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S'il est un roman qui a fait couler beaucoup d'encre au milieu du siècle dernier, c'est bien Le Voyeur de Robbe-Grillet. D'abord reçu plutôt négativement, il est devenu pendant un temps — et peut-être plus que les Gommes — l'archétype du Nouveau Roman.

Le Voyeur se présente comme l'histoire de Mathias, un voyageur venu du continent pour vendre des bracelets-montres dans une île qui évoque Ouessant, avec ses touffes de mahonia devant les petits maisons basses. À pied puis à vélo, avec sa mallette contenant 89 bracelets-montres, Mathias s'efforce de minuter sa tournée d'une façon que le lecteur trouve d'emblée peu réaliste à cause du rythme insoutenable qu'il a imaginé dans ses calculs complexes.

Un vide, une page blanche, entre les deux premières parties laisse penser qu'il s'est passé quelque chose entre l'arrivée du cycliste près de la falaise — où il n'y a pas de résidents à qui vendre la moindre montre — et le retour vers d'hypothétiques acheteurs quand il croise une paysanne, Mme Marek, chez qui il s'était rendu en vain. Dans ce vide brumeux pourrait se loger une affaire grave vers laquelle converge toute une série d'indices. Cela trotte dans sa tête, et il rate le bateau du retour.

Avant même que Mathias ait débarqué dans l'île, l'insistance des images et indices pousse inexorablement le lecteur à se persuader que Mathias se serait rendu coupable d'un crime sadique ou sexuel sur la personne de la jeune Jacqueline Leduc, que les rumeurs et les on-dit dépeignent comme une petite allumeuse bien trop délurée qui mérite ce qu'il lui est arrivé. Les cordelettes, le papier d'emballage des bonbons, les mégots de cigarettes, le lainage abandonné sur la falaise sont autant d'indices qui s'accumulent tandis que des scènes très visuelles viennent les étayer. D'abord, la répétition d'une image mentale où une jeune victime est attachée à un arbre comme pour être violentée. Cette scène est anticipée par la posture d'une fillette sur le bateau puis elle est reprise dans une maison que le voyageur visite par la photographie d'une fille adossée à un arbre, jambes écartées, les mains dans le dos. La certitude qu'il y a crime gagne enfin le lecteur quand Mathias comprend que le jeune Julien Marek l'a observé sur la scène de crime. On se souvient alors que le voyageur s'est posé la question de l'existence d'une gendarmerie sur l'île... L'affaire est entendue puisque Mathias se cherche des alibis et s'efforce de faire disparaître les preuves de son passage sur les lieux où la jeune fille a trouvé la mort.

La force du réel est administrée par le romancier avec une abondance de descriptions géométriques dès que Mathias aborde dans le port. « Le bord de pierre — une arête vive, oblique, à l'intersection de deux plans perpendiculaires : la paroi verticale fuyant tout droit vers le quai et la rampe qui rejoint le haut de la digue — se prolonge à son extrémité supérieure, en haut de la digue par une ligne horizontale fuyant tout droit vers le quai. » Cette méthode donne du poids au monde qui est décrit en suivant Mathias quand il traverse la bourgade et on pourrait multiplier les exemples de ce réalisme forcé.

Mais ce n'est pas si simple ! Si le voyageur voit le réel, il voit aussi ce qui n'existe pas, des scènes qu'il rêve ou qu'il imagine. Constamment Mathias se présente comme un natif de l'île ; il croit retrouver la chambre meublée d'une commode où il rangeait sa collection de cordelettes. Pourtant personne ne le reconnaît vraiment ou alors on se souvient de lui d'une manière qui ne s'accorde pas à son propre vécu. Son regard se perd par la fenêtre de sa chambre, ou de la cuisine — où il mange les crabes avec Jean Robin un marin dont il se dit l'ami — comme si sa conscience repassait dans un monde parallèle. Et dans ce monde là il joue à être l'assassin de Jacqueline alors même que le marin en est soupçonné par sa compagne apeurée, et que le père Marek craint que son fils n'ait fait le coup : « Oh, je sais, c'était pas une sainte... Peut-être que tu l'as fait tomber sans le vouloir ?... Ou bien c'est pour te venger, parce qu'on t'a fichu à l'eau, du haut de la digue l'autre soir ? »

L'ambiguïté fait le point fort de ce roman où l'intrigue criminelle s'annule au fur et à mesure qu'elle s'écrit. La mise en abyme y contribue : au café, Mathias entend raconter une légende locale de sacrifice rituel, mais toute l'île penche pour l'accident et personne n'accuse Mathias. Et lui Mathias, que croit-il qu'il est, voyageur ou voyeur ? Et que s'est-il vraiment passé ?

Alain Robbe-Grillet. Le Voyeur. Éditions de Minuit, 1955, 255 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE