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« Pourquoi est-ce que j'écris un bouquin pareil, et pourquoi est-ce que vous le lisez » se demande Nick Tosches à quelques pages de la fin du livre. Telle est bien la question que je me suis posée depuis le début car il existe d'autres biographies d'Arnold Rothstein, comme celle de l'expert new-yorkais des années 20, David Pietrusza, avec un bon index à la fin, (Basic Books, 2003 et 2011), livre que Tosches cite à la dernière page de son indigeste « bouquin ».

L'originalité du « bouquin » de Nick Tosches est à chercher dans sa composition et son écriture tant on croit avoir affaire à un brouillon. Il semble que l'auteur ait du mal à choisir son approche du sujet et à s'y tenir : à savoir la vie et la mort du père du crime organisé new-yorkais, le mentor de Franck Costello, Lucky Luciano et Meyer Lansky. Rien que ça. Mais ça part dans tous les sens et le plan m'échappe. L'auteur traite avec force détails l'installation des Juifs à New York, particulièrement au XIXe siècle, quand débarque Yoshué Rothsteyn — devenu Harris Rothstein — qui était né dans la zone de résidence des Juifs de l'empire russe vers 1820. Harris fabriqua et vendit des casquettes. Son fils Abraham devint un riche homme d'affaires spécialisé dans la confection au temps des « sweat shops » et c'était un vrai chef de clan familial, et il fut un notable. Troisième génération, Aron dit Arnold, né en 1882, rompit avec la morale rigoureuse de sa famille et se lança dans tous les trafics possibles du début du XXe siècle, tels que la vente d'héroïne, les paris clandestins, les matches truqués, l'extorsion de fonds, sans compter des relations douteuses avec Tammany Hall, l'organisation du parti démocrate qui tenait la mairie. Arnold possédait un casino prospère à Saratoga. Il a gagné 800 000 $ dans une course gagnée par un cheval de son écurie — vendue peu après — et a été accusé du trucage d'un célèbre match de base ball en 1919 : on ne prête qu'aux riches c'est bien connu !

Ses activités profitables lui permettaient de mener une vie de riche avec chauffeur pour conduire son Hispano Suiza, de s'habiller avec un luxe exquis, de combler une épouse qui passait son temps à traverser l'Atlantique sur les paquebots. Sa fortune lui permit aussi d'entretenir une série de beautés toutes plus ou moins tentées par le théâtre, les Ziegfeld Follies, ou le cinéma, bref des « chercheuses d'or ». Pour la dernière de ces filles, Inez Norton, il retouche son testament en 1928 et c'est alors qu'il est assassiné après une soirée passée à son restaurant habituel, le Lindy's, sur Broadway, et à jouer aux cartes avec ses amis. Son assassinat était peut-être en rapport avec un projet de trafic de drogues qu'il aurait concocté avec le financier belge Alfred Loewenstein connu pour être tombé d'un Fokker en vol, autre disparition mystérieuse de la même année 1928...

Outre de multiples (et parfois pesantes !) digressions et des attaques contre le maire Rudolf Giulani, on peut lire le bouquin de Nick Tosches comme une tentative d'histoire des Juifs depuis l'invention de l'hébreu et du monothéisme, comme une esquisse d'histoire de New York, entre Juifs, Irlandais et Italiens, ou encore comme un brouillon de l'histoire des déménagements de la famille Rothstein entre 1850 et 1928 dans Manhattan. Un vrai jeu de piste — épuisant — à suivre sur le plan de la cité ! Au début, ils vivent surtout dans ce qui deviendra Lower East Side, avant de monter jusqu'à Harlem, puis de redescendre, tandis que le ménage Arnold et Carolyn se fixe dans les beaux quartiers, mais de part et d'autre de Central Park car le couple vit séparé.

Bref, rien d'une écriture classique ni d'une biographie académique. Certains y trouveront le charme d'un conteur sans façon, et toute la couleur locale qu'on peut attendre d'une plongée dans ces décennies disparues où le ticket de métro valait dix cents. Puis survint le krach.

Nick Tosches. Le Roi des Juifs. Traduit par François Lasquin, Albin Michel, 2006, 473 pages. [King of the Jews, New York, 2005].

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS