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De 1795 à 1830, dans cet « entre-deux » de transition entre l’abolition de la traite transatlantique et l’essor de la domination coloniale, des voyageurs se sont aventurés dans l’Afrique intérieure afin de donner à voir aux Européens les territoires et les populations. Si leurs récits ont connu un grand succès de librairie, les historiens comme Serge Daget ne s’y sont guère intéressés, leur préférant le débat autour de l’abolition.  Olivier Grenouilleau, lui, se penche sur ces témoignages : Ont-ils pu faire évoluer la représentation que l’Europe se faisait alors de cette Afrique éloignée des côtes ?

Au long de son étude analytique comparative, l’historien souligne le souci de ces explorateurs de « raconter les faits avec exactitude ». Cependant ils projettent sur la réalité leurs propres références culturelles et ne peuvent éviter les préjugés ni les jugements de valeur. Néanmoins, rares sont, au début du 19° siècle, les témoignages européens sur cette partie de l’Afrique ; c’est ce qui fait l’intérêt de ces récits. Ces voyageurs ont réussi à transformer la représentation européenne d’une Afrique fantasmée, hostile et dangereuse, en donnant des noirs l’image bienveillante de grands adolescents qu’il faut aider à progresser. Les  textes de plusieurs Britanniques (Hugh Clapperton, Dochard, Gray, Gordon Laing, Richard et John Lander, et Mungo Park) et de deux Français (René Caillié et Gaspard Théodore Mollien) constituent le corpus d’Olivier Grenouilleau. La plupart d’entre eux ont moins de trente ans et relèvent de l’armée ou de la marine, excepté René Caillié. Certains ne revinrent jamais, tels Laing, le premier, avant Caillié, à découvrir Tombouctou, ou Mungo Park. Seul Mollien mourut de mort naturelle en France à soixante seize ans. C’est dire combien l’aventure les mit en danger ; il leur fallut affronter fièvres et risques climatiques, et nouer des relations, aisées avec les rois mais conflictuelles avec les petits chefs locaux, « roitelets » despotiques et cupides.

Ces explorateurs ne poursuivaient ni gloire personnelle ni visée impérialiste ; il désiraient rencontrer les Africains, les « naturels », d’homme à homme. En décrivant ce qu’ils découvraient ils entendaient « faire entrer l’histoire dans le monde réel ». D’ailleurs sous leur plume, le mot « nègre » n’a pas de sens péjoratif ; alors que le Maure, le « mahométan » porte une connotation dépréciative. Ces découvreurs ne tentèrent guère de favoriser un commerce légitime de grande ampleur entre l’Afrique et l’Europe qui se serait substitué à la traite. Leurs récits ne livrent qu‘un inventaire des productions agricoles africaines et des ressources en or et en fer.

Ce sont les problèmes culturels qui retiennent leur attention. Il est à noter que tous portent un jugement défavorable sur les musulmans, qu’ils soient Maures ou Peuls.

« Malpropres, cruels perfides, avides de pillage » les voyageurs les craignent, les sachant réfractaires à toute présence chrétienne. Gray, le plus hostile à la religion musulmane, écrit : « La principale opposition à nos succès en Afrique vient décidément de l’influence de la religion mahométane ». Selon M. Park, « la douceur et l’humilité des nègres » ne peut résister à « la barbare et brutale bigoterie des Maures ».

Même s’ils penchent tous pour l’abolition, ces voyageurs ne militent guère pour que cesse la traite transatlantique car ce qu’ils constatent c’est le rôle bien plus important des Africains que des puissances européennes dans la poursuite de la traite. Les marchands nègres s’opposent à l’abolition. Ils vendent aux Maures et aux Peuls de grande quantités d’esclaves, ce que confirme Mollien : « au lieu d’aller en Amérique ils sont envoyés dans les royaumes barbaresques »... et « l’abolition de la traite des noirs (...) demeurera illusoire jusqu’à ce que l’on puisse forcer les Maures d’y souscrire ». On perçoit aussi la gêne de ces explorateurs à s’engager car eux-mêmes voyagent avec des négriers et ont recours à des esclaves comme porteurs...

Enfin, mus par le souci de réussir, de se faire accepter, les voyageurs entretiennent l’image très flatteuse d’eux-mêmes que les Africains leur renvoient. Même si les hommes blancs les étonnent, voire les apeurent parfois, les noirs les croient tout puissants et doués de pouvoirs surnaturels. Car, tout comme les marabouts qui rédigent en arabe des « charmes », des gris-gris magiques, les blancs maîtrisent l’écriture.

Bien que les auteurs de ces récits divergent souvent dans leurs ressentis autant que dans les conditions de leurs voyages, tous s’accordent à témoigner de la réalité de l’Afrique intérieure et de l’hospitalité des noirs capables de progrès si les Européens les considèrent comme des frères qui méritent leur aide. Certes ces voyageurs ont modifié l’image que l’on se faisait de ces contrées éloignées de la côte. Mais ce ne fut pas, sans doute, au bénéfice des Africains : l’image des gentils noirs admiratifs du héros blanc a pu inciter, dès 1850, à les coloniser.

Olivier Grenouilleau. Quand les Européens découvraient l'Afrique intérieure. Tallandier, 2017, 348 pages.

 

Tag(s) : #AFRIQUE, #HISTOIRE 1789-1900, #ESCLAVAGE & COLONISATION