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Un peu en amont de Nijni-Novgorod sur la rive gauche de la Volga se trouve la petite localité de Gorodets et à peine plus loin le village d'Ossipovka. Ici, nombreux sont les vieux croyants comme le « richard » Patap Maxymitch Tchapourine, un paysan devenu entrepreneur, et sa sœur appelée Manefa abbesse d'un couvent perdu au milieu des bois de Komarov dans la vallée de la Kerjenets. Ils sont les principaux personnages de ce roman-fleuve qui commence à la veille de Noël et s'achève à l'été suivant par un « mariage par rapt » et la promesse d'un banquet grandiose. La vie religieuse et l'activité économique servent d'arrière-plan à des intrigues multiples réunissant une bonne centaine de personnages. Dans cette immense fresque, Pavel Melnikov tisse habilement des intrigues sentimentales et peint avec une minutie documentaire la société russe traditionnelle tiraillée entre la foi, le pouvoir et l'argent. En voici quelques aspects.

 

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Tchapourine est « un gros bonnet ». Il possède toutes sortes d'ateliers dédiés à la boissellerie, possède des moulins et des barques sur la Volga pour le commerce des céréales. Ces activités l'amènent à Nijni-Novgorod pour la foire de Saint-Macaire. Il fréquente de nombreux marchands, comme son filleul Kolychkine, des fonctionnaires des administrations, le gouverneur même, et par le biais de sa sœur, les religieuses des couvents de Komarov. Elles bénéficient comme Manefa de sa générosité de raskolnik car Tchapourine est un personnage respectueux de la religion malgré son ironie à l'égard des nonnes jugées trop grasses et paresseuses et des propos osés qui font frémir les âmes pures comme sa femme Axinia Zakhorovna. Après des années auprès de Manefa leurs deux filles, Nastassia (Nastia) et Praskovia (Paracha), ont retrouvé la maison familiale et seront bientôt bonnes à marier car, pense Patap : « il ne faut pas garder les filles à la maison trop longtemps... Un malheur est vite arrivé ». Et justement… leur amie Flenouchka — qui est la fille cachée qu'a eu jadis Manefa avec le brigand Stokoulov — a des idées pour elles.

 

Avant Noël, Tchapourine a reçu à grands frais pour célébrer la fête de son épouse. Il a fallu recruter une cuisinière pour préparer trois jours d'agapes. En même temps on doit présenter à Nastia un jeune homme qui pourrait devenir le gendre idéal, le fils de Snejkov, prospère marchand de Samara. Le jeune homme, qui mène une vie de dandy, ne conviendra pas. Attiré par la fête, le soi-disant pèlerin Stoukolov se présente, fier de conter ses voyages. Il baratine tant Tchapourine, ses hôtes et Alexeï, qu'ils imaginent faire fortune avec de l'or puisé dans la rivière Vetlouga. Mais est-ce bien de l'or ? Pour en savoir plus, Tchapourine part en expédition en pleine forêt — et au péril des loups — piloté par Stoukolov qui l'entraîne au monastère du Père André. Les moines y vivent en fait du trafic de fausse monnaie. Tchapourine saura s'écarter à temps du piège et Alexeï envoyé plus tard sur place sera témoin du départ comme forçats des moines, de Stoukolov et du Père André que notre marchand avait trop vite admiré...

 

Les fêtes comme les drames offrent à Tchapourine des occasions pour organiser des banquets. Les obsèques de Nastia sont suivies par des excès gastronomiques (pâtés, sterlets, caviar…) et des excès de boissons. Tchapourine aime trinquer avec ses amis ; même à Komarov pendant que sa sœur l'abbesse Manefa réunit une sorte de concile avec Vassili Borissytch et les abbesses de la région le marchand ne lésine pas sur les alcools et le champagne — et lors des repas de fête il fait servir aux dames du vin du Rhin.

 

Le « mariage par rapt » c'est l'aventure dont Flenouchka rêve pour les filles de Patap Maxymitch,  à commencer par l'aînée. Mais un drame survient. Le jeune paysan Alexeï devenu tourneur et homme de confiance de Tchapourine a séduit sa fille aînée. Enceinte, malheureusement, Nastia est décédée en l'absence de son amant, durant la période pascale. Devant le scandale, elle semble avoir choisi de mourir pour cacher la honte de la famille : Alexeï rentré de voyage après les obsèques sera mis à l'écart. C'est alors seulement que Flenouchka mise sur la cadette de Tchapourine, Praskovia, pour réaliser sa vocation de marieuse. Elle est témoin que Praskovia a flirté dans les bois avec Vassili Borissytch ! Il a beau murmurer tant et plus « Oh, tentation ! », il est manifeste que l'ascèse ne sera pas son avenir, même si on le voit hésiter, contrairement à Alexeï.

Fort de la confiance de Tchapourine, Alexeï avait clairement fait, lui, des projets d'avenir. Or la mort de Nastia a obligé Patap à se débarrasser d'Alexeï bien qu'il ait envisagé — secrètement — d'en faire son gendre. Mais l'arriviste qu'il est saura trouver le moyen de s'élever socialement en épousant une riche veuve, Maria Gavrilovna, la résidente d'un pavillon voisin de l'ermitage de Manefa.

 

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Une minorité religieuse. Au milieu du XIXe siècle la région abrite d'importantes communautés de Vieux Croyants, issus du raskol — du schisme — qui s'est produit dans l'Église russe au temps du tsar Alexis, quand Avvakoum s'est opposé aux réformes de Nikon. Alors que de nombreux raskolniki ont fait fortune dans le commerce sur le fleuve, comme Patap Maxymitch, d'autres, fuyant les villes où ils avaient été persécutés, avaient fondé des ermitages en pleine forêt.

 

Pavel Melnikov décrit la vie religieuse avec une profusion de détails. La vie quotidienne de ses personnages est envahie par les attitudes religieuses et les rites sont omniprésents dans ce roman. Les divertissements, chanter, danser, sont condamnés comme relâchements diaboliques. La maison de Tchapourine abrite une chapelle où les vieux croyants du village se retrouvent illégalement. Une lectrice est détachée à l'année par le monastère pour lire prières et textes sacrés. Les enclins devant les icônes, devant les abbesses, les bénédictions de Mère Manefa ou de ses consœurs ponctuent les jours et les heures qui s'écoulent en pensant au Salut et à la nature pécheresse des humains.

 

Se rédimer de ses péchés, prier, prier encore, est au centre de la vie des vieux croyants. Les nombreuses fêtes sont l'occasion pour les riches de faire des dons en espèces et en nature aux monastères qui en vivent généralement dans l'aisance et savent recevoir leurs invités. Une pointe d'ironie vient parfois à l'auteur notant les chevaux trop bien nourris et le confort des équipages qui mènent les Mères sur les tombes des anciens martyrs du raskol à la « ville invisible » de Kitej, là où les légendes païennes se mélangent à la mémoire des premiers ermites. L'icône de Notre-Dame de Kazan revêt une importance particulière  aux yeux des vieux croyants : n'a-t-elle pas guidé le moine réchappé de Solovki assiégé vers l'endroit boisé où créer un ermitage ?

 

Mère Manefa a un souci qu'elle partage avec toutes les religieuses de la région de Komarov : l'heure est-elle venue de reconnaître l'autorité de l'évêque de Vladimir ? Ou faut-il continuer à refuser la hiérarchie épiscopale ? Depuis des décennies, les vieux croyants n'ont plus d'évêques et leurs rares popes sont des transfuges de l'Église officielle. Leurs coreligionnaires de Moscou — troisième Rome — proposent aux religieuses d'Outre-Volga de se rallier à un évêque d'origine grecque patronné par la hiérarchie « autrichienne » du métropolite Ambroise basé à Bielaïa Krinitza. Ce sont des étrangers qui suscitent la méfiance car rien ne vaut ce qui est russe. De Moscou est donc venu un jeune érudit spécialiste des saintes écritures : Vassili Borissytch, qualifié de « cérémoniaire ». Il s'installe au monastère de Manefa. Il doit convaincre les Mères des couvents de la région. Bon chanteur, il ranime les chœurs de l'abbaye et il fait aussi battre les cœurs des jeunes filles, novices aussi bien que jeunes pensionnaires ou visiteuses gravitant autour de Flenouchka. Praskovia notamment… Oh, tentation…

 

Par des amis nobles de Petersbourg, Manefa apprend que le tsar va prendre un oukase lourd de menace pour les communautés. Depuis une certaine date du siècle précédent, il est illégal d'édifier de nouveaux couvents. Or plusieurs ont été construits, ou reconstruits, passée la date fatidique. Des couvents seront donc détruits dans un avenir proche. On annonce d'ailleurs l'arrivée d'un haut-fonctionnaire pour faire appliquer l'édit impérial. Les sœurs présentes illégalement seront renvoyées à leur ville ou village d'origine. L'icône de Notre-Dame de Kazan risque même d'être confisquée. Manefa prépare une position de repli : elle expédie des manuscrits précieux chez des amis sûrs, et elle se rend à Nijni-Novgorod en vue d'acheter des terrains à bâtir pour elle et ses religieuses…

 

 

Piotr Petrovitch Vereschtchaguine (1834-1886) - Le marché de Nijni-Novgorod (1872)

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Dans les forêts, c'est tout un monde ancien qui revit. Au fil des pérégrinations de Tchapourine et d'Alexeï, des conversations des uns et des autres, la vieille Russie nous est dépeinte sous bien des aspects, avec même citations de chansons populaires et de cantiques. Contrairement à de grands classiques du roman russe, ce n'est pas la noblesse qui focalise l'attention de l'écrivain mais plutôt la classe des marchands, d'extraction paysanne, devenus des notables, des « richards » comme Tchapourine et ses amis et leurs relations d'affaires. Par ailleurs, la traversée de la forêt permet de décrire un « artel » — sorte de coopérative ouvrière —, et les problèmes de la famille d'Alexeï sont l'occasion d'expliquer le fonctionnement du « mir », la communauté villageoise ; elle doit périodiquement fournir un homme à l'armée du tsar, ou payer un remplaçant. Bientôt les socialistes-révolutionnaires (SR) y verront une voie d'avenir, mais pas les bolcheviks.

 

Avec sa situation de carrefour terrestre et fluvial, connue pour ses foires, Nijni-Novgorod est la capitale économique de la Volga. La batellerie vit du bois qui descend du nord, des céréales et des poissons qui remontent du sud. Les premiers navires à vapeur et roues à aube animent le port. Maria Gavrilovna achète précisément un de ces vapeurs pour se lancer dans les affaires, et par son mariage Alexeï devient ainsi un marchand de « première classe » que Tchapourine jalouse car il n'a pas réussi à en faire autant. Le fleuve fait ou défait les fortunes. On se souvient qu'au temps de Pougatchev les actes de brigandage furent nombreux sur le fleuve. La fortune de Piotr Stepanytch Samokvassov, sur qui Flenouchka s'appuie pour réaliser le mariage par rapt de sa cousine, vient justement de ce temps où son grand-père fut un bandit, avant de se racheter par vingt ans de pénitence dans la cave de son domaine.

 

 

Long comme la Volga, Dans les Forêts a été publié en 1875, en feuilleton, par Pavel Melnikov sous le pseudonyme d'Andreï Petcherski. L'auteur avait été enseignant avant de passer au service du ministère de l'Intérieur, chargé d'enquêter sur les Vieux-Croyants, particulièrement dans la région de Nijni-Novgorod où il était né. Il employa ses dernières années à écrire un autre roman-fleuve sur la vieille Russie, Dans les montagnes.

 

 

Pavel Melnikov-Petcherski. Dans les Forêts. Traduit du russe par Sylvie Luneau. Préfacé par Georges Nivat. Éditions des Syrtes, 2020, 1100 pages. (Gallimard, 1957. - Traductrice de nombreux classiques russes, Sylvie Luneau est décédée en 1988).

 

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