Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Depuis le 19e siècle on craignait, en Occident, l’extinction des populations en raison de l’épuisement démographique et de l’arrivée d’étrangers. Dans l’Allemagne affaiblie des années 1930 ce risque a amené Hitler et les idéologues nazis, pour sauver leur peuple, à réécrire le passé selon leur propre vision du monde. Professeur à la Sorbonne, Johann Chapoutot la constitue en « objet d’histoire » et vise à « livrer une contribution à la compréhension d’un phénomène historique et humain a priori incompréhensible ».

Certes les millions de morts de la Shoa révoltent à jamais ; toutefois l’historien démontre que les acteurs de ces crimes contre l’humanité n’étaient ni des fous ni des monstres, mais bien des hommes, comme l’écrivit Primo Levi. Ils ont élaboré une démarche logique. Bien que fondée sur le mythe de l’harmonieuse complémentarité entre l’homme et la nature et soutenue par des arguments spécieux, elle a convaincu des milliers d’hommes et de femmes.

Les nazis n’ignoraient pas qu’ils choquaient les consciences éduquées, pourtant il fallait accomplir cette « révolution » au sens premier, revenir à l’état de nature des premiers Germains, quand la violence et le meurtre étaient légitimes pour protéger leur tribu. Les Goebbels, Himmler ou Bormann ne furent pas les seuls chantres et reprirent d’ailleurs des idées répandues alors en Occident — « l’exploitation de l’allogène, la colonisation, le racisme, l’impérialisme ». Ils légitimèrent leur conception de l’histoire en arguant de leur prétendue proximité avec les anciens Grecs, eux aussi venus du Nord. « La philosophie grecque est la philosophie d’un peuple qui nous est apparenté par la race » déclarait Becker. Après la guerre du Péloponnèse et l’invasion des Sémites venus d’Asie, les Grecs auraient été dénaturés. Les nazis n’hésitèrent pas, en outre, à s’approprier la pensée platonicienne ; ils y voyaient l’éthique de combat d’un véritable homme nordique. Parce qu’il replaçait « l’individu dans le tout de l’ordre du monde », Platon apparaissait comme l’ancêtre du Führer.

De la même manière, les pédagogues récupérèrent et pervertirent la pensée kantienne dans les nouveaux manuels de philosophie de classe terminale. Autrefois le peuple allemand respirait « la paix et la sérénité » ; comme les Grecs anciens,  il ne prit garde ni aux invasions allogènes au cours des guerres entre 1628 et 1914, ni à l’expansion des valeurs portées par le catholicisme et la révolution de 1789.

Il fallait donc retrouver l’originelle germanité en rejetant ces forces acculturantes. Pour Hitler, « Tu ne tueras point est une loi des juifs, non de Dieu », une posture hypocrite de ces êtres difformes et incomplets pour se protéger. Aimer son prochain, croire à la liberté, l’égalité,  la fraternité ou aux droits de l’homme est contraire aux lois biologiques. Selon leur vision holiste du monde, les nazis considèrent l’être humain comme un animal sans liberté, agi par les lois naturelles ; sans commune origine, les races sont inégales, les blancs supérieurs à tous, les métis une souillure honteuse. Seule la nature légifère, élimine les faibles et les malades ; il n’existe donc ni droit ni morale universels, mais propres à chaque peuple car « le droit sert le peuple » et procède lui-même de la nature, de l’instinct et non de la raison. Le peuple allemand doit « combattre  ce qui, dans la grande lutte des races, menace son droit à la vie ».

Hitler visait donc à ré-enraciner son peuple sur son sol, à le protéger de toutes influences étrangères et à relancer sa croissance démographique.

Le traité de Versailles avait réduit son espace vital de 15% et l’avait privé de ses colonies. Or c’est le sol qui donne naissance au sang ; si l’espace vital se réduit, le peuple, semblable à un arbre, manque de sève, de sang, ce qui  entraîne « une déréliction morale et la déliquescence physique ». Il fallait reconquérir puis décontaminer les terres du grand Est, souillées par les Slaves et les Juifs. À l ‘époque, les découvertes de Pasteur et de Koch avaient généré une véritable psychose des microbes en Occident. Ainsi l’antisémitisme se médicalisa : les « poux » juifs venus d’Asie Mineure, comme les rats propageaient la peste et autres maladies : brûler leurs corps assainirait le territoire.

Il fallait enfin procréer sans limite : les nazis condamnèrent la contraception, l’avortement, l'homosexualité et le mariage monogame « œuvre satanique de l’Église catholique » selon Himmler. Les « Lebensborn » accueillirent nombre d’enfants « illégitimes » et leurs mères célibataires car « Enfanter est un devoir, se marier est secondaire » : le ventre restait l’arme de combat des femmes.

Selon la vision du monde nazie, le peuple allemand devait se battre pour ne pas disparaître et pour sortir de l’Histoire, pour retrouver ce paradis originel où régnait la loi du plus fort, où agriculture et puériculture garantissaient bonheur et prospérité.

Sans excuser l’horreur des crimes nazis, J. Chapoutot en éclaire les mobiles. En réinterprétant l’histoire allemande à la lumière d’un soi-disant mythe originel et en puisant dans les idées à la mode en Occident , les nazis ont échafaudé une vision du monde et en ont convaincu une grande partie de leur peuple en proie au désarroi.

Johann Chapoutot. La révolution culturelle nazie. Gallimard, 2017, 282 pages.

Lu et chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1900 - 2000, #ALLEMAGNE