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Installée à Pékin depuis quinze ans, Christine Cayol y organise des rencontres entre artistes français et chinois et accompagne les entrepreneurs occidentaux dans leur projet d’installation en Chine. Elle évoque la conception chinoise du temps dans ce milieu artistique et entrepreneurial en partant de son expérience de terrain. Cet essai très personnel n’est pas sans rappeler Montaigne : un peu idéaliste , très cultivée, C. Cayol aime à digresser sur la peinture, la littérature, la musique. Afin d’approfondir son approche du temps chinois, on lira avec intérêt l’ouvrage d’Elisabeth Martens — « Qui sont les Chinois ? » — ainsi que l’étude scientifique de Z. Guo — « Pensée chinoise et raison grecque ». Pourquoi les Chinois donnent–ils à leurs interlocuteurs occidentaux l’impression d’avoir  le temps ? Parce qu’ils savent laisser son temps au temps.

Les Chinois ne sont pas moins esclaves des smartphones, des ordinateurs que les Occidentaux ; mais ils ne « stressent » qu’au dernier moment  et ne restent pas en permanence tendus vers la réalisation de l’objectif fixé. Ils n’adoptent pas notre posture d’emprise rationnelle de l’avenir, car, dans la pensée chinoise, tout est relatif, jusqu’au dernier moment tout peut changer : il ne sert donc à rien de trop prévoir, il faut laisser advenir. Les Chinois n’ont pas une conception utilitariste du temps, il ne constitue pas le moteur de l’action.

C. Cayol relate quelques anecdotes révélatrices. Si les Chinois arrivent toujours en avance à un rendez-vous, c’est pour avoir le temps de se préparer à accueillir leur interlocuteur : empressé mais non pressé ! En revanche, un rendez-vous peut être annulé au dernier moment car le Chinois avait plus urgent à faire, sa mère à honorer, un ami à consoler... Lors d’un dîner d’affaires les Occidentaux restent éberlués car nul n’y parle d’affaires : le dîner donne l’occasion d’instaurer une confiance, de se connaître afin d’arriver à s’accorder sans conflit et sans qu’aucun des deux partenaires ne perde la face. « C’est la qualité de la relation qui induit des résultats » remarque C. Cayol. De même, une heure avant le début d’une réception les chaises livrées ne sont pas les bonnes ; une des personnes les plus importantes n’a pas été invitée... Et une heure après, tout est résolu grâce à la réactivité des acteurs et à l’esprit de groupe. L’entrepreneur occidental en attente d’une date précise doit accepter de s’entendre répondre « Cela dépendra » ou « Il est trop tôt » : car la maturation du projet demeure fondamentale.

Le Chinois, fils du Ciel, est fils de la nature habitué au changement permanent : le temps est une vague sur laquelle il convient de bien « surfer » selon la juste métaphore de E. Martens ; à l’inverse, l’Occidental, fils de Chronos, se voit dévoré par ce temps qu’il entend maîtriser.

Certes pour lui qui veut tout organiser, cette impression d’improvisation est anxiogène. Il juge à tort les Chinois opportunistes, versatiles voire hypocrites. C’est seulement qu’en Chine, « la façon dont les choses s’amorcent et de mettent en place compte plus que le résultat ». C’est une erreur de croire que la rationalité occidentale est la seule manière d’envisager le monde et d’appréhender le temps. Pour les Chinois, toute valeur, toute opinion sont relatives et sujettes à évolution, ce qui explique leur pragmatisme et leur remarquable capacité d’adaptation. Il y a toujours du Yin — l’automne — dans le Yang — l’été.

À travers ses anecdotes et non sans humour, C. Cayol nous exhorte à interroger notre rapport au temps : « en marche ! » écrit-elle, aimable clin d’oeil à l’actualité puisque son livre est paru en avril 2017, le mois même où Emmanuel Macron lançait son mouvement...

• Christine Cayol. Pourquoi les Chinois ont-ils le temps ? Tallandier, 2017, 283 pages.

 

 

 

Tag(s) : #CHINE, #ESSAIS