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Dans ces nouvelles parues en 1961, R. Wright, célèbre romancier noir, construit huit figures d’hommes noirs pauvres, certains anonymes, qui luttent pour survivre, sans cesse confrontés au racisme. Sans aucune qualification ils cherchent du travail et quelque reconnaissance. Isolés, habités par la peur et la haine des blancs, ils en viennent à se haïr eux-mêmes. Même si l’on fait preuve de bienveillance à leur égard, ces hommes restent suspicieux et méfiants. R. Wright maîtrise l’art de la nouvelle et sait varier les situations narratives — fable, intrigue policière par exemple, — comme les registres, le fantastique,  le sarcasme ou l’humour noir. La dernière nouvelle, « L’homme qui alla à Chicago » se distingue des autres : le narrateur s’y nomme Wright et semble un truchement du romancier pour exprimer son ressenti personnel face à cette situation.

Ainsi se demande-t-il « s’il y a jamais eu dans toute l’histoire une atteinte à la personnalité humaine plus corrosive et destructrice que l’idée de discrimination raciale ». Blancs et Noirs : deux mondes qui ignorent tout l’un de l’autre, « séparés par un vaste fossé psychologique ». « L’Amérique a peur de ce qu ‘elle ne peut pas comprendre » et « le désir effréné de pacotille aveugle le pays ». Les Blancs n’accordent d’importance qu’à l’argent et au consumérisme ; les Noirs « ont élaboré leurs propres règles de morale ». Cette fracture raciale a des conséquences dramatiques sur le psychisme de ces hommes. Traité de « singe », de « sale nègre de noir », l’homme de couleur ne se sent plus un être humain. Ainsi, pour rester libre et fuir ce « monde de mort » où la police tue les noirs, « l’homme qui vivait sous terre » choisit de se réfugier dans les égouts. Dans « l’homme à tout faire », Carl emprunte les vêtements de sa femme pour un job de bonne de maison qui lui permet, après bien des coups de théâtre, de rembourser deux cent dollars. Même face à un homme noir placide, le pauvre ne peut réprimer sa peur ni sa haine. Portier de nuit dans un hôtel louche de Copenhague, Olaf Jenson peine à contenir « un sentiment primitif de haine » face à un nouveau client, véritable géant noir. À la chute du récit ce brave homme se montrera généreux et Olaf aura honte de ses réactions. Cas plus grave, Saul Saunders, autiste et psychopathe, perçoit les blancs comme des « ombres ». Harcelé par une femme provocante, il la tue... Babou, jeune africain ramené à Paris comme domestique, a peut-être assassiné son patron, incarnation de Dieu à ses yeux. Dans son esprit, les juifs ont tué Jésus et Dieu a rendu l’homme blanc puissant. Babou veut « la même chose pour l’homme noir », pour corriger cette injustice de la religion faite par et pour les Blancs, car « Dieu n’est pas comme ça ».

   Outre leurs propos racistes, R. Wright décrit des Blancs alcooliques et pervers, hommes comme femmes : aucun sens moral ne semble plus éclairer leur conscience. À l’inverse les huit hommes font preuve de beaucoup de courage et d’honnêteté quand ils ne sont pas harcelés.

   Ces nouvelles  permettent de comprendre à quel point, dans les années 1960, la haine raciale détraquait le psychisme des Blancs comme des Noirs, bien que de manière différente. Hélas, un siècle après, cette tragique fracture entre les deux mondes ne s’est guère résorbée aux USA, comme le montrent les œuvres récentes de Ta-Nehisi Coates, Une colère noire, et Le grand combat.

  • Richard Wright. Huit hommes. Traduit par Jacqueline Bernard et Claude-Edmonde Magny. Julliard, 1962, puis Folio, 1989, 306 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS, #NOUVELLES