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Quand je lis ou j'entends dire que l'histoire de France s'inscrit dans une sorte de « roman national » cela signifie de mon point de vue une fiction à base de grands hommes et de grands événements, dispositif assez commode pour raconter le passé en images d'Épinal — mais sans considération pour le travail des chercheurs d'aujourd'hui. Patrick Boucheron et ses 122 collègues — principalement universitaires — n'ont pas voulu laisser les faux spécialistes de l'histoire grand public et à grand tirage monopoliser davantage les rayons des librairies : « Aux publicistes les facilités narratives d'un récit s'éloignant sans scrupule de l'administration de la preuve, aux historiens les circonvolutions embarrassées pour ramener ce récit aux froides exigences de la méthode ». Voyons le résultat.

   Dès sa parution l'ouvrage a été un succès de librairie dépassant les attentes des auteurs. La forme de l'ouvrage y est pour beaucoup sans doute. Au lieu d'un récit continu et indigeste, l'ouvrage se présente comme une succession chronologique de 146 brèves notules libérées des notes infrapaginales. La lecture peut rester linéaire ou devenir ludique, s'aventurer dans les renvois chronologiques et l'index des noms ou grappiller des entrées sur la table en fin d'ouvrage. Mais à mon avis le succès s'explique autrement. Comme s'il s'agissait du manifeste d'une génération d'historiens réunis autour de Boucheron, l'ensemble s'inspire de l'histoire connectée, à toutes les époques, de manière à briser l'enfermement dans une histoire strictement nationale. Chaque sujet se trouve ainsi aéré par une ouverture sur l'extérieur, et donc jamais totalement refermé sur l'entre-soi franco-français.

   La méthode contient donc énormément de surprises qui enchantent le lecteur tout en balayant les repères classiques : l'antiquité gauloise et romaine, la féodalité, le monachisme, la Renaissance, les Lumières, la révolution industrielle, les guerres mondiales, etc... La subjectivité de chacun s'attachera à tel ou tel article marquant ou insolite, et le livre n'en manque pas ! Pour ma part, le rabbin de Troyes qui commente le Talmud (1105), l'esclave noir à Pamiers (1446), l'inauguration du Négresco sur la promenade des Anglais (1913), ou le lancement du N°5 de Chanel (1921) ont vraiment piqué ma curiosité. Par ailleurs, tout lecteur y retrouvera une bonne dose d'“incontournables” : la fondation de Marseille, la mort de saint Louis, la bataille de Marignan, le massacre de la saint Barthélémy, l'assassinat d'Henri IV, la révocation de l'édit de Nantes, le sacre de Napoléon, la Commune de Paris, l'exposition coloniale de 1931 ou la fin de la IVe République, etc. Le chapitre consacré au second XIXe siècle, intitulé « la mondialisation à la française », est peut-être le plus réussi avec sa façon de montrer la France comme un pays dynamique (libre-échange, canal de Suez, travaux de Pasteur puis des Curie…)

   Mais évidemment cette Histoire mondiale de la France n'est pas une encyclopédie exhaustive, et bien des choix restent discutables. Ce serait pourtant lui faire un mauvais procès que de reprocher des absences ponctuelles et bien des sujets n'apparaissent qu'indirectement. Néanmoins, la technique consistant à faire un pas de côté a incontestablement écarté des sujets difficiles ou polémiques, comme nos conflits coloniaux : pour s'en tenir aux principaux, la guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie ont été évacuées.

   Ce livre qui n'a rien d'un petit Lavisse du XXIe siècle, ni d'une Histoire de France pour les Nuls, restera probablement, par son geste pédagogique réunissant de nombreux professionnels de la recherche historique, comme un témoignage des doutes et des affrontements auxquels l'histoire a pu conduire ces dernières années dans un pays auquel l'Europe et le Monde donnent aujourd'hui le vertige.

   • Patrick Boucheron (dir.) - Histoire mondiale de la France. Seuil, 2017, 790 pages.

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE GENERALE