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—  FEMMES VOILÉES ET DÉVOILÉES —

 

Si les femmes n'apparaissent pas dans les scènes de prière représentées par les peintres-voyageurs en terre d'islam, en revanche elles constituent le sujet de maintes toiles et aquarelles, dont le public européen demeurait friand. On remarquera que la plupart ne portent pas de voile : celle de G. Rochegrosse fait figure d'exception.

Beauté voilée
Georges Rochegrosse

 

Les activités des femmes

 

Les tisserandes à Biskra

Frederick Bridgman

 

Les femmes au nord du Nil
Léon Belly. 1856. Coll. Privée.

 

Belly a élaboré cette grande composition durant un séjour au Caire. « Tous les soirs, à quatre heures, nous allons nous promener sur la rive de Giseh pour étudier les mouvements des femmes qui vont puiser l’eau » écrit Léon Belly à sa mère en 1856. Son ordonnancement et les postures des femmes transforment en ballet cette fastidieuse tâche, contrairement aux postures hiératiques de l'œuvre d'Emile Bernard, alors que la scène est la même.

 

Femmes au bord du Nil
Emile Bernard

Un semblable hiératisme se retrouve chez les marchandes d'oranges de Félix Clément.

 

Marchande d'oranges égyptienne.
Félix Auguste Clément. 1872

 

Femme portant des oranges devant les remparts de Mansourah. 1915.
André Suréda.
 

Alors que F.A. Clément choisit de représenter les marchandes à l'antique, hiératiques et figées comme chez Emile Bernard, A. Suréda capte le naturel du geste féminin et la présence de l'enfant : chaque artiste suit ses codes.

 

Les femmes du douar à la rivière. c.1872
Gustave Guillaumet. Musée des Beaux-Arts de Dijon
 

En revanche cette scène ne relève d'aucun projet de posture artistique : le peintre donne l'impression d'un instantané pris sur le vif.

 

Les scènes d'intérieur

 

Femmes d'Alger dans leur appartement. 1834
Eugène Delacroix. Musée du Louvre
 

Le tableau de Delacroix constitue probablement la plus célèbre de ces scènes d'intérieur. On y retrouve toujours une atmosphère d'opulence envoutée du parfum de l'encens.

 

La danse du voile
Théodore Chassériau
 
Cet artiste donne lui aussi l'impression d'une scène saisie au hasard, dans l'un de ces cafés ombreux fréquentés par les hommes.

 

Fumeuse de haschisch. 1900
Emile Bernard. Musée d'Orsay.

 

Femme arabe au narguilé. Alger, 1909
Jules Migonney. Musée de Brou, Bourg-en-Bresse

 

Femme turque fumant un narguilé. Aquarelle et gouache.1852
Amadeo Preziosi. Coll. Privée.
 

Ces femmes sans voile prennent la pause en leurs appartements, situation rarement offerte aux artistes.

 

La vie domestique

 

Le peintre orientaliste peint aussi la vie de tous les jours, celle des femmes qui font la cuisine, ou se livrent à des activités domestiques artisanales.

 

La préparation du couscous
Henry d'Estienne. Coll. Privée.

 

Mais le peintre orientaliste s'intéresse peu aux enfants. Avec le bébé dans les bras de sa mère, la servante noire et le berceau, ce dessin d'Ippolito Caffi fait presque figure d'exception. Le harem en revanche correspond à la demande d'un vaste public de connaisseurs.

Femmes du Caire.
Ippolito Caffi.

 

Le harem.
« Là tout n'est qu'ordre et beauté / Luxe calme et volupté » (Baudelaire)

 

Ces portraits de femmes orientales sont rarement authentiques à l'inverse des portraits d'hommes importants, cheikhs ou sultans comme on l'a vu plus haut. En raison de l'interdit coranique des images — et voler une image c'est voler une partie de la personnalité en culture islamique — les femmes ne se laissaient pas représenter aisément. Destinées à plaire au marché qui réclame beauté du visage et belle peinture, les artistes travaillaient essentiellement en atelier, habillant à l'orientale leur modèle européen, tel Jean-Baptiste Camille Corot pour son Algérienne (vers 1870, Fondation Rau), peintre qui ne peut être classé comme orientaliste même si son œuvre en porte l'influence. « Les peintres qui croient pouvoir être vrais en emportant des costumes qu’ils font mettre à des modèles, dans des tableaux qui représentent des scènes propres à un pays, doivent être remarquablement doués… » note Léon Belly dans une lettre à sa mère en juin 1856.

Dans l'imaginaire européen, Constantinople abrite le plus riche harem pour satisfaire les désirs du sultan et des notables de l'Empire ottoman. Il suggère de se remémorer deux vers de Baudelaire dans L'invitation au voyage.

 

Au harem. 1854
Théodore Chassériau. Musée du Louvre

 

Le harem est haram, le lieu interdit. Si Lady Montagu, l'épouse de l'ambassadeur de Londres auprès de la Sublime Porte en 1716-1718, à laissé un récit de sa visite du harem impérial, rarement les artistes y ont pénétré. Or, la femme au harem est un thème pictural répondant à la demande de nus flattant le goût européen pour un Orient imaginaire. Ainsi le roi Guillaume Ier de Würtemberg passe commande à Ingres d'une scène de harem — ce sera l'Odalisque et son esclave. En conséquence, qu'ils soient allés en Orient comme Lecomte du Nouÿ et Chassériau, ou ne s'y soient jamais rendus comme Ingres, les artistes orientalistes du XIX° siècle peignent des corps blancs comme ceux de leurs modèles, en les idéalisant, en les plaçant dans un décor oriental orné d'accessoires éventuellement croqués sur place ou rapportés.

 

Le marché aux esclaves
Jean-Léon Gérôme. 1866. Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts

 

Tous sont habillés, sont des humains : elle est nue comme un animal à vendre.

 

L'Odalisque et son esclave. 1842.
Jean-Auguste-Dominique Ingres et Paul Flandrin
Walters Art Museum, Baltimore

 

L'esclave blanche.
Lecomte du Nouÿ. 1888. Musée des Beaux-Arts de Nantes

 

Ce sont deux des plus célèbres figures d'odalisques — si l'on excepte la Grande Odalisque peinte par Ingres en 1814 et qui n'a rien de bien oriental en dépit du turban brodé de fils d'or, de l'éventail en plumes de paon et de la très petite pipe à opium posée à droite du tableau.

 

La Grande Odalisque
Jean Auguste Dominique Ingres, 1814, Musée du Louvre.

 

Quant à l'œuvre de Guérard, elle se distingue par un narguilé très raffiné, et surtout la présence du sultan à l'arrière-plan.

 

Dans le harem.
Eugène-Charles-François Guérard. 1851
Galerie Hobhouse, Londres et vente Sotheby's.

 

Le harem. Auguste Renoir. 1872
National Museum of Western Art, Tokyo.

Dans ces représentations très raffinées nées de l'imaginaire fantasmant des peintres la femme ne peut être que blanche, souvent circassienne. Jamais on ne peint une odalisque noire. La femme noire est concubine ou domestique ainsi dans le célèbre tableau de Delacroix, Femmes d'Alger dans leur appartement (1834, Louvre) de même dans L'Oympia d'Edouard Manet (1863, Musée d'Orsay). La femme du harem est parfois svelte et mince (Chassériau, Lecomte du Nouÿ), à l'image de l'européenne, oisive sur ses coussins (Ingres, Guérard, Renoir). Cela correspond au fantasme de volupté et d'érotisme attendu, en même temps se lit l'influence du romantisme avec l'image de la jeune fille alanguie et mélancolique quand ce n'est pas celle de la Renaissance vénitienne. Mais les filles du harem peintes par Auguste Renoir sont rondes à l'image de toutes les créatures du peintre...

 

En réalité, loin de ces images érotiques, les femmes des harems fument, font de la musique et dansent, à l'intérieur et sur les terrasses où elles recouvrent leur liberté comme on l'a vu précédemment.

 

Après 1900, rupture avec l'image éthérée de l'odalisque

 

Avec le début du XX° siècle, vient le temps où d'authentiques visages d'autochtones peuvent séduire les peintres, principalement en Afrique du Nord où s'installent des artistes venus d'ailleurs. Etienne Dinet qui a fait son premier voyage dans le Sud algérien avec des scientifiques en 1884, revient s'installer en Algérie où d'ailleurs il se convertit à l'islam. Sur ses conseils, la Villa Abd-el-Tif devient l'équivalent algérois de la Villa Médicis de Rome. En 1993 un musée Nasr Eddine Dinet a été inauguré à Biskra où il avait installé son premier atelier en 1900.

 

 

Esclave d'amour, lumière des yeux. Légende arabe. 1900
Etienne Dinet. Musée d'Orsay.

 

Raoucha. 1901
Etienne Dinet . Collection privée.

 

Lorsqu'il peint sous le sceau du Coran, Dinet diffuse une suggestive sensualité, alors qu'en artiste européen il sacrifie à la demande de nus, à l'érotisme débridé.

Le concert
Léon Cauvy. 1926.

 

Après avoir obtenu une bourse de la Villa Abd-el-Tif, Léon Cauvy installa son atelier à Alger au début du siècle et y résida jusqu'à sa mort en 1933.

 

Danseuse exotique.
Emile Bernard. 1915. Coll. Privée.

 

Fatima, Marrakech.
Jacques Majorelle
 

Alexandre Roubtzoff a débarqué à Tunis le 1er avril 1914 et il y est mort en 1949 sans être jamais reparti vers sa Russie natale. Il a réalisé beaucoup de portraits de femmes. Là, plus question d'habillage dans un atelier parisien. L'authenticité est manifestement recherchée : l'artiste s'est intégré, assimilé même, il écrit l'arabe, et reproduit les tatouages des femmes tunisiennes. Majorelle, à l'inverse, ne rend nullement le charnu d'un corps mais des jeux de lumière.

 

Manoubia. 1916.
Alexandre Roubtzoff.

 

Aïcha. 1942.
Alexandre Roubtzoff.
 

 

— LA FIN DE LA PEINTURE ORIENTALISTE —

 

Si le véritable orientalisme est né vers 1828-1832, il disparaît au début du siècle suivant quand les visites des peintres européens se font plus rares. Matisse fréquente régulièrement à Tanger mais délaisse la « couleur locale » pour les couleurs et les motifs arabes. D'autres partent en quête de scènes authentiques et les tenants des avant-gardes (futurisme, dadaïsme, surréalisme) ne cherchent plus l'exotisme autour de la Méditerranée, mais préfèrent explorer l'univers intérieur ou trouver dans les masques africains une esthétique nouvelle, rompant avec la tradition culturelle.

 

La porte de la casbah de Tanger
Henri Matisse, 1912, Musée Pouchkine, Moscou.
 

Les photographies des magazines comme l'Illustration, l'Illustrierte Zeitung et bien d'autres, répondirent au besoin d'exotisme, de dépaysement. Les cartes postales popularisèrent les clichés érotiques ; et bientôt le cinéma à grand spectacle fera partager les aventures orientales comme celles de Lawrence d'Arabie.

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ANNEXES

BIBLIOGRAPHIE

 

Gerald M. ACKERMANN. Les orientalistes de l'Ecole britannique. ACR Editions, 1991.

Christine PELTRE. L'atelier du voyage. Les peintres en Orient au XIX° siècle. Le Promeneur, 1995.

Lynne THORNTON

• Les orientalistes, peintres voyageurs. ACR

• La Femme dans la peinture orientaliste, ACR, 1985.

“Orientalisme” de Pinterest. Malheureusement sans indications muséographiques. (https://fr.pinterest.com/crisli1512/orientalismo/).

Un vaste répertoire de peintres orientalistes.

(http://orientaliste.free.fr/biographies/artistes1a.html)

Le site de Djillali Mehri

(http://www.djillalimehri.com/biographie.html)

 

Tag(s) : #ARTS PLASTIQUES, #BEAUX ARTS