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Historien médiéviste, J. Baschet s’attache à briser l’idée reçue selon laquelle au Moyen-Âge on opposait le corps à l’âme, le péché et la pureté. Se référant à la délimitation de Le Goff d’un Moyen Age étendu jusqu’au 17e siècle, l’auteur démontre qu’en ces temps on valorisait l’unité psychosomatique : corps et âme étaient duels mais non antagoniques en chaque personne, définie par J. Baschet comme « un être social individué » : relationnelle, elle évolue en permanence selon son contexte de vie. D’ailleurs, par comparaison avec des sociétés non occidentales — de Méso-Amérique, d’Afrique de l’Ouest et de Chine — l’historien prouve que ce dualisme constitue un invariant universel. Cependant la conception occidentale médiévale de la personne demeure singulière ; reste à déterminer pourquoi c’est seulement en Europe que l’ontologie analogique (les relations entre l'être humain et son environnement) a laissé place à une ontologie naturaliste (où l'être humain et l'environnement sont dissociés). C’est avec Descartes puis Locke que s’est effectuée la rupture : la personne désormais identifiée à sa conscience d’elle-même — le cogito —, se construit seule et libre. C’est le basculement vers la modernité et l’apparition de l’individualisme que J. Baschet déplore, car il soutient que sans connaissance de sa filiation, sans interactions avec la nature et la société, nul ne peut se réaliser.

Les parents, la Trinité et l'infusion de l'âme lors de la conception de l'enfant, in Mansel. Vie de Jésus Christ. Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 5206, f.174. XV° s.

Au XII-XIIIe siècles, chez Thomas d’Aquin par exemple, le spirituel et le corporel s’articulent , en rapport avec la représentation de l’Au-delà : après la mort, lors de la résurrection, chaque personne retrouvera son intégrité de corps et d’âme, duelles mais bien distinctes. Les sociétés traditionnelles partagent cet invariant universel de l’harmonie des deux composantes, mais pour elles la personne n’est qu’un personnage, un rôle, un maillon d’une lignée destiné à se fondre au cosmos, à la force vitale, le Qi chinois par exemple, après son décès. D'autre part la représentation psychosomatique de la personne au Moyen-Age légitime la position dominante de l’Eglise qui « incarne le spirituel et spiritualise le matériel » : ainsi la riche iconographie de l’ouvrage montre des images corporées de l’âme ;et le faste et la richesse ecclésiastiques se justifient  en l’honneur de Dieu ; tout comme le clerc supplante le laïc. Mais post mortem l’âme s’élève incorporelle vers le Créateur.

Et c’est sur cette particularité de la conception médiévale que Descartes prend appui. Il sépare radicalement le corps — « la chose étendue » — de l’âme, la « chose pensante », siège de la réflexion et de la sensation, « intégrée à l’activité de pensée », mais qui n’est plus le principe vital. Car le corps existe de lui-même  — « machine », « automate » — et n’est que de la matière, tout comme la nature. Le spirituel n’a plus aucun lien avec le matériel. Doué du cogito — « je pense donc je suis » — le « je -âme », la conscience seule donne à chacun la certitude d’exister et d’agir : auto-fondé, a-relationnel, ne devant rien à quiconque qu’à lui-même : la personne disparaît, voici l’individu rêvant de « se rendre comme maître et possesseur de la nature », semblable à Dieu. Certes Descartes ne nie pas que l’âme soit créature de Dieu ; mais la pensée constitue le commencement absolu de chacun.

Le Christ recueillant l'âme de Marie Madeleine (détail). Bernat Martorell, Retable de Santa Maria Magdalena de Perella, XV° s. Musée de Vic, Catalogne.

Ainsi l’Occident bascula-t-il dans la modernité, en totale rupture avec les représentations antérieures : le monde, c’est désormais la nature sans Dieu. Le Moyen-Âge prend bien fin au 17e s. Selon J. Baschet, on a admiré à tort Descartes car en basculant vers le naturalisme et en créant l’individu il a coupé l’être humain de son contexte relationnel fondateur, pour un idéal de totale liberté. « Si l’on a le souci d’échapper à un triste présent qui agonise au milieu des ruines de la modernité », l’historien plaide pour un post-naturalisme. C’est aussi la thèse de P. Descola pour dépasser l’opposition Nature – Culture car « le milieu humain et non humain forment un tissu relationnel qui nous constitue (...) et nous traverse ». Il faut donc « défaire la triple dissociation fondatrice de l’Occident » : dissociation avec la filiation, la société et l'environnement naturel. À cette fin J. Baschet reste convaincu que les sociétés non occidentales « qui ont su préserver des conceptions relationnelles de la personne que l’Occident a récusées » ont, sur ce point comme sur d’autres, quelque chose à nous apprendre.

J. Baschet nous invite, en ces temps où les nouvelles technologies contribuent à isoler l’être humain dans l’ici et maintenant, à reprendre intérêt à la filiation, aux interactions sociales et à l’environnement naturel qui nous constituent sans que nous en soyons toujours conscients.

• Jérôme Baschet. Corps et Âmes. Une histoire de la personne au Moyen-Âge. Flammarion, 2016, 408 pages + cahier d'illustrations.

Lu et chroniqué par Kate


 

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE, #ESSAIS