L'historien spécialiste de l'antiquité gréco-romaine justifie cet ouvrage par une longue amitié et complicité intellectuelle
avec cet homme qui avait d'abord été son "caïman" à Normale Sup': Michel Foucault. Des anecdotes parsèment donc cet essai qui est toutefois logiquement organisé autour de plusieurs thèmes
susceptibles de bien faire ressortir le scepticisme bien particulier de Foucault ; chemin faisant, les mots-clés de son vocabulaire (discours, dispositif…) sont précisés et plusieurs erreurs de
lectures de ses œuvres sont écartées.
Je rendrai compte de cet essai en suivant un fil conducteur : le travail de l'historien. Paul Veyne recourt souvent à ce domaine qui est le sien pour faire comprendre une pensée qui avait été largement rejetée par les professionnels de Clio. Il y a eu comme une guerre froide entre Foucault et les historiens et sans doute à tort.
• D'une part, Foucault reprochait aux historiens contemporains une question de méthode : tout expliquer par la pression de la société, trouver dans ce déterminisme social la causalité majeure sinon unique. Or, la causalité historique est sans premier moteur, dit Paul Veyne. Multiples sont les interactions.
• D'autre part Foucault s'en est pris avec une ironie maladroite à l'école des Annales et au contenu des recherches, juste au moment où des chercheurs innovants — on a parlé d'histoire des mentalités — étudiaient "des sentiments", des comportements, des corps". Je pense à Philippe Ariès ou à Alain Corbin. Il aurait donc dû y avoir entre Foucault et les historiens une alliance plutôt qu'un conflit.
« Les historiens, il y a des années, ont été fiers de découvrir qu'ils pouvaient faire non seulement l'histoire des batailles, des rois et des institutions, mais celle de l'économie. Les voilà tout éberlués parce que les plus malins d'entre eux leur ont appris qu'on pouvait faire aussi l'histoire des sentiments, des comportements, des corps. Que l'histoire de l'Occident ne soit pas dissociable de la manière dont la vérité est produite et inscrit ses effets, ils le comprendront bientôt. L'esprit vient bien aux filles...»
• Le samouraï et le poisson rouge : Paul Veyne pensait donner ce titre à son essai. Il y a la question du "bocal" où le poisson rouge est prisonnier, comme le chercheur, enchâssé dans son époque. « On ne peut pas penser n'importe quoi n'importe quand » écrit Foucault dans l'Archéologie du savoir. « Nous pensons autrement que n'ont pensé les hommes d'autrefois » rappelle Paul Veyne. Aussi doit-on se garder de l'illusion de l'universel, du rationnel, du transcendantal et préférer l'empirisme. Foucault est le samouraï qui combat les idées générales superficielles et trompeuses : le passé est un "cimetière des vérités". « Foucault doute de toute vérité trop générale et de toutes nos grandes vérités intemporelles, rien de plus rien de moins.» D'où un relativisme qui est une modestie.
Foucault n'est pas nihiliste, non plus que structuraliste comme certains l'ont classé en raison du "changement de bocal" intervenu dans la vie intellectuelle vers 1950. Non plus que soixante-huitard : « il ne croyait ni à Marx ni à Freud, ni à la Révolution ni à Mao, il ricanait en privé des bons sentiments progressistes et je ne lui ai connu de position de principe sur les vastes problèmes, tiers-monde, société de consommation, capitalisme, impérialisme américain.» Intellectuel curieux de tout, Foucault avait même rencontré à Néauphle-le-Château un certain Khomeiny… Non pour se convertir à l'islam mais intrigué par la capacité de l'ayatollah à télécommander les révoltes des masses iraniennes, par le retour du religieux dans la politique.
vvv
N'étant pas fin connaisseur de la pensée de Michel Foucault, j'avais compté sur ce livre pour m'y initier. Je reste un peu déçu. Néanmoins, il nous offre une profusion de citations intéressantes sur la pensée foucaldienne tout en offrant une meilleure vision de Paul Veyne l'historien, amateur de détails et de digressions — comme la note sur l'individualisme de la page 31 ou la chaude recommandation de lire Heinrich Wölfflin, un spécialiste d'histoire de l'art — et volontiers enclin à l'humour, comme le prouve ce titre du chapitre 6 : « Malgré Heidegger, l'homme est un animal intelligent.»
Paul VEYNE
« Foucault »
Albin Michel, 2008, 214 pages.
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Encensées les Lumières ! Depuis qu'il existe un Panthéon, les philosophes dits des Lumières ont été considérés comme les meilleurs juges de la démocratie version tricolore, et des droits de l'homme. Mais le "philosophe" Sala-Molins a découvert que le plus "progressiste" d'entre eux, Condorcet, avait publié, sous un nom d'emprunt et au début de la Révolution française, un essai esquissant les conditions de la libération future des Noirs, alors esclaves dans "nos" colonies. Dans sa haine de la civilisation occidentale et du pauvre Condorcet, – et par la bouche d'un fictif narrateur esclave – l'auteur s'en prend, tel un chien enragé, à celui que la République emprisonna et poussa au suicide. Le ci-devant marquis a bien sûr eu tort de ne pas dire en 1788 : « Esclavage plus jamais ça, les Noirs sont des hommes et ils sont libres. Et tant pis pour le sucre dans ma tasse de café.»— Mais au fait qui disait ça en 1789 que les Noirs sont des hommes comme les autres ? Quasi-uniquement des Noirs qui n'avaient pas —encore— pris la parole. Et on ne leur avait pas demandé leur avis… S'il fallait rappeler par prudence, que les Lumières n'étaient pas parfaites, OK, d'accord, elles n'étaient pas parfaites. Il s'en faut de beaucoup. On sait aussi qu'elles ont dit du bien du roi de Prusse, du tsar et de l'empereur de Chine !!! On sait aussi que leur droit de l'homme n'était pas droit de la femme si bien que le même Napoléon qui "rétablit" l'esclavage en 1802, faisait aussi de la femme une mineure dans son Code Civil de 1804. Il me semble donc qu'une partie du pamphlet de Sala-Molins est pour le moins injuste (in Condorcet "En gémissant"). Pourquoi pas s'en prendre à Érasme, à Rabelais, ou à Montaigne ?
Le reste de l'ouvrage est également consacré à jeter le discrédit sur les Lumières avec des procédés que Louis Sala-Molins a
appris à bonne école, lui qui a publié un "Dictionnaire des Inquisiteurs". D'ailleurs il reconnaît « la mauvaise foi de [son] analyse » (page 134). Je suis bien d'accord : les Lumières auraient
dû, au lieu de regarder «avant et ailleurs», désavouer l'esclavage qu'ils avaient sous les yeux pour se conformer à l'image sulpicienne que la plupart de nos contemporains auraient d'eux. Mais
ils étaient les poissons rouges dans le bocal du XVIIIè siècle, pour parler comme Paul Veyne dans son essai sur Foucault.
La réédition de 2008 ajoute un Épilogue où Sala-Molins reprend les querelles franco-françaises qui ont suivi les lois mémorielles depuis une décennie. C'est un relevé nauséabond des combats douteux qui ont été portés contre la recherche historique en France et contre certains historiens. Je ne pense pas que l'auteur fasse avancer la cause des Noirs en considérant l'Histoire —au sens de la recherche historique, pas de la mémoire propre à chacun— comme une chose trop grave pour la laisser aux historiens de métier. « Le spécialiste, reconnaît-il, ne supporte pas mon langage. Le spécialiste me sortira une bibliographie conséquente qui semblera contredire par sa seule existence la véracité massive de ce que je raconte.» (page 252) Donc puisque "le rouge prime l'expert", vive les travaux trompeurs et qui écrivent n'importe quoi. Que Napoléon c'est Hitler ! Ou que Mao était le meilleur ami du Tibet.
kkk
« Les Noirs ne pouvaient pas savoir ce que liberté pouvait bien vouloir dire, ni droits individuels ni, moins encore, égalité ou indépendance. Les concepts ne naissent pas chez les gens par génération spontanée. Il y faut des conditions. Or les conditions n'étaient pas réunies à Haïti, mais seulement chez les bourgeois français et chez les aristocrates éclairés de la noble nation. Haïti ne se lève donc pas toute seule, scientifiquement elle ne peut pas : c'est la France révolutionnaire qui soulève Haïti.»
Entre guillemets, car ça vaut presque citation mot à mot : j'ai entendu mille fois cette cantilène marxiste-léniniste chez les philosophes et les historiens de la Sorbonne pendant mes longues années d'étudiant et de prof dans cette auguste maison, et ça dure encore (…) étrange galimatias passe-partout généreusement colporté des décennies et des décennies durant par les historiens sorbonnards d'obédience marxiste…»
Voilà qui vous donne un sacré brevet de libéralisme !
Louis SALA-MOLINS
Les misères des Lumières (1992)
Homnisphères, 2008 (réédition), 264 pages.
Voici un livre qui a été un plaisir de lecture inattendu…
Pour rencontrer un éditeur, Francis Beskonetchny est venu de New-York où il travaille dans un laboratoire de génétique.
Occasion pour revoir ce qu'il lui reste de famille, son frère aîné. Dans ce récit qui emprunte la voie du monologue intérieur et du propos rapporté, le temps d'une course en taxi depuis Roissy,
d'un trajet en tramway, ou d'une halte sur un banc public, le voyageur ressasse passé et présent, la vie de la famille, les amitiés d'autrefois, des relations inachevées, incomplètes. En guise de
fraternité, la détestation du frère, de la famille, de la banlieue. Mais ce venin amer donne une prose intéressante où l'imparfait du subjonctif flirte avec une langue adroitement
déglinguée.
Banlieue maudite. Elle est une France usée, déglinguée, saccagée par les architectes depuis des décennies : « Où
sont-ils ces putains d'architectes pour la plupart de gauche quand ils n'étaient pas communistes — les Chemetov, les Castro, acoquinés aux groupes immobiliers qui avec l'argent de l'État et sur
les ruines de la guerre et de l'exode rural ont bâti à peu de frais ces dépotoirs verticaux ? » Le narrateur s'en prend à plusieurs reprises à ces « architectes pervers et presque tous de
gauche, presque tous communistes, sadiquement dressés contre tout ce qu'il peut y avoir d'humain chez un être.» Cet environnement de tours « ailes de corbeaux morts dressés contre le ciel
», généralise la grisaille, l'immigration et l'aide sociale. Des « rues médiocres aux noms médiocrement totalitaires » se nomment Marx, Lénine, Trotsky, Thorez, Aragon… On avance : de carrefour
de l'Humanité en rond-point des Fusillés. Des rats courent près des poubelles. Et Lyssenko était un héros.
"Familles, je vous hais !" Le narrateur est plein de reproches contre sa famille. Pourquoi a-t-elle quitté Reims pour
Bobigny, et un quartier résidentiel pour un quartier populaire ? Alors que ceux qui le pouvaient « foutaient le camp.» C'était en 1974, il y a vingt-huit ans. La rancune vise le père comédien
engagé à gauche et de plus en plus souvent au chômage avant son infarctus fatal, plus que la mère à la "conversation insane". L'un et l'autre sont décédés au moment où se déroule tout ce
ressassement.
Mais la rage du narrateur vise surtout le frère. — « Ce qu'il a fait de sa vie me scandalise et m'effraie, je ne l'accepte
pas.» Après un mariage bourgeois raté, il vit désormais sous la maternelle protection de Rachida qui le gave de couscous au milieu des meubles modestes hérités des parents. Après un emploi
brillant de juriste dans une société financière, il est devenu l'avocat des pauvres réduits à l'aide judiciaire. Face à ce Francis dont la grande peur est de rater sa vie, le frère aîné, jamais
désigné par son prénom, est l'illustration navrante d'une « réduction progressive des opportunités de transformation de soi.» Il a toujours été faible. Il s'est marié à l'église, avec cette
"dinde" de Maryline.
L'élégant oncle Shura Krik, lui au moins, n'a pas vécu dans la grisaille. Malgré ses deux faillites il a vécu dans le luxe près
du parc Monceau, fréquenté Gstaad, et exhibé l'opulente Annabelle, avant de se replier dans une résidence de Tel Aviv avec balcon ensoleillé. Finalement, l'oncle-modèle est décevant lui aussi: il
traîne sa maladie et sa vieillesse, exploité par une infirmière exigeante... Et Francis peste contre ce parvenu qui n'a pas eu le bon goût de se réfugier comme lui aux États-Unis : « Quelle
catastrophe pour toi d'échouer ici en Israël. Cette poubelle de l'Europe…»
Le narrateur. Ce n'est pas à lui que pareilles déchéances arriveraient. Il a cumulé des amitiés de voisinage avec des
gamins fils de harkis (Kader) ou fille d'immigrés marocains (Nouria), mais n'a appris que plus tard les horreurs de leur passé respectif — par des bouches féminines évidemment. Plus généralement,
le Francis a tendance à se prendre pour un Delon collectionneur de jolies dames : on les énumère tant à Paris qu'à New York. Là-bas il brille aussi par son talent de généticien et salue les
compétences du laboratoire Dor Yeshorim, qui, en sélectionnant les futurs couples, travaille à éliminer les faiblesses génétiques d'une population juive marquée par les conséquences de
l'endogamie au shtetl. Voilà qui fait rêver le narrateur claudiquant.
Écriture. Comme on dit dans ces guides fameux pour leur couverture rouge ou verte, le récit par son style "mérite le
détour". Outre le fiel des propos, le ressassement permanent donne une écriture propre où le monologue intérieur se tisse avec le propos rapporté, réel ou virtuel : « Voilà ce que j'ai pensé ce
matin dans la cuisine pense-t-il dans la rue.» Ou bien : « La fidélité de Kader à sa souffrance, voilà ce qui l'a condamné, aurais-je dit si j'avais parlé.» Ce ressassement permanent compose
ainsi comme un Talmud personnel. Avec souvent des mots bien soulignés : c'est-à-dire en italique. Comme pour trouver par dessous un second sens plus vrai...
Marc WEITZMANN
Fraternité
Denoël, 2006 (10/18), 204 pages.
Avocate algérienne, Wassyla Tamzali témoigne de la tragédie politique, de la guerre d'Indépendance à la guerre civile :
la "décennie noire". L'intérêt du récit tient aussi à la situation de l'auteur "entre deux mondes", en raison de ses origines, de son milieu
social, et à son histoire personnelle, stigmatisée par l'Histoire nationale dont elle reste tragiquement inséparable. Écrire constitue pour Wassyla Tamzali une catharsis autant qu'une thérapie :
en tentant de comprendre pourquoi le FLN a fait assassiner son père, pourquoi son pays s'est soumis aux "Fous de Dieu", elle se libère d'un sentiment de culpabilité. Elle qui avait vingt ans à
l'Indépendance se reproche de n'avoir pas su discerner – ni les intellectuels d'alors – les visées réelles du pouvoir sous les hypocrites promesses. Triste mais lucide, son récit laisse place à
l'espoir : Wassyla Tamzali veut croire encore à l'instauration de la démocratie en Algérie.
k
La "différence" de l'avocate tient à ses lignées. Ses ancêtres paternels, aventuriers puis marchands sont venus de Turquie s'implanter en Kabylie. À la veille de la guerre sa famille installée à Bougie avait assis sa domination économique sur la production industrielle d'huile d'olive et de vin destinés au marché national et à l'exportation en France. Ses ancêtres maternels n'étaient pas non plus algériens ni arabes mais Espagnols. Son grand-père, prêtre défroqué et honni, s'était réfugié en Algérie quand sa mère avait quatre ans ; il l'avait reniée lorsqu'elle s'était enfuie par amour pour un Algérien, le père de Wassyla Tamzali. Avant de se convertir à l'Islam pour reposer à jamais auprès de l'époux, elle voulut pour ses enfants une "éducation algérienne". L'auteur garde la nostalgie de son enfance heureuse, dans le luxe et la beauté. Sa famille bourgeoise partageait le même niveau de vie que les colonisateurs, vivait à l'Européenne, parlait français et passait ses vacances en France, tout en suivant la loi musulmane et en respectant la circoncision comme l'endogamie. Bien qu' "entre deux mondes" ses père, oncles et cousins contribuaient au développement économique du pays et prirent part à l'action indépendantiste pour cette Algérie qu'ils chérissaient. Ils subirent pourtant la vengeance et le ressentiment populaires et politiques. Le parti nationaliste considérait le père de Wassyla Tamzali comme "un suppôt du capitalisme international", un ennemi du peuple. Et comme pour mériter d'être résistant au maquis tout jeune Algérien devait tuer un homme, son père fut abattu le 11 décembre 1957. L'auteur avait 15 ans.
Sa mère et ses frère et soeur se réfugièrent à Alger, près du grand-père paternel. On nationalisa les biens familiaux, on réquisitionna les fermes. Wassyla Tamzali bat sa coulpe, pleine de remords face à sa réaction d'alors. Cette tragique dépossession, autant affective qu'économique, ne l'indigna pas ; elle refoula la mort de son père. Étudiante en droit, elle s'engagea totalement pour la Démocratie, militant avec d'autres étudiants pour la liberté de leur pays. Eux avaient vingt ans : idéalistes et utopistes, ils y croyaient. Mais, l'auteur y insiste, les intellectuels – algériens et européens – ont eux aussi été "envoûtés" par le "verbiage idéologique" du pouvoir. Comment tous ont-ils pu à ce point manquer de clairvoyance et de scepticisme ? Wassyla Tamzali, déniaisée selon elle aujourd'hui, tente de répondre.
Après 130 ans de colonialisme, la puissance du ressentiment collectif à l'égard de l'Occident légitimait aux yeux de tous autant la violence, que l'on crut nécessaire, que la guerre, qui semblait juste. Les Français avaient dépossédé les tribus de leurs terres : leur vengeance dévasta tout. Wassyla Tamzali plaide coupable de n'avoir pas voulu voir que cette violence et ces massacres ne se justifiaient pas. Éblouis par la libération, les esprits éclairés d'alors ont manqué la liberté. Car cette violence des années 1960 portait en germe celle de 1992 : c'était l'antique haine tribale de l'Occident venue de l'âge d'or islamique. Il ne fallut que le discours des Fous de Dieu pour la fortifier. Wassyla Tamzali dénonce clairement cet argumentaire de l'identité culturelle arabo-musulmane, ce mythique retour à la "pureté" après les "souillures" du colonisateur. Ce discours communautariste a rendu l'opinion captive. Wassyla Tamzali se remémore l'islamisation des moeurs, l'expansion de l'intolérance dogmatique… bon outil de domination pour ce pouvoir dont elle mesure, avec le recul, la duplicité et l'indifférence à toute démocratie.
k
Sa lucidité, l'auteur la tient de son métissage, son "étendard" écrit-elle : issue d'une double lignée de rebelles, elle a hérité leur soif de liberté : elle a compris, grâce à l'écriture, que cette liberté – et celle d'un peuple – ne peut venir du repli identitaire, de l'appartenance unique à une culture ou un clan. Pourtant l'Algérie s'éveillera, Wassyla Tamzali en garde la certitude.
Wassyla Tamzali
Une éducation algérienne.
De la révolution à la décennie noire.
Gallimard, coll. Témoins, 2008, 260 pages.
L'écrivaine née à l'île Maurice a bâti son premier roman sur une réalité historique qui a marqué également l'île de la Réunion : le "coolie trade". De quoi s'agit-il ? Après la suppression de la traite négrière et de l'esclavage, les plantations de canne à sucre recherchaient une nouvelle main-d'œuvre docile et bon marché. Entre les années 1840 et 1910, des armateurs britanniques français et autres entreprirent d'aller la chercher en Inde en la recrutant par contrat d'une durée de cinq ans. Dans la pratique, quelle différence avec la poursuite de l'esclavage ? Le roman très réussi de Natacha Appanah nous éclaire sur ce point.
Nous ferons la connaissance de diverses personnes du Bengale, du Bihar et d'autres régions de l'Inde (en ce temps c'était l'Empire des Indes…) qui pour telle ou telle –mauvaise ?– raison signent sans pouvoir le lire un contrat qui leur est proposé par un "maistry". Cet intermédiaire les conduit au navire qui les embarque à Calcutta puis à Madras pour traverser l'océan Indien jusqu'à l'île Maurice. Le jeune Badri aimait trop jouer aux cartes et il voulait voir la mer. Chotty Lall était trop endetté auprès du "zamindar". Vythee voulait rejoindre son frère aîné. Ganga aurait dû épouser le rajah de Bangalore mais le décès du fiancé l'exposait au pire. Tous se retrouvent dans les cales de l' Atlas, un méchant rafiot qui porte presque toute la misère du monde. Grant, le médecin du bord — qui lit, devinez quoi ? la Tempête de Shakespeare ! — nous raconte entre deux whiskies le long calvaire vécu par les passagers, lui-même en perd la raison. Ces pages sont très poignantes et sans doute les plus fortes du roman.
Dans la seconde partie du livre, les travailleurs immigrés rejoignent les plantations tenues par des Français, comme les Rivière, mais la vie rêvée ne sera pas au rendez-vous. Sans dévoiler la fin du récit, je tiens à dire que ces Indiens vont travailler dur. Badri, trop malingre pour bien réussir à couper les cannes, s'enfuit et sa rencontre avec les Noirs, dans le village des anciens esclaves, est un morceau de choix du livre. Badri ne sera pas, comme il le redoutait, dévoré par les Noirs (les "hubshis") mais son sort sera-t-il plus enviable ? Quant à la jolie Ganga, le lecteur devine à la fin de chaque partie que son avenir est lié à ses charmes.
Le "coolie trade" ne s'est pas limité aux îles de l'océan Indien. Il s'est aussi dirigé vers les Antilles comme le trafic des "engagés" du XVIIè siècle. Il a ainsi contribué à façonner les bases de la diaspora indienne et Natacha Appanah n'est pas le premier auteur à s'en réclamer, pensons à V.S. Naipaul...
Natacha Appanah
Les rochers de Poudre d'Or
Gallimard, 2003 et Folio, 231 pp.