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En 1975, Georges Perec publia W ou le souvenir d'enfance : il s'agit de deux récits entrecroisés, ses souvenirs d'enfance, et une fiction. C'est l'un des textes emblématiques de l'écrivain.

Perec qui commence son récit autobiographique par l'affirmation paradoxale « Je n'ai pas de souvenir d'enfance » nous dit avec précision, pudeur et simplicité de quoi furent faites ses premières années jusqu'à l'entrée au collège. Si le lecteur ne le savait pas encore, il apprend ici que les parents de l'écrivain étaient nés en Pologne et venus à Paris au lendemain de la guerre de 1914 et qu'ils étaient israélites mais pas pratiquants. Le petit Georges se retrouva orphelin de père en 1940 puisque son géniteur, engagé dans l'armée, mourut le jour de l'armistice, puis orphelin de mère quand celle-ci, raflée par les nazis mourut en déportation, dès son arrivée à Auschwitz-Birkenau. « Ma mère n'a pas de tombe » souligne-t-il. Le garçon qui avait sept ans en 1943 fut élevé par sa tante Esther ; il passa les années de guerre dans le Vercors où de nombreux petits Parisiens, malades, ou non, juifs ou non, avaient été envoyés loin de la capitale occupée. Pour étayer ses pages autobiographiques, l'auteur recourt à des photographies — qui ne figurent pas dans le livre — et les décrit avec un grand souci de réalisme.

La fiction se présente à première vue comme une utopie sportive que Perec aurait entreprise à treize ans avant de la reprendre pour la Quinzaine littéraire en 1969-70. Un certain Gaspard Winckler (cf. La Vie, mode d'emploi) — c'est sa fausse identité — se voit demandé par Otto Apfelstahl d'aller enquêter sur la disparition du véritable Gaspard Winckler, quelque part du côté de la Terre de Feu, où il aurait peut-être survécu au naufrage du yacht Le Sylvandre, que sa mère, célèbre cantatrice, avait affrété pour un tour du monde susceptible de sortir son fils de son handicap. Or, au lieu de nous tenir en haleine avec l'expédition vers le lieu du sinistre, Perec nous propose une utopie sportive qui, dès qu'il en approfondit les rouages se tourne en dystopie, et plus précisément en pastiche du système concentrationnaire et génocidaire nazi. C'est comme si l'on passait de la gloire des J.O. de Berlin en 1936 à l'horreur d'Auschwitz-Birkenau. Les héros du stade peuvent rapidement devenir des damnés s'ils perdent la compétition, avec « les Gardes qui les abattent à vue ». C'est « une sauvagerie décuplée par la terreur » (pages 210 et 211).

La construction de « W ou le souvenir d'enfance » n'est pas la plus radicale de l'auteur, mais on y reconnaît toutefois son penchant pour les règles compliquées, les contraintes alambiquées et autres fantaisies oulipiennes, comme par exemple une obsession pour les nombres, les classements, les calculs qui illustrent les chapitres sur le fonctionnement des championnats, olympiades, spartakiades et autres atlantiades qui se déroulent à W. Le récit dystopique témoigne aussi d'une idéologie antiféministe « où l'on ne garde qu'une fille sur cinq » sur l'ensemble des naissances, où les femmes sont cloîtrées dans les gynécées, et où les champions courent sur la piste pour rattraper les femmes et les violer devant les tribunes d'honneur (pages 168 et 169).

L'ouvrage est scindé en deux parties séparées d'une page qui ne contient que  « (…) » où critiques et commentateurs ont cru déchiffrer une énigme. Je note simplement que la description de l'île W commence juste après ce (…) et qu'on ne retrouve plus Gaspard Winckler par la suite mais l'étude de l'île W et de sa culture sportive que résume la devise « Fortius Altius Citius » qui n'est autre que la devise olympique mais énoncée à l'envers.

Le Magazine littéraire de mai 2017 contient un intéressant dossier sur l'écrivain qui a vécu trois psychanalyses, la dernière par J.B. Pontalis.

Georges Perec. W ou le souvenir d'enfance. Denoël, 1975. Réédité dans la collection L'Imaginaire, n°293, Gallimard, 1993, 224 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE