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On se soucie désormais de l’avenir de la planète, l’homme augmenté devient réalité et on envisage la trans-humanité afin de repousser la mort. Mais pour quelles raisons ? La vie vaut-elle encore la peine d’être vécue juste pour le plaisir et la consommation ?

R. Brague porte un regard lucide sur la « modernité, véritable maladie » selon lui, la « modernite » dont il nous exhorte à guérir ! Soyons « modérément modernes » car ces fameux Temps Modernes n’ont inventé ni la révolution technique, ni la ville, ni l’organisation sociale, déjà présents dans la Bible, dans l’Antiquité et au Moyen-Âge. Descartes et le prétendu triomphe de la raison au 18° siècle, ont amené la culture européenne à faire table rase de son passé ; or elle en est l’héritière, il l’infuse alors qu’elle le rejette et le dédaigne : ne considérant que le présent, voulant ignorer d’où elle vient, elle ne peut envisager son avenir selon l’auteur. Plus grave, la modernité ne sait plus définir ce qu’est l’homme et ne peut donner de raisons morales d’engendrer des descendants. C’est un véritable « déficit anthropologique ». Ayant rejeté toute métaphysique, elle reste « incapable de dire pourquoi il est bon qu’il y ait des hommes pour vivre une telle vie (...) Il faut pour cela un point d’appui transcendant ». Car la légitimité de l’humain, qui donne sens à son existence, nait du sentiment d’une force supérieure. L’homme a besoin de croire en un idéal, témoin le retour des diverses « religions non chrétiennes ».

Grâce à ses racines grecques et bibliques, l’homme médiéval se sentait ordonné au « kosmos » — la Nature ou Dieu —, qui limitait son pouvoir et donnait sens à ses actes.

Soyons modestes : nos lois ne viennent plus de la Loi divine mais de notre conscience morale ; or on sait depuis Sénèque qu’elle est le signe de Dieu en nous. Notre idéal démocratique a, quoi qu’il en ait, un fondement théologique ; et on appliquait déjà dans les couvents médiévaux nos procédures électorales.

L’homme moderne se prétend « la mesure de toutes choses » ; or, totalement désarrimé de son passé il risque selon l’auteur de s’enfoncer dans une dialectique autodestructrice.

Mais R. Brague n’est pas pour autant pessimiste ; bien que destinée à disparaître, aux alentours de 2200, 2400 d’après Jean Bourgeois-Pichat, la civilisation occidentale peut encore redevenir un humanisme si elle renoue avec sa culture. Sans elle il ne reste que la science, les nombreux savoirs que nous offrent les nouvelles technologies : mais ceux-ci ne fondent pas une culture, car ils ne transforment pas la pensée personnelle ni le comportement de l’homme. La culture, elle, selon la définition très étroite de l'auteur, enseigne des normes et des valeurs, propose des modèles afin d’amener chacun à chercher la vérité sur lui-même et lui « faire comprendre qu’il n’est rien qu’il n’ait reçu et qu’il ne doive à autrui », soit-il son contemporain ou son ancêtre. C’est pourquoi pour R. Brague l’éducation doit prévaloir sur la seule instruction, or l’école aujourd’hui forme des techniciens, sans aucun éclairement moral, non des hommes.

La révolution scientifique des temps modernes a vidé la nature de tout sens ; dès lors « le roi est nu », l’homme est « condamné à être libre », sans idéal, sans élévation de l’esprit au-delà de la matérialité. Accepter notre héritage, notre passé, sans l’idolâtrer, permettrait d’envisager demain : car « notre passé a peut-être bien des aspects sombres (...) ; mais il nous a produits » nous qui prétendons le juger.

Et « rien ne nous garantit que notre présent contienne autre chose que lui-même, qu’il ouvre à un avenir », si la modernité persiste dans son manque d’idéal que les discours sur la liberté et l’égalité ne peuvent remplacer.

Paru en 2014 cet essai foisonnant de références culturelles enrichit toute réflexion personnelle sur notre condition d’homme.

Rémi Brague. Modérément moderne. Flammarion. 383 pages.

Lu et chroniqué par Kate

Voir aussi, du même auteur : Au moyen du Moyen-Âge

 

Tag(s) : #HISTOIRE GENERALE, #ESSAIS, #SOCIETE