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Il y a un public pour les grandes sagas familiales sur fond de vaste fresque historique. Le Palais des Miroirs a indéniablement ces qualités, avec les familles Raha, Roy et Martins, accompagnés d'une nuée de personnages secondaires, à travers la Birmanie, l'Inde et la Malaisie pour un long parcours historique qui se termine à Rangoon en 1998 précisément là où il a commencé en 1885.

Une intrigue sur trois générations

Le héros initial est Rajkumar Raha, jeune orphelin bengali échoué à Mandalay quand les Anglais et leurs troupes coloniales viennent capturer le souverain birman Thebaw. Le jeune garçon, témoin du sac du Palais royal, est ébloui par la multitude de miroirs qui décorent la grande salle d'audience — d'où le titre du roman. Alors que la famille royale se prépare à l'exil, Rajkumar remarque une jeune servante de la cour, la petite Dolly. Devenus prisonniers des Anglais, les souverains déchus sont conduits en Inde dans une résidence côtière, à Ratnagiri, au sud de Bombay accompagnés de quelques serviteurs dont la petite Dolly qui sert de compagnie à l'une des jeunes princesses.

 

Thebaw Palace, Ratnagiri, Inde, en 2015.

Après avoir fait des affaires fructueuses avec Martins alias Saya John, et bâti une fortune dans le commerce du teck, Rajkumar retrouve vint ans plus tard Dolly devenue une séduisante jeune femme et il l'épouse au grand dam du roi et de la reine. Ce premier mariage du roman ne se déroule pas à la cour en exil mais dans la résidence du trésorier local, dont la jeune femme, Uma (née Roy), est devenue une amie de Dolly. La fête est vite gâchée. Quelques jours plus tard, le trésorier, un des rares fonctionnaires indiens de l'ICS (Indian Civil Service), formé à Cambridge, se noie en mer — accident ou suicide ? — alors que sa femme avait décidé de le quitter pour rejoindre sa famille à Calcutta.

Tandis que Rajkumar et Dolly partent s'installer à Rangoon, et que Rajkumar prend une participation dans la plantation d'hévéa des Martins près de Sungai Pattani au nord de la Malaisie, Uma devenue veuve, gagne l'Angleterre puis l'Amérique où elle devient militante anticolonialiste. Plus tard, sa nièce Manju épouse Neel Raha dont le frère Dinu s'éprend de la photographie et plus tard d'Alison Martins. Celle-ci est la petite-fille de Saya John dont le fils Matthew dirige la plantation d'hévéas baptisée Morningside par Elsa son épouse américaine.

Un accident de voitures en Ecosse prive Alison de ses parents au moment où intervient l'invasion japonaise. La guerre dans la péninsule malaise et son extension en Birmanie provoque la mort d'Alison et de son grand-père partis rejoindre Singapour en voiture. Le conflit cause aussi la mort accidentelle de Neel, écrasé sous les troncs de teck quand un bombardement aérien japonais sur Rangoon provoque la panique des éléphants de l'entreprise de bois. L'invasion japonaise en Birmanie conduit les immigrés indiens du pays à un gigantesque exode dramatique : les Raha qui ont tout perdu dans la guerre se joignent à cet afflux de réfugiés vers le Bengale : Rajkumar, Dolly et leur petite-fille Jaya parviennent à Calcutta chez les Roy, mais Manju a péri noyée en cours de route. Son frère Arjun ne reviendra pas non plus de la guerre, officier d'un régiment indien, il trouve la mort après avoir tenté de rejoindre une formation armée indépendantiste.

 

Des éléphants sur un chantier d'abattage de teck (source fao.org)

Bien des années plus tard, alors que Rajkumar, Dolly et Uma ne sont plus de ce monde, Jaya, qui a vécu en Inde comme professeur et dont le fils a émigré en Amérique, visite Ratnagiri et décide de partir à le recherche de Dinu à Rangoon. Celui-ci tient un atelier de photographe à l'enseigne du... Palais des miroirs. Ensemble, ils vont assister à une manifestation populaire devant la villa où Aung San Suu Kyi vit en résidence surveillée alors que la dictature militaire birmane connaît ses dernières années. On apprend à la fin que le livre est écrit par le fils de Jaya, installé aux Etats-Unis — comme l'auteur.

Un siècle et plus d'histoire en Asie du sud

La colonisation fait partie des thèmes dont traite ce livre ambitieux. L'Empire britannique, en début de roman, brille de tous ses feux. Un petit nombre d'officiers britanniques et de fonctionnaires de l'Indien Civil Service — dont des Indiens comme la figure du trésorier de Ratnagiri — domine efficacement les Indes. Les armées du roi Thebaw n'ont rien pu faire. Les régiments indiens vont s'illustrer dans la Première guerre mondiale : Arjun et ses amis officiers formés au nord de Delhi à Saharanpur et en poste à Dehra Dun sont fiers de leurs ancêtres militaires qui ont écrasé la révolte des Cipayes et fiers d'appartenir à l'armée britannique. Pourtant, notamment après 1920, le ver est dans le fruit. Les idées indépendantistes se propagent. Las d'être qualifiés de mercenaires, certains soldats et officiers indiens pensent à l'avenir et s'imaginent dans l'armée d'une Inde indépendante, quitte à passer un moment du côté des Japonais comme Aung San (le père de l'indépendance birmane et de Suu Kyi), ainsi qu'Arjun Roy. D'autre part, Uma, la mère de ce dernier, après avoir milité dans la Ligue pour l'indépendance de l'Inde rejoint le Parti du Congrès. Les antagonismes provoqués par cette question sont illustrés par la tension entre Uma et Rajkumar. La colonisation de la Birmanie étant à la fois le fait des Britanniques et des Indiens (ou soldats ou commerçants comme Rajkumar), ses habitants se sentent doublement exploités, au point que des incidents opposent les Birmans aux Indiens venus comme coolies. Rajkumar ­— 65 ans en 1939 — a commencé sa fortune en faisant venir des coolies tamouls pour travailler dans ses entreprises. C'est la raison pour laquelle les Raha prennent en catastrophe le chemin de l'exode : fuir à la fois les exactions des Japonais et les ressentiments des Birmans. En Malaisie et à Singapour, le système colonial est également mis en scène par A. Ghosh. On voit une société nettement plus aisée qui surprend les militaires indiens venus “protéger” la péninsule et Singapour — où la société de consommation s'amorce — et en même temps ils sont conscients de la pauvreté des villages où ils sont nés, et choqués d'être confrontés à une société de Britanniques sûrs de leur puissance, racistes et arrogants, incapables de voir la puissance nouvelle du Japon, et interdisant leurs piscines aux Asiatiques. L'évocation historique se termine avec un tableau de la Birmanie décolonisée mais sous dictature militaire.

 

Une Paige Daytona des années 20, rouge comme celle d'Alison Martins

 

Un autre intérêt historique de ce gros roman réside dans l'évocation du changement des objets du quotidien, dans la description de la “civilisation matérielle” comme disait l'historien Braudel. Au fil du roman c'est toute la révolution des transports qui se dessine, notamment avec les voitures et les avions, mais aussi avec la mode — l'évolution de la manière de porter le sari — avec les distractions comme le cinéma américain ou indien (un temps Neel Raha s'intéresse à la production de films à Calcutta), et l'achat de postes de radio. Les familles Raha, Roy et Martins disposent d'automobiles, dont les nouveaux modèles servent aussi de marqueurs temporels. Une berline Isotta-Fraschini et une Duesenberg Tourster des années Vingt voisinent avec une Paige Daytona, une Packard de 1929, une Piccard-Picter alias Pic-pic de fabrication suisse, et précédent la Delage Drophead et la Jowett de 1938, en attendant qu'une vieille Skoda des années Cinquante circule encore dans le Rangoon du temps de la dictature. On voit aussi l'aviation se développer ; au moment du mariage de son fils Neel avec Manju, Rajkumar prend un DC3 de la compagnie KLM avec sa femme et son autre fils pour aller de Rangoon à Calcutta où a été aménagé l'aéroport de Dun Dun. Peu après, les jeunes mariés prennent place dans un hydravion de la compagnie Centaurus qui relie Southampton à Sydney à son escale de Calcutta pour gagner Rangoon. Et c'est à bord d'un même type d'avion, le China Clipper de la PanAm, que Matthew Martins ou encore Uma Roy traversent le Pacifique.

 

Le China Clipper, Martin 130, de la PanAm au dessus de San Francisco, en 1936.

(photo plein écran sur Shorpy.com)

La conjoncture économique est bien présente aussi avec un cycle favorable au teck puis à l'hévéa. La crise de 1929 a ensuite frappé les affaires de Rajkumar et il a vendu des propriétés ; la guerre achève de le ruiner alors qu'il comptait se refaire en vendant du teck pour le chantier de la route reliant la Birmanie au Sichouan que le gouvernement de Chang Kaï-chek espérait aménager avec succès.

• Mon opinion ? Comme a dit Woody Allen, l'éternité c'est long, surtout vers la fin, et en effet passé la page 300, cette saga de plus de 500 pages bien denses m'a paru longuette et mon intérêt a décru insensiblement au point que j'en oubliais parfois les relations exactes entre les différents personnages, m'obligeant à reprendre mes notes, et que l'arrivée de nouveaux noms finissait de consolider mon scepticisme face à ce roman tellement ambitieux et étalé sur au moins trois générations. La structure narrative linéaire avec des épisodes denses séparés parfois de plusieurs années conjuguée à un goût du détail exotique charmera certains. Bref, il faut que vous soyez un partisan inconditionnel des grandes fresques familiales et historiques pour que je vous en recommande la lecture.

Amitav Ghosh. Le Palais des miroirs. Traduit par Christiane Besse. Seuil, 2002, 563 pages. [ Titre original The Glass Palace, Harper Collins, 2002]. 

 

Tag(s) : #MONDE INDIEN, #LITTERATURE ANGLAISE