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L'histoire de la traite atlantique continue de nourrir les recherches des historiens d'Europe, d'Afrique et d'Amérique. Dans l'actuel Ghana, qu'autrefois les négriers européens appelaient Côte-de-l'Or, il est une série de ports où les esclaves embarquaient pour le « passage du milieu ». L'historien Randy J. Sparks, professeur à l'université de Tulane en Louisiane, s'est consacré au principal port de cette côte. Annamaboe a été une plaque tournante de la traite, le principal port négrier de la Côte-de-l'Or, de la fin du XVII° au début du XIX° siècle.

• Le littoral est aux mains des Fante. Ils se procurent les esclaves auprès des Ashanti qui eux-mêmes sont en guerre de manière quasi-ininterrompue pour dominer leurs voisins. Au lieu de tuer les prisonniers de guerre ils en font des esclaves. De plus les royaumes tributaires fournissent des contingents de captifs. Soumis à l'autorité supérieure mais déclinante du Braffo, c'est-à-dire le « conducteur » des Fante, leurs notables, les caboceres, et particulièrement John Corrantee le chef d'Annamaboe au milieu du XVIIIe siècle, voient leur influence croître. Déjà en affaires avec les Portugais, les Hollandais et les Français, ils préfèreraient conserver une politique de la porte ouverte tandis qu'arrivent les Britanniques soucieux de s'assurer un monopole commercial.

Pour y disposer d'un fort, construit pour éloigner les commerçants des nations rivales — portugais, hollandais, français —, la RAC (Royal African Company) puis à partir de 1750, la CMTA (Company of Merchants Trading to Africa) paient aux autorités locales une sorte de rente sous la forme de marchandises, tant de première nécessité que de luxe, et très souvent d'alcools, cognac puis rhum. Les gouverneurs des forts et d'autres responsables anglais sur place jugent souvent les exigences des Fantes excessives, d'où cette formule de l'un d'eux en 1753, Thomas Melville, qui sert de titre au livre : « là ou les nègres sont maîtres ».

Outre le cabocere John Corrantee, l'historien américain s'intéresse particulièrement à un sujet britannique, natif d'Irlande. Il s'agit de Richard Brew, qui a été à la fois gouverneur du fort d'Annamaboe et ensuite commerçant installé tout à côté dans une vaste demeure richement meublée, Brew Castle... Originalité à souligner, Richard Brew a épousé une fille du chef Corrantee, et leur fils Harry éduqué en Angleterre revient en 1768 pour travailler au côté de son père. Deux enfants Corrantee furent également envoyés en Angleterre pour apprendre à connaître le pays, la langue, les usages. Si de nombreux marchands britanniques contractent des mariages « à la mode du pays » — au sens d'arrangements provisoires — tel n'est pas le cas de Richard Brew dont la femme est présentée officiellement aux invités de l'homme d'affaires. Une bourgeoisie créole parvient ainsi à se former sur la Côte-de-l'Or. Une sorte d'univers atlantique tend à se constituer.

• Le lecteur retrouvera dans ce livre tous les éléments, détails et rites concernant la traite. C'est toute une mécanique bien huilée. Le navire négrier venu d'Europe annonce par un coup de canon qu'il est prêt à faire son commerce. Des intermédiaires locaux se font connaître. Des pots-de-vin (dashes) leur seront remis ainsi qu'aux caboceres. Ces intermédiaires (gold takers) mettent en relations les capitaines avec des fournisseurs qui eux mêmes s'approvisionnent dans les marchés ashanti. Les prisonniers des Ashantis forment les ¾ des esclaves embarqués. Le bomboy surveille le chargement des pirogues. Les piroguiers jouent un rôle indispensable : ils exagèrent parfois les risques de la barre pour faire monter leur revenu. Le capitaine qui confie d'importantes marchandises à un négociant local exige en contrepartie comme gage qu'un de ses fils reste à bord comme pawn ; si les termes du contrat ne sont pas respectés la personne « engagée » devient la propriété du capitaine et pourra être vendue comme esclave...

Le capitaine négrier compte sur le soutien du fort britannique pour se sortir d'éventuelles difficultés. Des querelles éclatent parfois quant à la propriété de tel ou tel esclave, ou quant à la « légalité » de son état. Des palabres ont alors lieu. S'il y a eu erreur, les influents caboceres sont capables d'entreprendre des actions auprès des autorités britanniques et on a vu quelques cas d'esclaves libérés et rapatriés par les Britanniques. « Dans les années 1750, John Newton, sans doute le marchand d'esclaves le plus célèbre du XVIIIe siècle, récupère ainsi un jeune garçon qui avait été illégalement asservi puis vendu au Rhode Island, et le ramène en Afrique afin de gagner la faveur des négociants africains. » L'auteur étudie également plusieurs incidents graves qui mettent en péril le commerce avec les Fante, la plus grave crise survient en 1781 quand un incident mineur mal géré par le gouverneur Thomas Miles provoque le drame ; la ville voisine d'Agah est bombardée puis les soldats anglais pillent Annamaboe ! Des palabres vont durer jusqu'en 1793 pour sortir de cet écheveau de problèmes et de récriminations.

• Les esclaves sont déportés à la Barbade, ou dans les futurs Etats-Unis, notamment en Géorgie et en Caroline du Sud, au pays du riche planteur Gabriel Manigault. Mais la Révolution américaine provoque une chute de la demande d'esclaves outre une pénurie de rhum américain chez les Fante. « On estime, écrit R.J. Sparks, que le nombre de captifs déportés d'Annamaboe a chuté de 50 % entre 1776 et 1780, passant de 7 416 à 3 494. » S'accrochant à leur fonction d'intermédiaires, les Fante empêcheront jusqu'en 1807 les Ashanti d'accéder à la côte pour vendre des esclaves. Quand ils y parviennent, en 1806, massacrant les habitants d'Annamaboe, il est trop tard pour supplanter leurs adversaires dans le trafic esclavagiste puisque le gouvernement britannique met soudainement fin à la traite en 1807. Le grand chef des Ashanti, l'Asantehene, s'interroge sur les motifs des dirigeants britanniques devant le diplomate Joseph Dupuis : « S'ils jugent cela mauvais aujourd'hui, pourquoi le jugeaient-ils bon avant ? » Les Britanniques, quant à eux, instaurent des croisières pour réprimer la traite. Cette interdiction n'empêche pas les Rhum Men de Newport (Rhode-Island) de se livrer à une lucrative contrebande : entre 1804 et 1807, ils importent à Charleston, presque autant d'esclaves qu'au cours des soixante-quinze années qui ont précédé la Révolution, et en plus ils étendent leurs opérations à Cuba où la demande explose.

Au total, un livre très vivant qui apporte un regard nouveau et étatsunien sur la traite des Noirs, qui ne modifiera en fait qu'assez peu la compréhension générale du sujet, mais qui fournira des précisions intéressantes sur l'histoire du Ghana et sur certains acteurs britanniques de ce tragique commerce, sur son déroulement et sur sa fin.

• Randy J. Sparks. Là où les nègres sont maîtres. Un port africain au temps de la traite. Traduit par Marie-Anne de Béru et Myriam Dennehy. Alma éditeur, 2017, 369 pages. L'ouvrage contient un glossaire et un cahier d'illustrations.

 

Tag(s) : #AFRIQUE, #ESCLAVAGE & COLONISATION, #HISTOIRE 1500-1800