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Dans la Louisiane des années 1920, une exploitation forestière doublée d'une scierie forme le cadre de ce roman à la fois brutal et convaincant où Tim Gautreaux place comme personnages principaux deux frères dont l'un est sorti traumatisé de la guerre en France. Paru juste avant l'éblouissant Nos disparus, voici Le dernier arbre qui recèle une grande richesse en juxtaposant plusieurs centres d'intérêt.

La malédiction de la guerre. Byron le fils aîné de la famille Aldridge est le type même du soldat à qui la guerre a causé un trauma extrêmement fort après avoir été observateur des combats en France puis engagé dans l'offensive américaine près de Château-Thierry en 1918. Rentré en Amérique, il fuit sa famille à qui il ne peut se résoudre à parler de ce qu'il a vécu et des morts horribles qu'il a côtoyées. Le voici finalement “constable” à Nimbus sur une exploitation forestière dans le pays cajun près de La Nouvelle-Orléans. Au début du roman, quand Byron est localisé par un employé de sa famille, Aldridge père rachète Nimbus et envoie son fils cadet Randolph Aldridge diriger l'entreprise dans l'espoir de renouer avec Byron. Au fil du récit, le lecteur découvre un autre traumatisé de guerre, le borgne Crouch, devenu homme de main du mafieux Buzetti.

La malédiction du Sud. Tim Gautreaux est né en 1947 au cœur de la Louisiane qu'il présente, loin de ses attraits touristiques, comme un pays où la nature sauvage commande la brutalité des hommes, en même temps qu'une région entrée dans la misère depuis la guerre de Sécession par opposition à la prospère Pittsburgh, loin au Nord, où réside la famille Aldridge. La descente en train de Randolph Aldridge de Pittsburgh à la Louisiane est décrite comme une descente du paradis vers l'enfer. « Souffrir dans le Sud, cela t'apprendra à apprécier ce que nous avons ici » lui dit son père à la veille de son départ. Quittant Pittsburgh en train, Randolph admire d'abord « des villes modernes aux impeccables gares (…) des magasins regorgeant de tout ce qu'un Américain pourrait désirer. » Après Richmond, son train traverse des « gares de plus en plus petites et décrépies ». « Le jour suivant, encore plus au sud, il changea de train une nouvelle fois, et il vit des hommes décharnés debout dans les champs (…) Ici il n'y avait pas du tout de maisons de pierre, ni de rues goudronnées... » Plus loin, en Alabama, « il vit que les gares étaient surtout construites à l'aide de planches et de lattes, médiocrement badigeonnées à la chaud, ey que les champs de terre rouge n'étaient bons qu'à la fabrication des briques » puis vinrent les « terres basses et marécageuses ». C'est ainsi que le Sud où les gens luttent pour leur survie se dévoile progressivement et prépare le lecteur au pire.

La violence du pays des bayous. Elle fait partie de la nature. L'excès d'humidité et de chaleur est très bien rendu par l'auteur tandis que les serpents — les mocassins — les alligators, et jusqu'aux moustiques menacent des hommes harassés par leur travail éreintant. D'autre part, la violence se trouve portée au plus haut point par une opposition d'intérêts. La tension entre les Aldridge et le bootlegger mafieux Buzetti aboutit à une série de drames allant crescendo. Randolph veut imposer la fermeture du saloon le dimanche parce que ses ouvriers — tant Noirs que Blancs — y perdent leur maigre salaire et parce que les bagarres dégénèrent obligeant Byron à intervenir et à revivre le drame de ses combats sanglants. Il tente de séparer les ouvriers qui s'entretuent après avoir abusé du whisky de contrebande livré par Buzetti et perdu dans des jeux de cartes truqués par un cousin du même Buzetti. Les vengeances du sicilien et les représailles de Byron nourrissent des rebondissements dramatiques qui s'enchaînent mais qu'il ne saurait être question de dévoiler ici. On dira seulement que Tim Gautreaux n'épargne pas le lecteur, que le sang coule et que la cruauté n'a pas de limite.

La violence de la foresterie. Les machines, les scies, les locomotives sont peintes avec une précision sans doute très documentaire et doublée d'accident du travail. L'exploitation forestière prend réellement l'allure d'un concentré de la violence exercée sur la nature par les hommes. Le travail d'abattage des « cyprès chauves » à travers l'immense parcelle — jusqu'au dernier arbre abattu à proximité des bâtiments de la scierie et qui donne son titre au roman — témoigne d'une société avide de profiter jusqu'au bout des ressources naturelles, et laissant même les animaux désemparés. Quand l'abattage du dernier cyprès réunit la foule des ouvriers et de leurs chefs, « le patron de la scierie eut l'impression que l'on venait de basculer un énorme interrupteur central coupant d'un coup tout ce qui faisait sa vie ».

La relation entre les deux frères. Difficile pour Randolph d'apprivoiser son bouillonnant frère Byron qui refuse de parler des combats passés qui le hantent, et semble s'isoler dans l'audition de disques de country ou de blues sur son phonographe Victrola. Peu à peu, au fil des épreuves, les deux frères vont se rapprocher. Ella, l'épouse de Byron, et surtout May la servante de Randolph y contribueront. May a voulu un enfant. Quand naît Walter, les frères Byron et Randolph se sentent pousser la fibre paternelle ! C'est alors que Lillian, l'épouse de Randolph, débarque de Pittsburgh et s'installe en ville puis sur l'exploitation à Nimbus. Mais le lecteur sera pris à contre-pied : contrairement à ce qu'il aurait pu croire, ce ne sera pas la guerre entre ces femmes. Ce sont elles, et Lillian surtout, qui cherchent à apaiser les tensions dans la « colonie » forestière.

Le roman de Tim Gautreaux est un chef-d'œuvre remarquable et je suis surpris que la critique et les blogs en aient si peu montré les mérites. Faut-il croire que l'image du Sud violent et frustre mais authentique ne touche plus le lectorat de l'Hexagone ? Surtout, Tim Gautreaux sait donner à ses personnages principaux aussi bien que secondaires une épaisseur humaine passionnante. Qu'il s'agisse d'un vieux shérif timoré, d'un brave conducteur de machine, ou d'une humble servante, ses personnages brillent par leur humanité. Un livre fort, à lire d'urgence, à moins qu'on n'aime que les bluettes sans prétention.

• Tim Gautreaux. Le dernier arbre. Traduit par Jean-Paul Gratias. Le Seuil, 2014, 410 pages. Titre original : The Clearing.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS