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Le roman nous donne à voir, dès l'incipit, la vie privée de deux couples appartenant aux milieux privilégiés du Pérou. D'un côté les Casasbellas, Luciano, un avocat des milieux d'affaires, et son épouse Chabela ; et d'autre part les Cárdenas, Enrique dit Quique, ingénieur et homme d'affaires généralement avisé, et son épouse Marisa. Les Casasbellas possèdent à Miami un appartement qui leur permet de s'échapper temporairement de Lima, de ses coupures de courant, des attentats, des enlèvements, au temps du Sentier Lumineux et du groupe Tupac Amaru. La relation intime entre Chabela et Marisa est un fil conducteur du roman, mais ce n'est pas l'essentiel.

Vargas Llosa a perdu les élections présidentielles contre « El Chino », le très controversé et corrompu Fujimori à l'issue d'une campagne truquée par la diffamation dont l'écrivain fut l'objet de la part des partisans de son adversaire. Aussi ne s'étonnera-t-on pas du contenu politique de l'intrigue de ce roman et, en abordant la face cachée du pouvoir d'y rencontrer l'inquiétante figure du Docteur, secrétaire et bras droit du président, manipulateur des médias et très sûr de son autorité sur la police.

Or, Rolando Garro, un journaliste peu recommandable, nabot immonde à la tenue criarde, se lance de sa propre initiative dans une opération de chantage contre Cárdenas. Le voici reçu dans son bureau du vingt et unième étage dominant Lima :

« Sa dégaine de Tarzan roulant des mécaniques comme le roi de la jungle ? Ce petit sourire de rat qui fripait son front sous ses cheveux gominés et plaqués sur son crâne comme un casque de métal ? L'étroit pantalon en velours côtelé mauve qui moulait comme un gant son petit corps étriqué ? Ou ces souliers jaunes à semelle compensée pour le grandir ? Tout dans sa petite personne lui parut ridiculement laid. »

Garro dirige une revue, Strip-Tease, digne de la pire presse de caniveau. Il s'est procuré des photos compromettantes de Quique au milieu de prostituées, clichés pris en secret lors d'une soirée qui a tourné à l'orgie à laquelle l'avait convié une douteuse relation d'affaires qui a ensuite quitté le pays. Bientôt le scandale éclate et choque le milieu bourgeois où vivent les Casasbellas et les Cárdenas. Naturellement, Quique compte sur son ami Luciano pour se défendre au mieux.

Dans les quartiers populaires des Cinq Rues, certains personnages ont souffert des manigances de Garro, ainsi Juan Peineta dont il cassa la carrière d'amuseur à la télévision — l'auteur se moquant allégrement des émissions de divertissement “populaire”. Dans ce même quartier habite aussi Julieta Leguizamón, alias la Riquiqui, la petite journaliste aux dents longues sur qui Garro s'appuie pour ses enquêtes diffamatoires. Et c'est aussi dans ce quartier qu'une nuit Garro est retrouvé poignardé devant la boutique de jeux clandestins d'un vieil ami de Peineta. C'est d'abord Cardenas qui sera suspecté d'avoir fait éliminer le journaliste maître chanteur.

Vargas Llosa le libéral ne pouvait pas terminer son histoire sur les méfaits de la presse de caniveau. Après diverses péripéties, la liberté de la presse sortira finalement grandie car c'est la Riquiqui elle-même qui prendra la tête d'une action décisive pour dénoncer les malversations du Docteur et du président Fujimori.

Ce roman ironique et critique ne restera sans doute pas comme le plus fort des œuvres de l'écrivain péruvien. Il appartient à sa veine légère inaugurée avec Pantaleon et les Visiteuses. À retenir d'abord pour le plaisir de la lecture.

• Mario Vargas Llosa. Aux Cinq Rues, Lima. Traduit par Albert Bensoussan et Daniel Lefort. Gallimard, 2017, 293 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE, #AMERIQUE LATINE, #Pérou