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Qui s'interroge sur les rythmes du Moyen-Âge ira sans doute s'imaginer les travaux et les jours d'une civilisation avant tout rurale, or, l'immense travail de Jean-Claude Schmitt, directeur d'études à l'EHESS, n'aborde que de façon minime cet aspect de la question. C'est une enquête sur l'Occident médiéval dans sa dimension civilisationnelle chrétienne et par le moyen principal des manuscrits et des enluminures qu'elle nous a laissés qui constitue la quasi-totalité de la richesse de ce livre. Le mythe biblique de la création du monde en six jours suggère ainsi à l'érudition de l'auteur un découpage en six parties de cette encyclopédie des rythmes du Moyen-Âge. Mais le bonheur du lecteur résidera plus dans la découverte inattendue des exempla et des illustrations que dans l'utilisation rationnelle de la table des matières.

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Ces rythmes concernent donc avant tout la vie religieuse et la culture chrétienne. L'auteur nous expliquera les calendriers, le comput pascal, l'année liturgique, la vie monastique au fil des heures selon la règle de saint Benoît. Mais l'auteur n'aborde pas le plus facile à comprendre pour l'homme contemporain quand il explique comment les « neumes » figurent le rythme du plain-chant avant l'invention des notes et des lignes de la portée. Plus attrayantes à suivre sont ses analyses sur les alternances géométriques et chromatiques des images de psautiers. Ce très beau livre des éditions Gallimard contient de nombreuses reproductions de ces psautiers, pour le plus grand plaisir des admirateurs d'enluminures médiévales : psautier d'Ingeburge de Danemark (Chantilly, Musée Condé), psautier de Blanche de Castille (Paris, Bibliothèque de l'Arsenal), psautier du roi Saint Louis (BnF, Paris), psautier d'Elisabeth de Thuringe et psautier d'Egbert de Trèves, peu avant l'An Mil (Musée de Cividale del Friuli, Venezia Julia). À l'exception du dernier tous datent du XIIIe siècle.

Psautier de Blanche de Castille. f° 170. Parousie et Jugement dernier

En dehors des psautiers, on découvrira avec intérêt les miniatures du Liber divinorum operum d'Hildegarde de Bingen, vers 1150, (Lucques, Biblioteca statale).

Hildegarde de Bingen. f° 6 Lucques, Biblioteca statale.

Le f°6 montre une vision de l'homme comme microcosme, le macrocosme et la Trinité. En bas à gauche, l'abbesse en prière.

Au f°38, les travaux agricoles s'inscrivent dans le cycle des quatre saisons.

Hildegarde de Bingen. f° 38. Lucques, Biblioteca statale.

Si l'on remonte au siècle précédent, Jean-Claude Schmitt nous fait admirer deux œuvres de grande dimension et totalement différentes où le rythme se retrouve d'abord verticalement, et ensuite horizontalement. Il aborde en effet le rythme de la narration et des motifs du décor au long des 70 mètres qu'il nous reste de la Tapisserie de Bayeux brodée entre 1077 et 1082. Je n'insiste pas sur ce monument bien connu. Par ailleurs, il nous convie à étudier de près une œuvre commandée par l'évêque Bernward de Hildesheim. Celui-ci a fait fondre dans le bronze vers 1015 deux imposantes portes, pour son église : des vantaux d'une seule pièce et une colonne imposante.

Vantaux de bronze de l'entrée principale de la cathédrale de Hildesheim

   Quel rythme ici ? Les scènes vétérotestamentaires de la porte de gauche se déroulent de haut en bas, et les scènes néotestamentaires de bas en haut sur l'autre vantail de manière à se terminer par la représentation de l'Ascension. Quant à la colonne de près de 4 mètres, également dans cette cathédrale, elle est torsadée à la manière de celle de Trajan à Rome.

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    Une autre approche de ce livre fort riche consiste à évoquer les surprises que l'on y découvre quand l'auteur abord le rythme des voyages, le rythme du temps historique, ou bien encore les changements de rythmes. On trouvera ci-dessous quelques exemples des trésors à découvrir.

Si, vers 1340, les écoliers d'un collège parisien, le collège de l'Ave Maria, déambulaient dans Paris pour se rendre dans les églises paroissiales pour distribuer les aumônes, des déplacements d'une tout autre ampleur attendaient les moines des grandes abbayes qui parcouraient le pays, d'un monastère à l'autre, pour échanger des nouvelles sur les décès survenus. Le trajet des moines messagers était répertorié sur un rouleau, un « titulus » précisant chaque étape. Ainsi par exemple, « Le rouleau de Guifred, comte de Cerdagne et moine de Saint-Martin-de-Canigou, mort le 31 juillet 1049, ne comprend pas moins de cent un tituli pour une longueur de 33,6 mètres ! Les messagers l'ont porté sur 3 800 kilomètres, pendant toute l'année 1051. » Les pèlerinages n'étaient donc pas la seule explication religieuse des longues marches médiévales. Dans un autre domaine, celui-ci complètement séculier, voici le voyage de Charles IV de Bohême à Paris en janvier 1378. L'empereur vient rencontrer le roi de France Charles V ; cela donne lieu dans les Grandes Chroniques de France à une série d'enluminures (conservées à la BnF) où le roi figure entre l'empereur et son fils, chevauchant dans Paris, ou assistant à un banquet dans la grande salle du palais, tandis qu'un spectacle commémore en « entremet » la prise de Jérusalem !

Reprenant la formule de Bernard Guénée selon laquelle « la grande affaire de l'érudition médiévale a été la conquête du temps », l'auteur montre comment les six âges du monde selon saint Augustin ont continué d'inspirer les lettrés et les enlumineurs tandis que Joachim de Flore (vers 1132-1202) imagine un diagramme résumant les temps selon la figura des « cercles trinitaires ».

Les cercles du Père, du Fils, et de l'Esprit, avec les lettres I.E.V.E. couvrent toute la durée de l'histoire depuis l'Alpha jusqu'à l'Oméga. À la jonction centrale des cercles, on lit le nom de Jean-Baptiste, cousin et précurseur du Christ.

Ce rythme augustinien est repris par Pierre le Mangeur, alias Petrus Comestor, vers 1270, pour sa Scolastica historia. Il se retrouvera plus tard dans le Breviari d'Amor de Matfre Ermengaud (XIVe siècle). Autour de l'ange du temps, les six âges du monde à lire dans le sens inverse des aiguilles de nos montres : d'Adam et Ève à Noé (la Chute et l'Arche dans la première image), de Noé à Abraham (avec Noé dans sa vigne), d'Abraham à Moïse (le sacrifice d'Isaac), de Moïse à Salomon (les Tables de la Loi), de Salomon au Christ (le Temple), enfin de la Nativité au Jugement dernier (avec la Vierge et l'Enfant une Eglise triomphante). 

Matfre d'Ermengaud, Breviari d'Amor. BnF, fr. 857. f°57v.

Amplifiant le propos du saint évêque d'Hippone, Hartmann Schedel invente « un septième âge dédié à l'Antéchrist et au Jugement dernier, en écho eut-être aux “pronostications” en vogue à la fin du Moyen-Âge » et il en sort un bel incunable, la Chronique de Nuremberg, imprimé en 1493, dont les illustrations en couleurs proviennent de 652 bois différents !

 

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À l'approche non de l'An Mil, mais de 1033, soit un millénaire après la Passion du Christ, une inquiétude confuse s'empare de l'Occident : on cherche les signes avant-coureurs de la venue de l'Antéchrist. La quête du pardon des péchés reprend au milieu du XIIIe siècle et les flagellants suivent la mort de saint Dominique. En 1219, cinquante ans après la mort de Thomas Becket, le pape Honorius III concède pour le « jubilé » du saint, quarante jours d'indulgences aux pèlerins qui iront sur sa tombe. La rumeur d'un grand pardon enfle pour le 1er janvier 1300 et le 17 février suivant le pape Boniface VIII accorde l'indulgence plénière aux pèlerins : c'est le jubilé de 1300. Pourquoi cette date ? Un des maîtres des Spirituels franciscains, Pierre Jean Olivi avait fixé à 1300 l'achèvement de la durée des mille deux cent soixante années prévues par l'Apocalypse ; et à cette date devait commencer, selon Joachim de Flore, l'avènement du troisième « état », celui de l'Esprit. (voir ci-dessus). En proclamant le jubilé, le pape désamorce les thèses millénaristes. Les jubilés reviendront pour les millésimes ronds, dès 1400, et Clément VI accède à la demande du peuple romain pour instaurer un jubilé en 1350 et au siècle suivant un rythme de 25 ans est même établi après le retour de la Papauté à Rome.

Autre nouveauté en cette époque des danses macabres, les chrétiens commencent à se soucier de l'anniversaire de leur naissance. La quarantaine venue, Opicinius de Canistris, un clerc avignonnais, réalise un diagramme ingénieux de sa vie, depuis sa naissance le 24 décembre 1296, sous forme de cercles concentriques (Bibliothèque Vaticane). Jusqu'à présent l'Église fêtait les saints à l'anniversaire de leur décès c'est-à-dire de leur martyre, et seules les naissances du Christ, de la Vierge et de Jean-Baptiste figuraient au calendrier. Cette innovation qu'est l'anniversaire de la naissance va de pair avec l'essor de l'astrologie, devenue fort populaire aux XV-XVIe siècles, et c'est aussi du XIVe siècle que datent les premiers registres paroissiaux connus.

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À tous ces rythmes anciens ou nouveaux s'opposent des événements qui les brisent, notamment l'interdit pontifical — les cloches se taisent sur le royaume de France parce que Philippe Auguste a répudié la reine Ingeburge pour s'unir à Agnès de Méranie — ou encore, mais sur le plan littéraire, le farniente du Pays de Cocagne, vers lequel voguent les passagers de la Nef des fous de Jérôme Bosch (Musée du Louvre, vers 1500) inspiré par le roman de Sebastian Brant. À plus forte raison les libres résidents de l'abbaye de Thélème casseront tous ces rythmes dans l'utopie rabelaisienne fondée sur cette unique règle « Fais ce que voudras ».

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Avec ce livre très documenté, au contenu souvent inattendu dont je n'ai donné qu'un modeste aperçu, c'est en réalité à un extraordinaire... dictionnaire amoureux du Moyen-Âge que nous avons affaire, un ouvrage à déguster lentement !

Jean-Claude Schmitt. Les rythmes au Moyen-Âge. Gallimard, Bibliothèque illustrée des Histoires. 2016, 718 pages.

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE