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Abd Al Malik, jeune poète rappeur, enfant de la cité strasbourgeoise du Neuhof, s’est nourri des œuvres d’Albert Camus, pour lui un grand frère et un modèle. Entre souvenirs d’enfance et débuts artistiques difficiles, l’artiste a tracé sa voie à la lumière des idéaux humanistes de l’écrivain algérien, « Camus, comme un tuteur qui permet à l’éternel exilé, à tous les déracinés, de pousser droit ». Dans son autobiographie, Malik alterne les formes narratives, les extraits d’A. Camus infusent ses textes de rap en une longue « partition de mots » :

J’étais Meursault en jean et baskets / Et Sergio Tacchini /Condamné parce que je n’avais pas pleuré/quand papa est parti. »

Sa « vie d’avant » la découverte des œuvres de Camus, dans sa cité–pays où « le coin de la rue fut un continent », c’était celle d’une « petite frappe, voleur à la tire et revendeur de shit à (ses) heures », affrontant la violence — qui « fait faire ce qu’elle veut/ l’incroyant à genoux se met à prier Dieu » — la prison et la mort. Privé de père, très attaché à sa mère, seul le groupe de rap de son frère jetait quelque lumière sur sa pauvreté.

Albert Camus a donné un sens à sa révolte car « il n’y a pas de bonheur dans la haine » (Les Justes). Malik hurle la misère des siens, vrais « pestiféré isolés du centre ville », dénonce l’injustice et les inégalités sociales. A. Camus parlait lui aussi « pour ceux qui ne peuvent le faire », solidaire de tous les déshérités de la terre :  « Je me révolte, donc nous sommes », déclarait-il, sans autre idéal que « le service de la vérité et celui de la liberté ».

Comme A. Camus, Malik met son art au service de la révolte et partage ses valeurs. Artiste solidaire, en empathie avec la misère du monde, il reste libre et solitaire, hors de toute récupération idéologique. Car Malik a compris que « c’est dans le regard de l’autre que l’on devient soi », à rebours de l’affirmation sartrienne « l’enfer c’est les autres ».

Même si le contexte historique actuel diffère de celui que connut A. Camus, les mêmes inégalités persistent en raison de « la faillite des éducations nationales à rendre la culture et le savoir comme sûrs moyens de transcender les conditions les plus précaires et de combattre avec succès toutes les injustices. C’est l’absence de figures tutrices positives ».

Le rap a pris le relais des formes romanesques, mais le message humaniste de l’artiste n’a pas changé. Malik, lui aussi crie l’absurde et la nécessaire révolte, au nom du respect d’autrui et de la fraternité solidaire. Comme Camus il « nous invite à exercer au mieux notre métier d’homme » : un bel exemple de rap généreux !

Abd Al Malik. Camus, l'art de la révolte. Fayard, 2016,180 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ESSAIS