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Même si Fr. Busnel l’a présenté comme un thriller, ce roman s’élabore selon le schéma de la tragédie classique. Dès le prologue, le vieux prêtre Clément, tel le chœur antique, en présente au lecteur la mécanique fatale dont il fut le témoin muet, « la bouche cousue sous l’œil de Dieu ». De plus Cécile Coulon clôt certains chapitres par des formules indices de l’inéluctable destin : « il ne leur échapperait pas » ou « il fallait se soumettre à lui » par exemple. On retrouve ses thèmes favoris ; l’opposition des villes à la campagne, des citadins aux paysans et surtout, telles les dieux de l’antique tragédie, ces « forces » telluriques face auxquelles les humains, malgré de brèves périodes de bonheur, finissent toujours perdants. Elles exterminent adultes et enfants, insufflent des passions qui mènent les hommes à leur perte, telles l’appétit de l’argent, du pouvoir ou le feu de l’amour qui consume les cœurs : Thanatos suit toujours Éros.

Voici « l’histoire la plus terrifiante (...) celle d’une famille qui (...) doit être entendue ».

Pas de patronyme, de rares indices spatio-temporels : trois générations dans la seconde moitié du 20° siècle, peut-être dans la région lyonnaise. Ce roman se veut atemporel et édifiant. Au  petit hameau des Fontaines, enserré entre trois sommets abrupts tels « trois énormes canines », on vit  chichement dans une nature inhospitalière, aux pentes glissantes, aux torrents parfois impétueux. Ces « Trois Gueules ont pris plus de vies que les lignes droites des grandes plaines ». Vers 1950, Charrier y installe une entreprise d’extraction de la pierre locale ; un jeune médecin de la ville, André, y ouvre un cabinet. Avec Élise, son épouse qui reste à la ville, ils ont un fils, Benedict. Devenu médecin à son tour il contribue à faire venir au village des spécialistes : la santé des ouvriers « les fourmis blanches » et celle des paysans s’améliore. Sa femme Agnès, elle aussi venue de la ville, lui donne une fille, Bérangère. Elle formera couple avec Valère, fils de paysan travailleur et mature. Mais il tombera amoureux d’Agnès qui, nouvelle Phèdre, ne pourra maîtriser le feu de son désir. C’est le paroxysme de l’action tragique. Un enfant naîtra. Dès lors tout ira à sa perte, tout sera accompli.

Rien ni personne ne résiste aux « forces invisibles » ; cette « puissance anonyme » ; « cette terre qui les nourrissait leur prenait une femme, un mari, un enfant. Quand quelqu’un mourait avant l’âge on trouvait ça normal », même si le brave curé répète à tous qu’il « faut croire en Dieu », illusoire antidote. Les médecins restent impuissants devant la mort ; une vingtaine d’enfants décédés hantent le récit, ce qui amplifie encore sa dimension tragique. Surtout, les forces châtient ceux qui ont œuvré au bien commun mais n’étaient pas natifs de ces terres rudes, tels André et Benedict : il ont voué leur vie aux habitants  mais leur dévouement se retourne contre eux. Ils ont parlé des Fontaines en ville et ce site que l’on disait maudit a attiré ceux qui « cherchaient de nouveaux horizons à transformer en machine à billets ». Quand les investisseurs sont venus les paysans se sont sentis trahis et « les fourmis blanches ont insulté le médecin ». De même Éros décoche sa flèche à Agnès la belle citadine, dès son premier regard sur Bérangère au bras de  Valère : « Ce regard n’était pas celui d’une mère pour sa fille, mais celui d’une femme pour un homme ».

Malgré les efforts de Bérangère et Valère pour préserver intactes ces terres reculées, l’extension des banlieues et l’appétit des promoteurs annoncent leur disparition. Pourtant le combat sera rude car « les hommes estiment pouvoir dominer la nature (...) ils pensent la connaître mais oublient dans un terrible excès d’orgueil, qu’elle était là avant eux, qu’elle ne leur appartient pas, mais qu’ils lui appartiennent ».

Ce beau roman aurait gagné à une écriture plus resserrée, moins répétitive, qui  aurait conféré au récit une vraie force tragique. Toutefois, cette tentative de s’inspirer de la tragédie classique se révèle prometteuse chez une si jeune auteure.

Cécile Coulon. Trois saisons d'orage. Viviane Hamy, 265 pages, 2017.

Lu et chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE