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Chaque ouvrage de Michel Onfray suscite de vives critiques ; celui-ci a embrasé la toile. Avant de polémiquer, mieux vaut essayer de comprendre la thèse du philosophe. Athée et vitaliste, il considère qu’une force cosmique née de l’explosion d’une étoile meut l’univers selon un processus identique : tout ce qui naît grandit, s’épanouit, puis s’étiole et meurt. Ainsi en va-t-il des civilisations qui, selon Valéry se savent mortelles, destinées à disparaître, vaincues par plus puissantes qu’elles. Mais Onfray va plus loin et prétend que « le rameau d’une civilisation est toujours une spiritualité » ; donc, « quand la religion meurt, la civilisation trépasse avec elle » car la religion est son glaive. Chacune s’affirme par la violence : on tue toujours au nom de Dieu et cette « boussole théologique » fait la force du politique : « la foi fait force de loi, la loi fait force de foi ». La civilisation occidentale a dominé tant que le christianisme s’imposait ; la civilisation musulmane s’épanouit de nos jours en raison de la puissance de la foi. Onfray reprend à son compte la pensée de Malraux : « Aucune civilisation ne peut vivre sans valeur suprême, ni peut-être sans transcendance ». D’après le philosophe, les trois religions révélées se fondent sur des fictions, des affabulations sans réalité historique : pourtant cette pensée magique fédère les peuples et leur donne la virulence de qui croit détenir la vérité : en conséquence, « une civilisation ne produit pas une religion, c’est la religion qui produit la civilisation ». Le judéo-christianisme a fait son temps martèle M. Onfray ; l’islam prend le relai et à son tour disparaîtra. 

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Tout au long de son livre, le philosophe suit, dans le déroulement historique, les temps du triomphe puis ceux de la « Décadence » de la civilisation occidentale.

Jésus ne fut qu’un juif agitateur politique condamné par les Romains ; ce sont ses acolytes qui, dans les évangiles apocryphes, saint Paul en particulier, lui ont fabriqué un corps et une existence symboliques et l’ont inventé en « Christ à l’épée » : car Jésus n’a pas toujours été, de même que Mahomet, doux et aimant... Il faut attendre le IV° siècle pour que la secte des chrétiens devienne une religion quand l’empereur Constantin se convertit « par opportunisme, en comprenant que cette idéologie qui affirme que tout pouvoir vient de Dieu s’avère politiquement rentable (...) En tuant Rome comme centre du monde, il crée la civilisation judéo-chrétienne qu’il souhaite étendre au monde ; il donne l’impulsion de ce qui devient l’Occident ». Vers 611 l’ange Gabriel dicte à Mahomet le Coran ; dès lors la même aspiration à un empire universel opposera les deux prophètes en un véritable « choc » des civilisations. Car la guerre sainte devient une guerre juste ; Bernard de Clairvaux lance les croisades, le djihad chrétien.

La décadence s’amorce dès 1400 quand Jan Hus, accusé d’hérésie et inspirateur de Luther, dénonce la corruption du Vatican, le luxe et la débauche des évêques : le protestantisme promeut la séparation des pouvoirs politique et religieux. Puis, dès 1729, le curé Meslier, athée radical, annonce « la mort de Dieu » bien avant Nietzsche et ouvre la voie au déisme des Lumières. Avec la Révolution les idées de bonheur terrestre et de démocratie se font jour puisque le Roi n’est plus le représentant de Dieu sur terre... L’abandon de toute morale précipite la déchristianisation selon M. Onfray.

Il ne restait plus à Hitler qui respectait l’Église qu’à transformer « le fouet du Christ en chambre à gaz », avec la bénédiction du Vatican de Pie XII, antisémite notoire.

Après l’hécatombe de 1914 il n’était plus possible de croire en un Dieu d’amour : le nihilisme gagna les esprits, les décisions de Vatican II le répandirent ; la nouvelle scénographie de la messe en français, le tutoiement de Dieu et le prêtre devenu un copain signèrent la destruction irrémédiable du sacré. Nous avons abandonné la lecture judéo-chrétienne du temps, tendu vers le post-mortem ; ne reste que l’immédiateté du présent immergé dans le consumérisme hédoniste, le souci de soi et de l’argent : le Veau d’Or est de retour. Enfin, selon le philosophe, en laissant faire la révolution iranienne de Khomeiny, les politiques et Benoit XVI ont permis à l’islam de prendre son essor car « Nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur ». C’est la force de sa spiritualité qui confère son énergie à la civilisation musulmane.

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Ce balayage de deux mille ans d’histoire peine à convaincre car, hormis de nombreuses citations qui attestent de la culture du philosophe, il procède surtout par assertions.

Faire remonter l’origine de la civilisation occidentale à la conversion de Constantin surprend : que fait M. Onfray des siècles antérieurs qui l’ont aussi façonnée ? L’empereur n’eut jamais la foi : il a instrumentalisé la nouvelle religion à des fins politiques, et quels que soient le siècle ou la croyance, l’E.I. le prouve, la foi n’est pas motrice quoi qu’en dise M. Onfray.

Par ailleurs, si c’est la religion qui dicte la morale, il n’existe donc pas, pour M. Onfray, de morale laïque? et lui, athée, quelle est la sienne ?

En outre le philosophe note que le judaïsme n’a pas vocation à convertir l’humanité, c’est pourtant un monothéisme comme les deux autres religions ? où est sa différence ?

Enfin M. Onfray reste allusif quant aux sagesses asiatiques qui ne se réfèrent pas à un Dieu révélé : bouddhisme, hindouisme sont pourtant des religions. Et la civilisation chinoise multi-millénaire ne semble pas en voie de décadence...

Mieux vaut-il donc des civilisations qui ne soient pas fondées sur un monothéisme, car la foi en un Dieu est mortifère pour celles qui s’en nourrissent ?

Bien des questions surgissent en refermant « Décadence »... et c’est tout l’intérêt de ce volumineux ouvrage : amener le lecteur à s’interroger.

• Michel Onfray. Décadence. Flammarion, 2017, 650 pages.

Lu et chroniqué par Kate

Tag(s) : #ESSAIS, #HISTOIRE GENERALE