Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le romancier Yan Lianke défie la censure et se rebelle contre les conventions du réalisme chinois en littérature. Il cherche une forme romanesque apte à rendre compte des bouleversements de notre monde, parfois incompréhensibles car les causes nous échappent. De quel réel parlent les romanciers, chinois ou non ? Selon quels types de causalités en articulent-ils les divers composantes ? Après avoir analysé les caractéristiques du roman occidental du 19° siècle puis du 20°, Yan Lianke en vient à ouvrir une nouvelle voie, celle du « mythoréalisme ».

Il déplore que le « réalisme à la chinoise » reste soit « fallacieux » — restituant une image contrôlée et falsifiée de la réalité — ou « mondain », superficiel et souvent vulgaire : « Dès la révolution la littérature s’est trouvée enchaînée, obligée de descendre au niveau du réel mondain et même fallacieux … un processus rétrograde dont tels des bœufs menés par leur maître, nous avons du mal à nous affranchir » (...) « l’écrivain chinois alimente le moulin du réalisme socialiste »... « la littérature chinoise est aujourd’hui tenue à certains engagements par le système (...) Si la littérature n’a pas le droit de se confronter à l’actualité et de souligner les problèmes qui en découlent, parler de réalisme devient ridicule ». La plupart des écrivains chinois s’autocensurent et Yan Lianke s’en prend à eux avec virulence, affirmant que « le réel fallacieux leur permet de prospérer » car « l’honorabilité de l’écrivain est devenue monnaie d'échange » (...) « plus il brade sa dignité et plus on lui distribue honneurs et richesses ». « Difficile alors de [le] pousser à la résistance et d’encourager la dissection de l’idéologie politique et sociale ». En Chine, « douter et interroger ne semble plus être le rôle des intellectuels » ; n’en va-t-il pas de même en Occident ? Néanmoins l’auteur n’est pas seul  à s’insurger : quelques uns, comme Lu Xun et Mo Yan suivent la même voie.

Pour Yan Lianke seuls le réalisme « vital » — celui de l’expérience et de la vie — et spirituel, celui qui éclaire les profondeurs de l’esprit et de l’âme humaine donnent profondeur à la fiction. L’auteur reste admiratif des grands romanciers du 19ème siècle : Balzac, Stendhal, Flaubert, Tolstoï et Dostoïevski car ils ont su disséquer leur époque et créer des personnages archétypaux, à la psychologie complexe, à la fois lumineux et sombres. Mais  ceux-ci restaient déterminés,  autant par leur caractère que par leur environnement social, dans un monde où tout événement trouvait son explication selon le principe de « causalité absolue » : « héros que des milliers de fils lient à la société au point de rendre les uns indissociables de l’autre ». Cet univers fictionnel dépourvu de hasard a atteint ses limites au 20° siècle, selon Yan Lianke, lorsqu’avec Kafka a surgi la « causalité zéro » : Samsa s’est réveillé métamorphosé en cloporte, sans aucune explication. Ce qui advient n’a plus de cause, surgissent le pur hasard, l’absurde tragique de la condition humaine. Yan Lianke préfère la voie médiane de la « semi-causalité », à l’œuvre  dans « Cent ans de solitude » de Garcia-Marquez ou « La Peste » de Camus. À la causalité absolue se mêle une part de contingence, d’ambiguïté : Un peut-être qui balance et fait en souriant la navette entre le « c’est tout à fait possible » à  la Tolstoï et le « c’est rigoureusement impossible » de Kafka. Ce « réalisme magique » où «  le réel demeure invisible et caché sous la réalité »,— la causalité interne —, l’auteur le nomme le « mythoréalisme » et espère en  convaincre les romanciers chinois contemporains ; reste à déterminer, « si nous saurons vraiment nous défaire des contraintes et des habitudes du réalisme à la chinoise ». Selon Yan Lianke, « Le clan du sorgho rouge » de Mo Yan  constitue le plus bel exemple actuel de ce mythoréalisme qui, depuis des millénaires, nourrit les contes.

Puisque  le réalisme classique,  l’absurde, et  le réalisme socialiste sont frappés d’obsolescence, Yan Lianke incite les romanciers, chinois ou non, à élaborer une nouvelle forme romanesque plus propre à restituer les chaos du monde contemporain, à en rechercher les causes cachées, ces forces qui interagissent à notre insu et que nous prenons pour le hasard. Cet essai polémique nous invite à questionner notre propre présence au monde.

YAN Lianke. À la découverte du roman. Traduit par Sylvie Gentil. Editions Picquier, 2017, 193 pages.

Lu et chroniqué par Kate

Tag(s) : #CHINE, #ESSAIS