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Dans le « Monde Magique » où le romancier de Bombay et de New York nous introduit, tout lecteur reconnaîtra le monde des Mille et Une nuits, avec l'équivalence du titre Deux ans, huit mois et vingt huit nuits ; simplement, au lieu de Shéhérazade, l'héroïne principale cède la place à sa sœur cadette Dunyazade, appelée ici la “jinnia” Dunia.

Un conte merveilleux

Connu pour avoir combattu la pensée d'al-Ghazali en lui opposant son traité L'incohérence de l'incohérence, le juge et philosophe Ibn Rushd — alias non de l'auteur mais d'Averroès — se retrouve exilé à Lucena victime d'une temporaire disgrâce auprès du calife de Cordoue. On était en 1195 quand la jinnia Dunia se glissa auprès du vieux philosophe. « “Raconte-moi une histoire” demandait souvent Dunia quand ils se couchaient aux premiers temps de leur cohabitation. » Or, Ibn Rushd ne faisait pas que conter et ils eurent de nombreux descendants, tous privés du lobe de l'oreille, comme Dunia. Un jour le philosophe qui croyait en « un monde gouverné par la raison, la tolérance, la magnanimité, la connaissance et la modération » rentra en grâce à la cour et plaqua Dunia.

Huit siècles passèrent pour en arriver à l'histoire qui se déroule dans le monde d'aujourd'hui et souvent à New York alors qu'à la suite de la soudaine ouverture des « passages entre les mondes », une série d' « étrangetés » s'abat sur la planète du fait de djinns facétieux, dans un premier temps du moins.

« Dans une ville française, les habitants commencèrent à se transformer en rhinocéros. De vieux Irlandais se mirent à vivre dans des poubelles. Un Belge se regarda dans le miroir et y vit reflété l'arrière de son crâne. Un officier russe perdit son nez et le vit qui se promenait tout seul dans Saint-Pétersbourg ». Mais arrive le moment où l'affaire devient plus grave que ces taquines allusions littéraires ! On a d'abord vu M. Geronimo, le jardinier de la richissime Alexandra Bliss, se mettre à léviter et cela devint vite contagieux autour de lui, ainsi que dans l'immeuble “Bagdad” où il réside. Aux étrangetés succèdent le déferlement des djinns et une véritable guerre des mondes, le chaos s'étendant notamment aux pays A., P. et I. quand Zummurud le Grand, le plus abominable des djinns, interdit tout et n'importe quoi, surtout au détriment des femmes.

Porté par les thèses de Ghazali, le sinistre Zumurrud est en train de déstabiliser l'humanité pour la conduire par la peur dans les bras de Dieu : prodiges, tempêtes, dérèglement de la gravitation, incendies, catastrophes, et j'en passe. Haïssant les humains, Zumurrud s'entoure d'esprits maléfiques et sanguinaires, comme Zabardast le Sorcier, Shing Ruby et Blood Drinker : à eux quatre ils se partagent le monde et l'on tremble rien qu'à ces noms.

Alors Dunia réagit, non pas seule, mais à l'aide de la tribu des Duniazat. « Elle entreprit de rechercher ses descendants marqués à l'oreille où qu'ils fussent. Teresa Saca, Jinendra Kapoor, Baby Storm, Hugo Castlebridge et bien d'autres encore. » On verra par exemple Teresa Traca, armée d'éclairs au bout de ses doigts, se faire « l'ange exterminateur de Dunia » jusque dans les pays où l'on agresse les femmes. Avec cette armée de choc, à laquelle M. Geronimo se joint après s'être retrouvé les pieds sur terre (grâce à Dunia qui l'a désensorcelé) les mauvais djinns vont tomber les uns après les autres. Comme on l'attend d'un conte merveilleux, cela se passe de manière très spectaculaire, et non sans que, sur la montagne de Qâf, repaire de Dunia dans le Monde Magique, la jinnia n'ait vu son père mourir des maléfices de Zumurrud, et que l'oiseau Simurgh ne se soit posé sur son épaule.

Un conte philosophique

Dès le premier chapitre, deux visions du monde s'affrontent, celle d'al-Ghazali, où tout conduit vers un Dieu unique, vers la soumission des hommes ; et celle d'Ibn Rushd, continuateur d'Aristote, prêt à discuter avec sa jinnia de l'existence de Dieu ou de son invention par les hommes.

Au terme de ce roman merveilleux et métaphysique raconté un millénaire plus tard par le représentant anonyme d'une civilisation pacifiée qui a banni les religions, l'auteur livre une morale et une interprétation de l'histoire. Tout est fondé sur la lutte entre deux camps : d'un côté celui de Dunia, ses djinns de lumière, et de l'autre celui des djinns obscurs. À long terme, « l'usage de la religion pour justifier la répression, l'horreur, la tyrannie, et même la barbarie (…) finit par détourner la race humaine de l'idée illusoire de la foi. » Au final donc ce sera bien la victoire d'Ibn Rushd et la déconfiture de Ghazali.

De manière implicite, au travers des tours de magie de nos super-héros, l'œuvre se lit en filigrane comme la charge de l'écrivain contre les fanatiques islamistes. Bien sûr, l'esprit caustique de Salman Rushdie s'amuse ça et là sur le compte de ses contemporains. On savourera des évocations politiques, de la folie de Trump (« cela faisait partie de l'Amérique » comme les armes et la drogue), ou du portrait d'Obama, et on sourira du Baby Storm déposé sur le bureau du maire de la ville et capable de dénoncer la corruption de ses administrés. Mais le noyau dur se cache dans les allusions (à peine voilées) à Al-Qaida et à Daesh puisque la guerre des djinns, après avoir ravagé le pays A., se porte dans le pays P. puis le pays I. — le lecteur qui n'aura pas oublié que “Bagdad” est la résidence de M. Geronimo saura les identifier !

En clair, l'écrivain menacé par une fatwa après la parution de son livre Les Versets sataniques, tend donc dans ce conte merveilleux à interpréter la lutte mondiale déclenchée par l'islamisme politique comme un choc des civilisations. Salman Rushdie nous livre au passage une longue interprétation détaillée de l'histoire récente de l'Afghanistan et des origines d'Al Qaida.

« Dans le pays de A. vivait autrefois un bon roi que tous ses sujets appellent le Père de la nation. Il était partisan du progrès et fit entrer son pays dans la modernité, instaurant des élections libres, défendant le droit des femmes et faisant bâtir une université. » Malheureusement, pendant que le roi était allé en Italie pour se faire opérer, un coup d'état eut lieu. « Au cours des trois décennies qui suivirent, tandis que le roi en exil se contentait de s'adonner comme à son habitude à des occupations paisibles tels les échecs, le golf ou le jardinage, un véritable enfer se déchaînait dans son ancien royaume. Le Premier ministre fit long feu et s'ensuivit une période de luttes entre des factions tribales au point qu'à un moment donné, l'un des plus puissants voisins de A. estima que le pays était assez mûr pour être cueilli. Il y eut donc une intervention étrangère. (…) Mais lorsque cette invasion fut repoussée, ce qui suivit fut bien pire : une bande d'analphabètes meurtriers qui se faisaient appeler les Zélés, comme si le mot pouvait à lui seul leur conférer le statut de savants authentiques. Ce que les Zélés avaient étudié à fond c'était l'art d'interdire. (…) Ils auraient bien aimé interdire carrément les femmes mais même eux voyaient bien que ce n'était pas complètement possible ; ils se contentèrent donc de rendre la vie des femmes aussi désagréable que possible. (…) Lorsque Zumurrud le Grand visita le pays de A. dans le premier temps de la guerre des Mondes, il vit immédiatement que c'était un endroit idéal pour y installer une base. Il y a un détail intéressant et peu connu concernant Zumurrud le Grand, c'est qu'il était passionné par l'âge d'or de la science-fiction (…) L'un de ses romans préférés était le classique des années 50, Fondation d'Isaac Asimov, et il décida de baptiser ainsi son opération contre A. “La Fondation” qu'il mit sur pied et dirigea, au départ avec l'aide de Zabardast le Sorcier… »

Si le lecteur ou la lectrice dépasse la page 250 l'évidence s'imposera à lui. Mais il n'est pas sûr que les lecteurs et lectrices d'aujourd'hui n'auront pas abandonné avant. Contrairement aux savoureux contes de fées de quelques dizaines de pages de Madame d'Aulnoy, comme aux contes les plus connus des Mille et Une nuits, l'œuvre flamboyante de Salman Rushdie avec ses fort nombreux personnages à transformation peut difficilement être qualifiée de livre tous publics.

• Salman Rushdie. Deux ans, huit mois et vingt huit nuits. Traduit de l'anglais par Gérard Meudal. Actes Sud, 2016, 312 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS, #CONTES, #MERVEILLEUX