Christ imberbe va faire de la résistance en Occident après l'Antiquité tardive. En voici deux exemples, au début et à la fin du moyen-âge.

    Premier exemple, d
    ans la crypte mérovingienne de l'Abbaye Notre Dame de Jouarre (Seine-et-Marne), le sarcophage de Saint Agilbert, s'orne d'un Christ au Tétramorphe (4).

    Christ dans une mandorle sur le tombeau d'Agilbert à Jouarre (vers 675).

    C'est une représentation du Christ en gloire entouré des quatre évangélistes: à gauche, Mathieu sous la forme de l'homme ailé, Marc sous celle du lion, à droite, Jean en aigle, et enfin Luc en taureau. Surtout, le sculpteur du VIIème siècle a fixé ici l'image d'un Christ jeune et imberbe.


    Deuxième exemple, avec une église du Canton des Grisons, datant de la fin du XIVème siècle, où une fresque figure le baptême du Christ peint par l’atelier d'un maître anonyme de la Réthie, le maître de Rhäzüns :

    Fresque de l'église de LANTSCH-LENZ
    Canton des Grisons, Suisse

    On attend maintenant les preuves d'une "résistance" plus récente !!!


    ------------------------------------------ Notes ---------------------------------------
    (1) L'historien suisse Jean-Michel Spieser a publié une note sur la représentation du Christ : de l'enfant à l'adulte. <http://www.unifr.ch/spc/UF/dec03/doss3.php#>  
    (2)
    "Les catacombes romaines et les origines du christianisme", éditions Scala, Florence, 1981.
    (3) 
    On peut traduire par : "c’est le Seigneur qui donne la loi". Si de récentes recherches suggèrent qu’elle vise avant tout à exprimer la divinité du Christ, on a longtemps cru que cette image représentait la remise de la loi à Pierre. D’où son nom de Traditio Legis note le professeur Spieser. — Source : cf. note 1.
    (4) Site internet de l'office du tourisme de Jouarre.
     








    Mercredi 29 mars 2006

    UN CLASSIQUE DE LA LITTERATURE AFRICAINE !


    « UN IVROGNE DANS LA BROUSSE »
    par Amos TUTUOLA
    Gallimard, 2000, collection "L'imaginaire", 141 pages.

     

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    UN ROMAN CULTE

    Jadis ce titre m'a interpellé pour l'unique raison que le traducteur s'appelle… Raymond Queneau. Certains crurent même qu'il en était l'auteur ? Le livre, il est vrai, a quelque chose d'oulipien.


    Considérez un amateur de vin de palme quand son malafoutier est mort ! Non, non, je suis poli : « malafoutier » ce n'est pas une grossièreté, c'est une profession tout à fait respectable. Sinon, l'ivrogne de la brousse est perdu. prenons l'incipit pour mettre les choses au point :

    « Je me soûlais au vin de palme depuis l'âge de dix ans. Je n'avais rien eu d'autre à faire dans la vie que de boire du vin de palme. Dans ce temps-là, il n'y avait pas d'argent, on ne connaissait que les cauris, aussi la vie était bon marché et mon père était l'homme le plus riche de la ville.

    « Mon père avait huit enfants et j'étais leur aîné, les autres travaillaient dur, moi j'étais un recordman du vin de palme. (…] Quand mon père s'est aperçu que je ne pouvais rien faire d'autre que de boire, il a engagé un excellent malafoutier qui n'avait rien d'autre à faire qu'à me préparer mon vin de palme pour la journée.


    « Mon père me donne donc une plantation de palmiers de 260 hectares avec 560 000 palmiers et ce malafoutier me préparait cent cinquante calebasses de vin de palme chaque matin…»


    Le professeur Rolin n'a pas, à ma connaissance, exploré le mot "malafoutier" dans sa fameuse chronique sur France-Culture, néanmoins, nous pouvons déjà nous convaincre de l'importance vitale du malafoutier pour le narrateur bien que son nom puisse faire croire que le tirage du vin de palme n'est pas un problème insurmontable : le narrateur ne se nomme-t-il pas «Père-Des-Dieux- Qui-Peut-Tout-Faire- En-Ce-Monde» ? Alors, PDDQ etc… part à la recherche de l'homme de l'art.

    Dans sa quête de l'homme de l'art —il faut vous habituer aux répétitions caractéristiques du style de l'auteur qui écrit en une sorte de "pidgin english" trop bien traduit par Queneau qui semble avoir beaucoup gommé les hérésies syntaxiques et langagières de l'auteur—, PDDQ nous donne un aperçu du monde magique des Yorubas dans une succession d'aventures où les gris-gris sont plus utiles qu'un téléphone portable. PDDQ affronte une longue série d'épreuves comme Ulysse dans son Odyssée. Retrouver la fille, belle comme un ange, qu'enleva au marché le Gentleman complet. Triompher du Gentleman complet réduit à un crâne et de toute la famille Crâne. En quête du malafoutier, l'errance conduit à la Ville-des-Morts, à l'Arbre blanc, à la Ville-rouge : partout s'étend le règne du merveilleux. Il y a des solutions à tout : le héros se transforme à volonté, en caillou, en pirogue. PDDQ est un trompe-la-mort : il a vendu la sienne, aussi peut-il résister à tous les outrages des esprits maléfiques quitte à ce que le récit initiatique et halluciné recoure aux incohérences des rebondissements.

    Au bout du conte, Baity le malafoutier fut retrouvé et il offrit un œuf magique à son ivrogne de patron qui, de retour chez lui, crut un temps à son triomphe. « J'étais devenu le plus grand homme de ma ville et je ne faisais rien d'autre que d'ordonner à l'œuf de produire de quoi boire et de quoi manger. » Mais le statut de "bigman" ne durera pas. Le cadeau était empoisonné. À la fin des fins, il faudra se résoudre à envoyer des offrandes à Ciel pour qu'il pleuve… et rien d'autre que de l'eau.
     

    L'AUTEUR ET SES LIVRES

    Le romancier nigérian Amos Tutuola est né en 1920 à Abeokuta (comme Wolé Soyinka) et il a dû entendre les mythologies yoruba sur les genoux de sa mère. Après l'école primaire de l'Armée du Salut où l'envoya un parent dont il avait été le "boy", il rejoignit le lycée à Lagos, mais dut vite mettre un terme à ses études en 1939 à la mort de son père. Il tâta de plusieurs métiers (forgeron, planton de ministère…), et survécut à ces petits boulots en notant sur des cahiers d'écolier les contes de son enfance. Il acheva d'écrire «L'ivrogne dans la brousse » en 1946 et il se maria l'année suivante.

    Publié à Londres en 1952 avec le soutien de T.S. Eliot et de Dylan Thomas, et à Paris en 1953 avec celui de R. Queneau, ce premier texte vite devenu un roman culte a introduit le Nigeria dans la littérature anglophone, non comme un pamphlet anti-colonialiste ou un remake d'Henry James eussent pu le faire, mais comme une célébration de la culture yoruba.

    Sinon quelle serait la portée de ces histoires de griots ? Avec quelque cuistrerie venue de la "political correctness" certains interprètent les épreuves que traverse le narrateur comme une allusion à la situation coloniale ou post-coloniale de l'Afrique. D'autres, sans craindre l'anachronisme, ont trouvé dans «L'ivrogne dans la brousse » une allégorie de la surconsommation occidentale. Rions, rions comme les palmiers sauvages à tête humaine après l'étape de l'Île-Spectre ! Alors que Tutuola se forgeait un style propre, ses compatriotes jugèrent que sa langue s'égarait loin des bons usages de Cambridge et que le récit donnait une mauvaise image du Nigeria. C'était, il est vrai, avant la guerre du Biafra et la série des pétro-dictateurs qui finirent par pendre Ken Saro-Wiwa (cf. fiche "Sozaboy"). Pour en revenir à Amos Tutuola, il traduisit ses œuvres en yoruba et devint le premier auteur nigérian à accéder à la notoriété internationale, même s'il n'eut pas ensuite le succès de «L'ivrogne dans la brousse».

    Au temps de ses premiers romans, Amos Tutuola était magasinier à la radio du Nigeria. En 1957 il fut transféré à Ibadan et il entreprit la mise en scène de son œuvre. Puis il participa à la création du Club Mbari regroupant écrivains et éditeurs. En 1979 il fut appelé à l'atelier d'écriture de l'Université d'Iowa. Il rentra à Ibadan à la fin des années quatre-vingt et mourut le 8 juin 1997. La première étude universitaire en français parut peu après : Amos Tutuola et l'univers du conte africain, par Catherine Belvaude, L'Harmattan, 2000.

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    Quatre œuvres d'Amos Tutuola ont été traduites en français :

    - Outre L'ivrogne dans la brousse, Gallimard, 1953 et 2000, collections "L'Imaginaire", 141 pages, et "Continents noirs" :
    - Ma vie dans la brousse des fantômes, 10/18, 1993, 170 pages.
    - Simbi et le satyre de la jungle noire, Belfond, 1998.
    - La femme plume, Dapper, 2000, 171 pages.

    Œuvres non traduites en français :

    - The Brave African Huntress, 1958.
    - Ajaiyi And His Inherited Poverty, 1967
    - The Witch-Herbalist of the Remote Town, 1981
    - The Wild Hunter in the Bush of Ghosts, 1982
    - Yoruba Folktales, 1986. Traduit italienne : Il cacciatore e la donna-elefante, Mondadori, 1996.
    - Pauper, Brawler and Slanderer, 1987. Traduit italienne : Povero, Baruffona e Malandrino. Feltrinelli, 1990.
    - The Village Witch Doctor and other stories, 1990










    Lundi 27 mars 2006





    « QUAND LE LOUVRE RACONTE PARIS »

    Co-édition Musée du Louvre Éditions et Paris Musées,
    2005, 160 pages, 29€. (Diffusion Actes Sud)



    Que le Louvre raconte Paris, c'est ce que nous démontre brillamment Hélène Guicharnaud, conservateur en chef, chargée des Arts graphiques au Louvre, par cet ouvrage édité par le Musée du Louvre en 2005 et bien sûr abondamment illustré. Depuis les vestiges du Louvre  de Philippe Auguste et de Charles V, jusqu'aux aménagements du Second Empire.

    La couverture est illustrée par "La salle de la Paix" d'Étienne Bouhot, vers 1820.




    L'ouvrage tisse en permanence des liens entre l'histoire du Louvre (à la fois comme centre du pouvoir politique et comme musée) et l'histoire de Paris. On peut ainsi suivre l'évolution du Louvre en tant que complexe immobilier jusqu'à la IIIème République qui décida d'abattre les ruines du château des Tuileries incendié en 1871 et inaugura le 14 juillet 1888 un monument à Léon Gambetta auquel Vichy s'en prit en 1941.







    L'ouvrage donne une place particulièrement importante aux XVIIè et XVIIIè siècles en raison de l'importance des travaux successifs et de la richesse des collections (les illustrations sont exclusivement issues des collections du musée).

    Certains thèmes peuvent apparaître de manière transversale. Ainsi celui des ponts de Paris. Le pont Barbier (p.39) fut entrepris en 1632, construit en bois il brûla en 1654, et il fut remplacé par le pont Royal édifié en pierres entre 1685 et 1689. Le pont Neuf représenté dans deux tableaux de J.-B. Raguenet (p.69 et 70) d'abord vu de l'aval, ensuite vu de l'amont. La démolition des maisons du pont Notre-Dame, œuvre de Hubert Robert (p.77) : sous ses arches, au loin, le pont au Change est visible, couvert de maisons qui ne seront détruites qu'en 1788.

    Jean-Baptiste Raguenet, Le Pont Neuf et la Samaritaine

    Le trafic sur la Seine est important et attire les regard des promeneurs. Des lavandières sont au travail sur un bateau-lavoir situé tout à droite. Sous une arche est amarré un bateau-moulin qui utilise l'énergie hydraulique.

    L'illustration du livre n'utilise pas que des peintures de maîtres - connus ou méconnus. Il y a aussi des gravures, des objets, des sculptures.

    La place des Victoires (ci-dessus) fut entreprise après la paix de Nimègue : en 1686, la statue de Louis XIV domine les captifs symbolisant quatre nations vaincues, accompagnés bas reliefs de bronze (le Passage du Rhin en 1672 par exemple) et de médaillons (Les bâtiments de Versailles, etc). La statue pédestre détruite en août 1792 fut remplacée en 1822 par une statue équestre du Grand Roi.

    Le Louvre étant, dans la durée, le principal lieu du pouvoir en France, cet ouvrage se devait de nous montrer la succession des souverains, notamment les Bourbons : Henri IV (Rubens a exécuté les 24 toiles monumentales de la "Vie de Marie de Médicis"), Louis XIII (Philippe de Champaigne) et leurs successeurs. L'empereur Napoléon n'est pas oublié :



    Le tableau d'Alexandre Véron (datant du Salon de 1806) montre une "Allégorie à la gloire de Napoléon". À droite, les peuples de l'univers (chinois, africain, turc, etc… –Amusez -vous à identifier les autres!–) convoqués par l'Histoire, ont le regard fixé sur la liste des exploits de notre grand Corse représenté en buste d'imperator romain. Cette liste ne comprend pas le rétablissement de l'esclavage aux colonies… mais le Code Civil, la Légion d'Honneur ou encore la Religion rétablie. Et l'Égypte conquise.








    • Bonjour !












    Bonne lecture à tous !
    N'hésitez pas à donner votre avis