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Directeur du laboratoire pour la Science de l’Individu à Harvard, T. Rose se fonde sur maintes expérimentations et se réfère à de nombreux spécialistes renommés pour dénoncer l’illusion néfaste que constituent les normes et les moyennes. Sa démonstration vaut autant pour la France que pour les USA. En milieu scolaire, entrepreneurial, hospitalier, on use de procédures standardisées, liées à l’idée erronée qu’il existerait un « homme moyen ». Ce mythe, inventé au 19° par deux mathématiciens, Godelet et Galton, a la vie dure. « Tout système conçu autour de la  personne moyenne est voué à l’échec : il faut s’adapter à chacun car nul n’est moyen » martèle T. Rose. Même si certains chefs d’entreprise, certains enseignants tentent de substituer à la « tyrannie  de la norme » la prise en compte des potentialités individuelles, il reste fort à faire pour que nous cessions de raisonner en termes de moyennes, illusoire outil de l’égalité des chances.

On a pris l’habitude depuis le 19e siècle, de considérer la moyenne comme un « indice fiable de normalité » ; de plus, depuis Taylor, on a standardisé le travail comme l’enseignement. On continue d’évaluer les élèves selon des programmes pédagogiques normalisés, dispensant les mêmes connaissances en vue des mêmes diplômes. Les pédiatres standardisent l’âge de la marche, de la parole ou de la lecture. On impose la similarité aux élèves comme aux employés : « être unique est devenu un fardeau ». Pourtant T. Rose démontre qu’il est des principes simples et évidents de valorisation de l’individualité. Depuis 2015, Google et Microsoft ont abandonné le recrutement et l’évaluation fondés sur les notes, les résultats aux examens ou les diplômes obtenus par leurs demandeurs d’emploi pour ne s’intéresser qu’à leurs talents, leur type d’intelligence ou de créativité. Car ceux-ci sont variables : on peut performer dans un domaine, jamais dans tous, ni faire preuve d’intelligence en toute situation. C’est la grande illusion des tests de Q.I. : nul n’est intelligent dans l’absolu. Chaque élève, chaque employé a un profil discontinu : on est bien loin du stéréotype de l’homme moyen.

En outre, on a tort de penser que les traits de caractère soient fixes ; notre personnalité n’étant ni stable, ni constante ils varient avec le contexte. Connaître ces interactions relativise les jugements hâtifs portés sur un individu. Tel élève apparaît introverti en classe, mais extraverti en cours de récréation ; tel autre agressif avec ses copains mais docile avec les adultes : on ne peut les étiqueter ni introverti, ni agressif. Tel enfant ne marche pas encore à dix-huit mois mais n’est nullement « en retard ». Car le temps pour passer chaque étape de l’apprentissage est inscrit dans la configuration mentale de chacun.

Il faut donc permettre à chacun d’apprendre selon son rythme, or on pénalise tel qui a besoin de plus de temps que les autres élèves car on croit que rapidité d’exécution signifie intelligence. Le moyennisme induit quantité de préjugés et de stéréotypes.

Selon T. Rose, offrir aux élèves des parcours différenciés selon leurs talents, aux employés davantage d’initiatives de projet et de responsabilité représentent autant de voies pour échapper au moyennisme qui étouffe les individualités, génère angoisse et démobilisation sans assurer une véritable égalité des chances : celle-ci doit s’entendre à l’opposé de l’égalitarisme comme de la normalisation, permettant à chaque élève, à chaque employé de construire son propre parcours de réussite.

T. Rose exhorte à valoriser les différences, à renoncer aux moyennes. C’est un appel à une profonde transformation de nos manières d’évaluer autrui.

Todd Rose : La tyrannie de la norme. Traduit par Christine Rimoldy. Belfond, 2017, 297 pages.

Lu et chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #EDUCATION