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Si le XIXe siècle s'est posé la question de l'ouverture du marché chinois au commerce européen, l'ordre des jésuites l'avait largement devancé puisque c'est en 1582 que Matteo Ricci quitta Goa pour Macao, alors sous contrôle portugais, pour entrer en Chine et y entreprendre sa mission évangélique. Il devait rester dans l'Empire du Milieu jusqu'à sa mort. Historienne des sciences, Michela Fontana nous montre que Matteo Ricci avait une vision très particulière de son travail de missionnaire car la moitié au moins de son activité a consisté en un travail d'acculturation des lettrés chinois aux lettres et aux sciences venues d'Europe. L'aventure du jésuite italien représente quelque chose d'exceptionnel tant sur le plan humain que culturel et ce fut reconnu par l'empereur Wanli en personne puisqu'il ordonna d'inhumer le jésuite en terre chinoise, aux portes de la capitale, sous le nom sinisé de Li Madou qu'il utilisait depuis son arrivée sur le sol chinois.

Quittant l'Italie, Matteo Ricci — en compagnie d'autres jésuites — fit étape au Portugal pour apprendre le portugais qui lui servirait aux Indes où il séjourna de septembre 1578 à avril 1582, le temps de constater la maladresse des Portugais à l'endroit des hindouistes. Arrivé à Macao en août 1582, Matteo Ricci entreprit rapidement de constituer un Dictionnaire portugais-chinois. Il avait compris la nécessité de parfaire au plus vite sa maîtrise du chinois pour comprendre la culture classique du pays et pouvoir converser avec les mandarins et bientôt les étonner par sa connaissance du confucianisme. Le lecteur suit les déplacements de Ricci , en compagnie de différents compagnons de mission ; on le suit d'abord à Zhaoqing (à l'ouest de Canton) puis plus au nord à Shaozhou, Nanchang et Nanjing, avec toujours en perspective de se rendre à la cour impériale. Son idée d'apporter sa science d'occidental en matière de calendrier, de cartographie, d'horloges, d'astronomie ne le quitte jamais car il espère pouvoir s'appuyer sur cet apport pour mieux convertir des gens importants. Effectivement, ses connaissances, notamment en géométrie, lui permettent de gagner l'estime voire l'amitié d'un certain nombre de mandarins et d'eunuques influents pour s'installer à Pékin. Matteo Ricci traduit en chinois les Eléments d'Euclide qui lui paraissent fondamentaux pour apprendre à penser selon une logique irréfutable à la différence des lettrés trop imbus de la seule culture confucianiste qu'ils devaient maîtriser pour réussi leurs concours.

Une mappemonde de Matteo Ricci. Voir l'article sur le blog Histoire Globale.

Et Matteo Ricci est invité à la Cour, mais il ne rencontre pas personnellement l'empereur Wanli, personnage curieux, plutôt fâché avec les mécanismes du pouvoir et de l'administration céleste, mais admirateur des horloges venues d'Europe et des cartes du monde avec les tropiques (ce que les Chinois n'incluaient pas jusqu'alors) et que lui offre Ricci. Côté évangélisation, le succès des jésuites n'est pas aussi probant, même si certains personnages de la Cour impériale se convertissent. Comme disait un lettré chinois, « on n'avait jamais entendu parler d'un Maître du Ciel cloué sur un échafaudage en forme de caractère dix ». Les préjugés des jésuites contre les bouddhistes limitent sans doute leur avancée, mais c'est surtout à cause d'une incompréhension mutuelle que ces hommes ne parviennent pas à s'affranchir malgré leurs efforts et en raison de valeurs différentes. Les lettrés chinois ne sont pas sensibles à la transcendance qui anime le missionnaire italien. Après la mort de Ricci en 1610, d'autres jésuites seront influents à la Cour, jusqu'au XVIIIe siècle, pour régler la question du calendrier chinois et satisfaire ainsi une demande officielle de l'empereur Chongzhen, le dernier empereur de la dynastie Ming, soucieux que les éclipses soient correctement prévues. La ligne suivie par Ricci, marquée d’accommodements théologiques, va entrer en conflit avec ses supérieurs et avec la papauté : c'est la “querelle des rites”. Finalement la Compagnie de Jésus sera bannie de l'Empire du Milieu en 1724, et supprimée par le pape un demi-siècle plus tard.

Matteo Ricci avait aussi expliqué à ses supérieurs incrédules que la Chine où il vivait était bien le Cathay découvert des siècles auparavant par Marco Polo, de même qu'il avait appris à ses interlocuteurs les dimensions du monde. Et pour le lecteur, cette biographie permet d'entrer par la grande porte dans la Chine de 1600.

Michela Fontana. Matteo Ricci. Un jésuite à la cour des Ming. Salvator, 2010, 456 pages.

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1500-1800, #CHINE, #DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES, #BIOGRAPHIE