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Si les histoires de Robinson nécessitent une île pour façonner un monde à sa convenance, au milieu des Pyrénées une terrasse inaccessible suffira à Bonaventura Mir i Peiret, dit Ventura ou plus simplement Tura. L'affaire démarre en 1837, au temps de la guerre carliste, dans un village de Catalogne. Parti sur la montagne avec deux autres villageois en quête d'un chien blessé, il s'est retrouvé isolé sur un vaste replat qui surplombe le village de Malpui et il a choisi d'y vivre à l'écart de sa famille et du monde bien que le seul du village à savoir lire et écrire en dehors du curé.

Dans la viguerie de Pallars, on ne naît pas bon sauvage, on le devient. Aîné d'une famille aisée qui possède le domaine du Poblador, il a jadis préféré l'argent pour mener des études de droit à l'héritage des terres qui du coup reviendraient à son frère cadet. Un jour, à la veille de devenir notaire, il rencontra la belle Filomena, et tout capota. Quand elle monta au village pour se fiancer, Tura avait disparu et arrêté ses études, aussi le présente-t-on comme « un simple d'esprit qui avait perdu la raison ». Le temps qu'il revienne, non pas à la raison mais à la maison, Filomena, cette « pute » comme il dira, avait épousé son frère...

Fâché avec son père et son frère, voilà donc notre licencié de droit retournant à l'état de nature sur une corniche, d'où il observe ses semblables comme des fourmis. Rien ni personne ne parvient à le faire redescendre. Ni son père, ni son frère, ni le curé, ni sa mère qui lui fait monter des vivres et des outils par un domestique. L'opération n'est pas simple, il faut grimper sur la montagne et dérouler une échelle de corde pour lui livrer des vivres, des semences ou du courrier. Mais le temps passe, Tura ne redescend pas, il devient agriculteur sur le Replat, ainsi qu'il appelle son petit domaine où coule une source et où poussent bientôt les navets, le maïs, les pommes de terre et les tomates.

En somme un jardin d'Eden en compagnie des aigles, des abeilles, des cigognes et d'une grue ; mais avec une Constitution que rédige le notaire manqué, car il est un homme de son temps, un temps où les libéraux gouvernent, seulement contestés par les carlistes en réactionnaires opposés à la régence de la reine Maria Cristina. Cette constitution a une originalité, son rédacteur est un précurseur de l'écologie : il reconnaît le droit des animaux et la protection de l'environnement. Cependant, le refuge est précaire car menacé par l'éboulement de la corniche...

Pep Coll ne manque pas d'imagination pour faire de cette histoire de doux dingue une fable jubilatoire malgré des faits tragiques. Le choléra sévit, Filomena se retrouve veuve, son beau-père veut un héritier mâle, et Tura ne veut toujours pas descendre. C'est Filomena qui devra monter ! Des tentatives de plus en plus étonnantes se succèdent et tournent au fiasco. Un ingénieur, un étudiant et un journaliste venus d'Angleterre en ballon, prétendront pourtant trouver une solution définitive !

D'une lecture très agréable, ce roman n'est pas qu'aventures déjantées et gratuites, la société rurale du début du XIXe siècle est magnifiquement restituée.

Pep Coll. Le sauvage des Pyrénées. Traduit du catalan par Edmond Raillard et Juan Vila. Actes Sud, 2010, 316 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE, #CATALOGNE