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En attendant des romans inspirés par la pandémie du coronavirus venu de Chine, plongeons nous dans une fiction russe où la grippe tient la vedette. Alexeï Salnikov nous invite à Iekaterinbourg en plein hiver, une année au début du XXI° siècle. Le réalisme imprègne ce roman jusque dans les noms des rues, des stations de bus et de métro car les Petrov parcourent la ville, et puisque la grippe est là, les noms des médicaments aussi. Ceci n'exclut pas des passages oniriques qu'on peut toutefois attribuer à une forte fièvre. Ainsi le froid et le chaud se mélangent-ils et parfois ça nous donne des frissons. Mais l'humour est aussi au rendez-vous, dès le début du livre.

 

Depuis le trolleybus qui l'emmène à son travail malgré la fièvre qui monte, Petrov aperçoit l'ami Igor, le « voisin de datcha » qui lui fait signe de le rejoindre à bord d'un… corbillard ! On ne va pas à un enterrement mais chez Viktor, un prof de philo, pour passer la soirée à discuter et à boire. Le lendemain, s'extrayant groggy d'une voiture gelée, Petrov rentre chez lui terrassé par la grippe. En cette fin décembre, il fait -15°C dans la grande ville de l'Oural. Petrov a vingt-huit ans et travaille comme mécanicien dans un garage. Sa femme, Petrova, a un poste de bibliothécaire. À l'approche des festivités de Noël et du Nouvel An, leur fils de huit ans aimerait bien participer à la fête organisée au Théâtre de la jeunesse. Simplement, il y a un hic : toute la famille est maintenant grippée. La fièvre est carabinée et on se rue sur aspirine et paracétamol – même périmés.

 

Est-ce l'alcool, est-ce la fièvre qui gagne le lecteur, il a en tous cas besoin de se concentrer pour suivre la chronologie quand le passé resurgit. « …Petrov s'était mis à raconter qu'un jour il était allé à la fête de Nouvel An où Snegourotchka [la fille du Père Noël] l'avait pris par la main, et la main de Snegourotchka était toute gelée comme si elle était vraie. » Quand Petrov avait quatre ans, sa mère l'avait accompagné à ce spectacle, avec une amie qui venait de voir le film Le Marathon d'Automne de Daniela sorti en 1979. On retrouve le même épisode au Théâtre de la jeunesse quand Marina, une maîtresse d'Igor, joue Snegourotchka à la fête du Nouvel An ; elle qui a la main glacée remarque un petit garçon déguisé en joueur de hockey, et est surprise en sentant la chaleur de sa main brûlante. Chaud et froid, hier et aujourd'hui se mélangent.

 

Alors que le premier chapitre est intitulé d'après le nom complet de l'ami Igor, les membres de la famille Petrov ne sont pas couramment désignés par leurs prénom et filiation. Le fils, c'est Petrov junior… tout simplement. La mère c'est Petrova. Tatare, elle porte un nom imprononçable — Nourlynissa Fatkhiakhmetovna —, et ses collègues de travail l'appellent simplement Nouri. Le mari doit son patronyme succinct à l'employé de l'état-civil qui a banalement nommé "Petrov" son grand-père qui était un enfant trouvé. Il a bien un prénom, cité une fois, quand sa mère parle de lui comme étant Serioja, diminutif de Sergueï. Or Sergueï c'est aussi son ami suicidaire qui rêvait de devenir écrivain, tandis que lui, Petrov, rêve de devenir auteur de BD ; le fils adore ses planches inédites inspirées par la science-fiction et il peut coller l'institutrice quand il en fait un exposé en classe. 

 

Si Petrov et son fils sont des personnes placides, il n'en est pas de même pour Petrova. Un début de chapitre donne une information qui reste énigmatique quelques pages durant : « Petrova ne se rappelait pas combien elle en avait eu ». Des amants ? Non. Des coups de folie ? En un sens oui. « Petrova se mit à craindre pour son mari le jour où elle péta les plombs et lui entailla l'avant-bras, aussi décida-t-elle de divorcer et de vivre séparée de lui en période de crise, mais avec lui en période de rémission. » Aussi ont-ils le luxe de deux appartements pour que Petrov junior ait la même chambre chez sa mère quand tout va bien et chez son père quand il y a un problème. Effectivement Petrova a des accès de folie meurtrière, elle sent monter la crise dans son ventre, et sans doute est-elle (ou se rêve-t-elle) serial killer ; or, surprise du lecteur qui ressent maintenant quelque frisson, elle n'est en rien inquiétée pour ses crimes, et le roman ne vire pas au polar. Durant la grippe, « l'idée de l'assassinat à venir ne l'avait d'ailleurs pas complètement quittée » : la victime aurait été le mari violent de sa collègue Alina, mais un saignement de nez dû à un excès de médicament l'en a empêchée. Le soir même il lui faut s'occuper du fils malade qui réclame sa mère au domicile du père. L'arme du crime sera rangée dans un tiroir de la cuisine de Petrov. Le mari d'Alina ira se faire égorger par quelqu'un d'autre ! Non loin de là, on vient de construire la cathédrale du Saint-Sauveur-sur-le Sang-versé…, celui des Romanov bien sûr.

 

Chacun a sa face cachée : Petrov conçoit des BD et Petrova assassine les hommes violents envers les femmes. Réaliste au quotidien, avec des touches de fantastique dedans et des notes d'humour, le roman de Salnikov (que le réalisateur Kirill Serebrennikov vient d'adapter pour le cinéma) est un proche parent des romans de Kourkov — voire un digne successeur de l'œuvre de Gogol, d'où son large succès en Russie avec attribution de prestigieux prix littéraires. Enfin rassurez-vous pour Petrov junior : sa fièvre est tombée, il a pu aller à la fête… Cette lecture est tout simplement addictive et mille anecdotes encore vous attendent ! En librairie le 20 août !

 

Alexeï Salnikov : Les Petrov, la grippe, etc. Traduit par Véronique Patte. Editions des Syrtes, 2020, 305 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE