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Si dans “Confiteor” de Jaume Cabré le fil conducteur est un violon, dans “Sous un autre jour” c'est un violoncelle — un Ruggieri — qui tient ce rôle. Pourtant, rien de musical au début du roman de l'écrivain danois quand on suit Irene, avocate spécialiste du divorce, rentrant à la maison, et qu'elle découvre sur le répondeur téléphonique la voix jeune de Susanne et prend alors conscience que son mari vit une liaison extra-conjugale.

Dans ce roman bien contemporain — il se passe principalement à Copenhague en 2000 — on se croit d'abord emmené dans une histoire plate comme le Danemark, une banale histoire à répétition de couples qui divorcent. Jadis Viviane, la mère d'Irene, avait été quittée par son mari médecin parti rejoindre une femme de vingt plus jeune. Aujourd'hui Martin Beckman quitte Irene, qui apprend peu après que Thomas, qu'elle a fréquenté jadis un été durant, quitte Sally pour l'étrange Tatiana... Ces couples paraissent aussi fragiles que des tours en Lego... 

À la veille d'une opération chirurgicale, Viviane a remis une grosse enveloppe à Irene au cas où elle ne se réveillerait pas. Tout se passe bien mais Irene ne résiste pas : l'enveloppe contient un journal intime de sa mère, écrit en 1948, et c'est ainsi qu'elle découvre à cinquante-six ans dans quelles conditions elle est née et que son père n'est pas celui qu'elle croyait. Viviane aurait eu une autre existence si elle avait attendu le retour de Samuel à la fin de la guerre pour vivre avec lui. Or le péril nazi a amené le violoncelliste à se réfugier en Suède puis à émigrer. Enceinte, Viviane a préféré épouser l'ami de Samuel. Chemin faisant, un autre centre d'intérêt émerge donc et explique le titre. Il s'agit des jugements que l'on porte sur soi comme sur les autres et qui varient selon le point de vue, le contexte. De plus, libérée de Martin, Irene se découvre sous un autre jour et décide d'en savoir plus sur son père biologique alors qu'elle avait laissé passé des années avant de retrouver ce père officiel qui l'avait élevé. La rupture dans sa vie de femme apparaît clairement quand elle enlève le nom « Beckman » de sa boîte à lettres.

Mais la recherche du père, au-delà des difficultés pratiques tant qu'elle ne sait pas que le violoncelliste s'appelle Belkin, n'est-elle pas risquée ? Irene ne redoute-t-elle pas au fond d'elle même d'être déçue ? C'est l'avertissement que lui soumet Tatiana, elle-même bien déçue de retrouver à Belgrade, quelques années plus tôt, un père ivrogne et enfermé dans son nationalisme. Après l'avoir imaginé en Israël, et recherché en Amérique, Irene rencontrera son père à Vienne puis Ljubljana. Avec son violoncelle historique, bien sûr. Et tout le récit qu'il pourrait faire de sa vie depuis Leningrad en 1919.

Ce beau roman ne s'adresse pas aux lecteurs amateurs d'innovations dans les sujets ou dans la narration. Jens Christian Grøndahl écrit de manière classique. Le roman est chronologique avec seulement quelques effets de flash back. Avec de rares allusions aux conflits — génocide à Auschwitz et Srebrenica, conflits en Israël — et assez peu de considérations sur la situation sociale au Danemark — toutefois présenté comme un lieu privilégié loin des drames du monde contemporain, il plaira en priorité à tous ceux qui espèrent lire de fines analyses psychologiques.

Plaquée par Thomas, Sally « apaise son cœur grâce au baume de la calomnie ». Je cite encore : « Il existe au moins deux versions de l'histoire de Thomas. Dans l'une, il est le salaud immature, qui maximise les crises et s'adonne à des amourettes-minute. Dans l'autre, il est le héros romantique qui a suivi son cœur. » Et Irene, qui est-elle au fond, derrière son air froid de juriste ?

• Jens Christian Grøndahl. “Sous un autre jour“. Traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard, 2005, 376 pages. Existe en Folio.

 

Tag(s) : #LITTERATURE SCANDINAVE, #DANEMARK