Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié en 1963, ce recueil regroupe des articles parus durant les dix années précédentes, et dans lesquels Robbe-Grillet exposait sa conception d’un roman différent, partagée par Claude Simon, Nathalie Sarraute ou Jean Ricardou entre autres. Toutefois ils n’ont jamais formé une école ni théorisé leur mouvement, dénommé « Nouveau Roman » par Emile Henriot, hostile à « La Jalousie » de Robbe-Grillet. De fait, dans les années 1950, cette écriture expérimentale a scandalisé critiques et lecteurs. Le rejet radical du roman de type balzacien bouleversait tous les codes du romanesque.

Les romanciers du XIX° siècle, Balzac en particulier, — qui se voulait « le secrétaire de l’Histoire » — s’appliquaient à refléter avec réalisme la société de leur temps, ce qui justifiait les longues descriptions. Ils campaient des personnages bien définis socialement, qui, dans un espace-temps bien précis, se transformaient au gré des épreuves et des passions. Ces romans correspondaient à la vision d’un monde stable, rassurant. Le public s’y reconnaissait, le lecteur pouvait s’identifier et trouver du sens à l’ensemble de l’intrigue.

Mais toute littérature est le reflet de son temps et évolue avec lui. Après la seconde guerre mondiale, vers 1950, le monde est devenu instable, insécure, étranger à l’homme condamné à errer entre des significations partielles et toujours provisoires : « l’homme regarde le monde et le monde ne lui rend pas son regard ». La nature comme les objets demeurent indifférents à l’homme. Pourtant, selon Robbe-Grillet la croyance à l’absurde comme au tragique n’ont plus de raison : sans autre vie que de ce monde, sans référence divine, l’homme est là, dans l’instantanéité qui n’accomplit rien. C’en est fini de la croyance à la nature humaine, comme à toute métaphysique : aucun sens caché n’attend d’être révélé.

Reste que les détracteurs de ce mouvement ont commis, par haine de la nouveauté, de sérieuses erreurs d’analyse selon Robbe-Grillet.

Certes, ce roman d’un nouveau type ne renvoie à aucune réalité extérieure à lui-même. L’intrigue, car il y en a bien une, se déroule dans la tête du personnage, souvent anonyme, en partant « de son regard qui voit les choses, de la pensée qui les réunit, de la passion qui les déforme ». Voilà bien là une réelle subjectivité quoi qu’en aient les critiques, plus authentique que celle des romanciers classiques. Car il n’y a plus d’auteur omniscient, qui savait tout de son personnage. De même le temps et l’espace ont toujours leur fonction : mais ils sont ce que le regardant en perçoit : le temps n’est que celui de l’écriture du récit, l’espace celui du regard. Le seul « message » délivré c’est la perception du personnage, indice des ses angoisses, ses rêves, ses passions. Mais rien au-delà des pages du roman, car « l’artiste crée pour rien », juste pour une forme que même le point final ne consolide pas. « Je ne transcris pas, je construis » écrit Robbe-Grillet. Le réel est, un homme le regarde sans lui prêter d’interprétation anthropomorphique : à l’automne, la nature n’est pas « triste » ; c’est moi qui le suis en la regardant. Métaphores et analogies tombent dans l’obsolescence.

Robbe-Grillet bouleverse les positionnements classiques en se concentrant sur le huis-clos de l’instantanéité : le romancier voit à travers les yeux d’un personnage dont le regard sur les choses révèle l’ état mental ; au lecteur à s’adapter à cette intériorité subjective, à se muer en l’autre, à devenir le regardant.

Le Nouveau Roman n’a guère connu de postérité sans doute en raison de sa trop radicale modernité ; pourtant cette expérimentation semblerait mieux adaptée encore à ce début de XXI° siècle nihiliste et  chaotique.

Alain Robbe-Grillet. Pour un nouveau roman. Éditions de Minuit, 1963. 183 pages.

Lu et chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ESSAIS