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La littérature espagnole a maintes fois abordé la “Retirada”, la retraite des soldats républicains vers la France en 1939. Avec Jordi Soler, né à Veracruz au Mexique en 1963, en voici une version lourde de conséquences inattendues pour lui-même et qui fait suite à ses ouvrages précédents Les exilés de la mémoire et La dernière heure du dernier jour. L'histoire se déroule dans des villages perdus de la montagne, Serralongue et Lamanère, pour s'achever à Prats-de-Mollo lors de la fameuse fête de l'ours, d'où le titre du roman.

Le jeune auteur catalan venu de Barcelone aborde dans une conférence à Argelès l'histoire de son grand-oncle Oriol. Il a sans doute disparu en tentant de passer la frontière, gravement blessé, forcé d'abandonner à l'âge de 21 ans femme et métier, tandis que son frère Arcadi, le grand-père du narrateur, l'attendait vainement en France dans un camp — à Argelès précisément. 

Comme sa famille installée en Amérique depuis l'exil du grand-père, le narrateur restait persuadé qu'Oriol avait connu une fin tragique à l'image de tant d'autres soldats blessés, épuisés et vaincus. À moins qu'il n'ait survécu et ait continué quelque part le métier de pianiste qu'il avait commencé à apprendre et que, sait-on jamais, il réapparaîtrait un jour au Mexique pour retrouver son frère en son domaine de La Portuguesa. Or, à l'issue de cette conférence, l'écrivain se voit remettre par une femme plutôt mystérieuse mais peu engageante une photo et une lettre susceptibles de tout remettre en question.

L'enquête qui s'impose alors lui permettra de suivre les traces du passé d'Oriol, grâce à un témoin qu'il retrouve au village de Lamanère. Novembre Mestre, un brave géant de berger arpentant la montagne avec ses chèvres l'avait sauvé in extremis de la mort, mais Oriol avait dû être amputé. Par la suite, auprès de Novembre il avait vécu dans la montagne, pendant un certain temps, loin de la ville, loin de la civilisation au risque de perdre son humanité.

De fait, les choses avaient mal tourné pour Oriol. Il n'avait pas su résister aux démons qui l'habitaient depuis son exil. Les juifs qui franchissaient la frontière clandestinement pour échapper aux persécutions, puis les petites filles blondes courant dans les bois devinrent ses victimes. En continuant ses recherches, le petit-neveu découvre avec horreur, notamment dans les archives de la gendarmerie, le comportement criminel et honteux de son ancêtre. Et cela le mènera jusqu'à Prats-de-Mollo, un 18 février. « Ce qu'on peut faire contre l'oubli est très peu, mais il est impératif de le faire…»

Presque suffocante — et sans alinéa — pour maintenir le lecteur dans le suspense, l'écriture éblouissante de Jordi Soler jongle avec le temps historique et le temps du récit dans une prose haletante qui exprime très bien les joies ou les déceptions du narrateur au rythme des moments de son aventure mémorielle.

Jordi Soler. La fête de l'ours. Traduit par J-M Saint-Lu. Belfond, 2011, 203 pages. Réédité par 10/18 en 2014. [La Fiesta del Oso. Barcelone, Random House-Mondadori, 2009].

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE