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La Trilogie de l'Ibis — Sea of Poppies, River of Smoke, Flood of Fire — forme une saga spectaculaire et haletante qui nous ramène en 1838 alors que se préparent les événements qui conduiront à la Guerre de l'Opium contre la Chine. Cette toile de fond historique permet à Amitav Ghosh de bâtir une histoire enrichie de personnages hauts en couleurs et d'épisodes autant pittoresques qu'exotiques, dont un navire constitue le fil conducteur.

Considérons ici le premier volume. Goélette à deux mâts construite aux Etats-Unis, l'Ibis a servi au trafic d'esclaves désormais interdit. Un armateur anglais de Calcutta, Mr Burnham, l'a acheté à Baltimore pour qu'il rejoigne sa flotte basée aux Indes. Au cours de ce voyage, la maladie et les désertions à Cape Town font que Zachary Reid est resté le seul marin de l'équipage de départ quand l'Ibis arrive à l'embouchure du Brahmapoutre. Sa traversée de l'Océan Indien avec une escale à l'île Maurice s'est effectuée grâce à l'efficacité des lascars recrutés au Cap et conduits par l'astucieux Serang Ali. Pendant que le navire passe en cale sèche à Calcutta, ce premier volume de la trilogie présente tous les personnages qui vont se retrouver à bord quand Burnham expédiera l'Ibis à l'île Maurice chargé de ces coolies qui remplacent en quelque sorte les esclaves africains dans les plantations sucrières. Le volume s'achève en pleine mer dans le golfe du Bengale, et surtout en plein suspense. Un océan de pavots met en place à la fois une galerie de personnages et une description de l'Inde coloniale, des activités commerciale des Anglais avec la Chine : le thé et la soie dans un sens, l'opium dans l'autre, tout en jonglant avec la diversité des langues. Sans oublier la consommation d'opiacés qui revient comme un leitmotiv...

Le transport des coolies est une activité secondaire pour la maison Burnham. Il l'a confiée à son adjoint, le pittoresque Baboo Nob Kissin au parler anglais suranné et à la propension mystique avérée. Un autre “autochtone” connaît parfaitement l'anglais, c'est le raja Neel Halder, un zamindar, aux vastes propriétés foncières, qui a eu — naïvement ? — tendance à voir en Burnham une banque capable de lui accorder un crédit illimité. Jugé comme faussaire, la condamnation s'abat sur lui malgré le soutien de tous les zamindars du Bengale et du Bihar : il devra abandonner son palais et son « budgerow » — le navire où il reçoit sur le Gange — pour la prison puis la déportation à l'île Maurice, en compagnie d'un drogué natif de Canton. Ce Ah Fatt est le fils d'un homme d'affaires de Bombay, Barham Moodie, et de sa maîtresse chinoise, Chi Mei, personnages qui seront davantage présents dans les 2e et 3e volumes.

Zachary Reid, mousse au départ, capitaine par défaut à l'arrivée, puis officiellement lieutenant de l'Ibis, a rencontré lors d'une réception chez l'armateur Burnham une jeune orpheline à qui l'homme d'affaires sert de tuteur : cette Paulette Lambert est tout le contraire de la femme indienne ordinaire ; fille d'un botaniste français exilé, elle a été élevée dans les idées des Lumières, tout en conservant l'amitié de Jodu, le fils de sa nourrice et son compagnon de jeux. Mrs Burnham — qu'on connaîtra davantage par la suite — n'a pas d'enfant et elle imagine devoir arranger le mariage de Paulette, dite Puggly, avec un vieux juge fort riche. Si l'on ajoute la curieuse façon dont Mr Burnham entend instruire Paulette des choses de la Bible, on comprend pourquoi la jeune fille choisit d'embarquer sur l'Ibis pour gagner l'île Maurice (« Mareesh ») et découvrir le pays de sa mère.

Maurice étant la destination du voyage, le roman évoque plusieurs personnages qui s'embarquent comme coolies, — « girmitiyas » — par nécessité plus que par choix. Ainsi la belle Deeti aux yeux bleus, sur la vision de qui s'ouvre ce premier tome, est une paysanne de bonne caste qui cultive le pavot pour l'East Indian Company, du côté de Ghazipur, près de Bénarès. Au décès par overdose de son mari ancien militaire employé à la factorerie locale, elle se résignait au bûcher où l'on envoie les veuves. Surgit alors Kalua, le puissant voisin hors caste qui la délivre et ils s'enfuient en amoureux pourchassés par la famille Singh qui, dans son esprit de caste, se croit déshonorée. Ils croiront lui échapper en s'embarquant comme coolies... La surprise sera grande ; comme les autres, ils se verront près de mourir sur les Eaux Noires de l'océan, pourtant le navire pourrait être une métaphore de leur renaissance. Suspense !

Tout est donc réuni pour qu'Un océan de pavots se présente comme un immense roman d'aventures à la Dumas. Le romancier mesure très bien la puissance du pouvoir colonial qui méprise les gens mais respecte les préjugés des castes pour éviter les révoltes. Il dépeint remarquablement la société locale qui rassemble des hindous de diverses castes, des intouchables, des musulmans, et il choisit d'émailler son texte de termes empruntés à plusieurs langues — l'hindi, le bengali, le bojpuri, etc — ou même à l'argot des marins et à celui des commerçants pour rendre sa création très vivante et diablement exotique. Mais cette avalanche linguistique non traduite crée d'abord un malaise — le lecteur pourrait bien reculer devant le déluge lexical qui s'abat sur lui sans le secours de notes en bas de page ni de glossaire en annexe et en conclure à un manque de respect à son égard — d'autant que s'y ajoute la difficulté du vocabulaire technique propre à la navigation à voile d'une époque lointaine. Généralement, bien sûr, le contexte permet de comprendre par exemple qu'attribuer à Baboo Nob Kissin la fonction de « gomusta » signifie qu'il est le bras droit de l'armateur Burnham pour l'organisation du transport des coolies, mais beaucoup d'autres termes resteront incertains sauf à en trouver la signification en sollicitant Wikipedia (dans sa version anglaise) ou une application de traduction, pour autant que l'orthographe n'en soit pas déformée pour rendre compte de l'accent de tel ou tel locuteur ou locutrice. Oublions donc l'obstacle lexical pour y voir un atout qui met le lecteur dans le bain en exacerbant l'effet de réel et le dépaysement.

Le plus réussi c'est alors ce fascinant mélange de parlers, de cultures et de nations autour de l'Océan indien, à l'image de ces lascars formant l'équipage qui vient du Cap et retourne à Maurice, marins au langage hybride, tel Serang Ali qui brille par une sorte de pidjin à peine compréhensible.

Amitav Ghosh. Un océan de pavots (Sea of Poppies). Traduit de l'anglais (Inde) par Christiane Besse. Laffont, 2010, 586 pages. [Le 3è volume paru en 2015 n'est pas encore traduit en français].

Tag(s) : #MONDE INDIEN, #LITTERATURE ANGLAISE