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  Le réalisme magique, choix d’écriture fictionnelle cher à Yan Lianke, confère à ce récit profondeur et poésie. Au village de You, perdu au cœur des monts Balou, terre généreuse où murissent blés et maïs, You Sipo lutte pour s’occuper de ses quatre enfants, dépourvus de prénoms, tous atteints d’épilepsie transmise par leur père You Shitou qui a abandonné les siens et s’est donné la mort.
  L’auteur maîtrise l’art du conte traditionnel où le merveilleux s’allie à la réalité parfois cruelle, où le fil narratif tisse la violence à la célébration de la nature afin d’éveiller les consciences. Cette fable se déploie comme un chant à la louange de l’amour maternel, du courage et de l’abnégation de You Sipo pour que ses petits deviennent des « gens complets », des êtres humains comme les autres.
   À dix-huit ans, You Sipo chantait au jour de son mariage avec You Shitou un air d’opéra. Tout était bonheur et espoir. Mais naquirent trois filles et un garçon tous « idiots » ; « Mon père souffrait d’épilepsie » avoua You Shitou au médecin qui ne sut que répondre « C’est une maladie qui se transmet en sautant les générations ; même le plus fameux serait incapable de la guérir. Rentrez chez vous et réfléchissez à ce que vous pouvez faire pour ceux-là » : non coupables mais responsables, les parents !
   Le père se noya de désespoir, « tué par la peur de l’avenir » ; You Sipo entreprit alors de lui faire payer sa lâcheté, le harcelant de ses propos injurieux : alors You Shitou apparaissant tel un fantôme, tenta de se racheter en la guidant de ses conseils : cette prosopopée constitue le principal ressort magique du récit.
   You Sipo peinait à faire rendre sa terre et à canaliser ses idiots, rejetée par les paysans du village dont elle avait ruiné la réputation, censée porter malheur et « transmettre le crétinisme » lors d’une naissance. À cinquante ans elle avait réussi à marier son aînée à un boiteux retardé mental, la seconde à un borgne : deux couples aux vies misérables..
   Voici qu’à vingt-huit ans déjà la troisième réclamait un époux, non un attardé comme ses sœurs mais un « gens complet ». Témoin de ses relations incestueuses avec son frère, la mère partit lui chercher homme. You Shitou mit sur sa route Wu Shu, veuf pauvre mais complet, véritable « arnaqueur » qui exigea blé et économies. You Sipo se laissa tout voler pourvu  que sa fille N° 3 ait un époux normal. Mais voici que surgit le gendre borgne : la N° 2 enceinte allait mal et un vieux praticien avait prescrit pour la guérir une décoction d’os d’un proche parent : la potion, c’est le second ressort magique, la seconde terrible épreuve pour la mère. Pourtant déjà dépouillée de tous ses biens elle n’hésite pas  : pour sauver sa fille les os de son mari feront l’affaire. !
   Et la N° 2 guérit ! Convaincue You Sipo explose de bonheur, et entonne à gorge déployée l’air d’opéra de ses noces, ce « chant céleste » de l’épouse et future mère douée de tous les pouvoirs ; car elle sait à présent comment guérir son fils : sentant venir sa mort elle ordonne à son fantôme d’époux de prélever son cerveau et son crâne pour soigner son petit. Lors de son enterrement sa voix s’adresse à sa progéniture : « Ce mal est héréditaire. Vous savez maintenant comment soigner vos enfants ».
   Ce conte cruel classique rappelle tous les parents à leurs responsabilités ; aucun de leurs enfants n’est condamné, il leur faut juste tout faire pour leur avenir, tout donner, jusqu’à leur propre vie si besoin.
   On note que le thème des « gens complets », opposé aux anormaux, aux handicapés semble récurrent chez Yan Lianke (cf. Bons baisers de Lénine), signe de son empathie pour les plus faibles ?
   • YAN Lianke. Un chant céleste. Traduit par Sylvie Gentil. Éditions Philippe Picquier, 2017, 89 pages.
Lu et chroniqué par Kate
Tag(s) : #CHINE