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La contrebande et la contrefaçon reviennent périodiquement dans notre actualité qu'il s'agisse de produits de luxe ou de produits de consommation courante. Il en allait de même dans la France de l'Ancien Régime dès lors qu'à l'impôt sur le sel s'étaient ajoutés le monopole du tabac (1674) et la prohibition des indiennes, c'est-à-dire des cotonnades imprimées (1686). Le monopole du tabac est géré par les Fermiers Généraux, représentants bien connus du capitalisme de Cour de l'époque. Et voilà que les contrebandiers introduisent illégalement le tabac et les indiennes. Parmi eux, l'acteur principal c'est bien Mandrin.

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Professeur à l'Université John Hopkins, Michael Kwass explique dans ce gros ouvrage très documenté, comment Louis Mandrin s'est livré à cette contrebande d'une manière très agressive, construisant une légende de héros rebelle qui entre en phase avec l'état d'esprit des Français mécontents du système fiscal de la monarchie absolue. Né en 1725 en Dauphiné, Mandrin est un fils de commerçant qui a succédé à son père, mais s'est fourvoyé dans la fourniture de mules à l'armée alors que la paix est signée avant que le contrat ne soit rempli. Ruiné, Mandrin s'essaie d'abord à la contrebande avec ses frères et de petits groupes de rebelles avant de se lancer dans une activité à plus grande échelle culminant de juin à décembre 1754. Se fournissant de tabac et d'indiennes en Suisse, Mandrin passe la frontière à l'Est de la France pour vendre à bas prix sur le marché, comme le 22 juin à Millau. Mais dès l'étape de Rodez, il se spécialise dans les ventes forcées obligeant les représentants locaux de la Ferme Générale à payer au prix fort ses ballots de tabac de Virginie, laissant derrière lui la preuve écrite de son opération. Ses expéditions de racket apparaissent dès lors comme une déclaration de guerre contre la Ferme et les fermiers généraux.

Les premières opérations de Mandrin avaient causé quatre victimes parmi les douaniers, la condamnation à mort de son frère Pierre, et la sienne par contumace. C'est donc un homme en cavale, accompagné de bandes de 30 à 120 hommes à cheval, qui sillonne les provinces de la Bourgogne au Languedoc dans le second semestre 1754, et y multiplie les incidents sanglants au fur et à mesure que les autorités locales et les employés de la Ferme cherchent à se défendre et à riposter. A Brioude, la bande de Mandrin blesse mortellement une employée de la Ferme pour l'obliger à lui remettre des fonds contre du tabac. Au Puy-en-Velay il y a plusieurs morts dans l'assaut du local des fermiers, et des habitants sont aussi atteints. Parfois, comme à Roanne, les hommes de Mandrin empêchent l'accès à l'église pour que les autorités locales ne puissent pas sonner l'alarme. A Bourg-en-Bresse, la vente forcée atteint 20 000 £. L'expédition d'octobre 1754 a accumulé un butin de 100 000 £.

Mais après le drame du Puy-en-Velay la Ferme et le gouvernement se décident à réagir. Faute de force suffisante de maréchaussée (gendarmerie), et compte tenu de l'extrême dispersion des 15 000 gardes de la Ferme sur le territoire du royaume, il revient à l'armée de passer à l'action. Des troupes sont acheminées vers les frontières orientales, plus particulièrement à la limite de la Savoie, et des espions sont envoyés pour localiser Mandrin au début de l'année 1755. Après l'assassinat d'un contrôleur de la Ferme de Pont-de-Beauvoisin en avril, un commando dirigé par le capitaine Diturbi de Larre passe en Savoie le 10 mai et attaque de nuit le château de Rochefort propriété d'un membre du Parlement de Grenoble, et où Mandrin s'était réfugié convalescent après une chute de cheval. Capturé avec des comparses, Mandrin est conduit à Valence pour y être jugé par la Commission spécialisée dans la répression de la contrebande, que dirige le juge Colleau.

 

 

L'historien américain en vient alors au versant judiciaire de l'affaire Mandrin et en analyse les répercussions sur l'opinion publique dans la période qui conduit à la Révolution de 1789.

La condamnation à mort de Mandrin n'a rien d'exceptionnel pour l'époque puisque le pouvoir royal avait renforcé en 1707 puis en 1733 les peines : de délit, la contrebande est devenue un crime passible des galères, ou de la peine de mort sur la roue ou par pendaison. Contestant la thèse de Michel Foucault quant à l'évolution graduelle entre un système pénal fondé sur l'exemplarité et un système pénal reposant sur la confinement et la surveillance, M. Kwass estime qu'en fait les deux systèmes coexistent au siècle des Lumières. Il s'appuie sur les activités de ces Commissions spéciales (Valence, Reims, Saumur) qui envoient aux galères et à la mort les contrebandiers à l'issue de procès sans avocat de la défense ni possibilité d'appel. En ce qui concerne la Commission de Valence, sur un échantillon disponible de 877 sentences il y a 162 condamnations à mort (dont 65 personnes par la roue et 97 par pendaison. Entre 1685 et 1791 l'historien précise, en reprenant les travaux d'André Zysberg, que plus de 100 000 hommes ont été envoyés aux galères et aux bagnes de Toulon, Brest et Rochefort après la suppression de la flotte des galères méditerranéennes en 1748. Dès lors et jusqu'à la Révolution, la répression de la contrebande fournit la moitié des condamnés aux bagnes.

Après avoir attiré force visiteurs jusqu'à sa prison, Mandrin est exécuté le 26 mai 1755 en présence d'une foule importante. Sa légende se développe, noire ou dorée, car largement ambiguë. Pour les uns, Mandrin est un monstre que l'on compare à la Bête du Gévaudan ou que l'on diabolise. Pour les autres, c'est un noble bandit, une sorte de gentleman cambrioleur, dans la ligne d'une littérature populaire vantant, par goût du picaresque, les exploits des rebelles qui se lèvent contre la Ferme et les financiers. Le plus grand succès de la Bibliothèque Bleue entre 1755 et 1789 a été le volume consacré à l'histoire de Mandrin. Des gravures, des pièces de théâtre, des essais aussi ont contribué à la célébrité posthume de Mandrin. « Partout où je passais on n'en disait que merveille » écrivit l'écrivain paysan Jacques-Louis Ménétra. Les écrivains des Lumières ont sans tarder pris parti contre la Ferme et les fermiers généraux réputés détourner l'argent du pays, combattu la prohibition des indiennes, et proposé des réformes portant aussi bien sur la justice que sur la fiscalité. Gournay, Malesherbes, Morellet, Mirabeau furent du nombre. Ils reprirent l'idée de Beccaria que « la fraude est un crime qui provient de la loi elle-même » et qu'elle ne mérite ni l'infamie ni la mort. Denis Diderot dans Les deux amis de Bourbonne (1770) dénonça les Commissions spéciales. Voltaire inclut la Commission de Valence dans la liste des fléaux de l'humanité avec l'Inquisition et la peste. La monarchie elle-même envisagea des réformes : en 1780 Necker réduisit le nombre des fermiers généraux, la torture fut abolie pour obtenir des aveux et l'édit du 1er mai 1788 adoucit les peines. Si la prohibition des indiennes avait été abrogée en 1759, subsistèrent des droits sur les indiennes importées, réduits en 1772 puis en 1786.

Mais c'est la Révolution qui supprimera le monopole du tabac. Depuis que Calonne a lancé le chantier du Mur des Fermiers généraux, un mur humiliant de 22 kilomètres qui devait permettre de renforcer la perception des taxes indirectes sur les marchandises destinées à Paris, les crimes associés à la contrebande atteignirent un pic. « Le mur murant Paris rend Paris murmurant » disait-on alors que le chantier approchait de son terme en 1789. Le 12 juillet une foule de Parisiens détruisit 40 des 54 postes de garde aux cris de « Plus de Barrière, plus de Commis ! » Des événements semblables s'étaient déroulés à Lyon. Outre le vin, le sel et le tabac de contrebande entraient en franchise : « la nation fut saturée de biens de contrebande comme elle ne l'avait jamais été » écrit Michael Kwass.

La prise de la Bastille est ainsi contemporaine du démantèlement des prérogatives de la Ferme. La gabelle est supprimée en 1790. Le monopole du tabac disparait en mars 1791, suite à l'intervention du député alsacien Reubell. Deux ans plus tard les fermiers généraux seront arrêtés, condamnés à mort le 8 mai 1794 et exécutés. La Révolution met sur pied un nouveau système fiscal excluant les impôts indirects ; ce faisant ses ressources fiscales tombent de 11% du PIB à la veille de la chute de la Bastille, à 5 % sous le Directoire. Même sans la guerre devenue permanente, la situation est intenable. On recrée des droits de douane urbains (les octrois) dès 1798, une taxe sur les alcools en 1804, une accise sur le sel en 1806, et le monopole sur le tabac revient en 1810. Comme le Blocus continental mis en place par Napoléon a fait renaître la contrebande, le décret de Fontainebleau du 18 octobre 1806 instaure des tribunaux spéciaux punissant les contrebandiers de 10 ans de travaux forcés : les lettres VD (voleur des douanes) marquées au fer rouge succèdent aux lettres GAL (pour galérien) sur l'épaule des condamnés... Mandrin appartenait au passé.

 

En somme, voilà un livre d'histoire absolument passionnant qui fait revivre la société du XVIIIè siècle de manière très précise et permet d'aborder aussi bien l'histoire de la « mondialisation » par le commerce du temps, que la compréhension de la marche à la Révolution puisque la révolte populaire avait rejoint les aspirations réformistes des hommes des Lumières.

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Michael Kwass. Louis Mandrin. La mondialisation de la contrebande au siècle des Lumières. Traduit par Dominique Taffin-Jouhaud. Vendémiaire, 2016, 634 pages.

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1500-1800, #DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES