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Depuis vingt ans, d’Oulan-Bator à Valparaiso, Sylvain Tesson a toujours éprouvé le besoin de fuir pour être libre, dans « la solitude, l’espace et le silence », pour « se dégraisser du matérialisme » et trouver l’apaisement dans la marche. Isolé six mois en Sibérie, ce « pas de côté » l’avait ressourcé. Mais voici deux ans il a fait un pas de trop et « a pris cinquante ans en huit mètres » de chute. Dès lors, cette marche au long des « Chemins noirs » prend un sens bien différent des précédentes. Après quatre mois d’hospitalisation, S. Tesson s’est lancé un défi : marcher pour se rééduquer, dans l’hexagone, par prudence.

Du Mercantour au Cotentin il a découvert que l’aménagement du territoire n’a pas encore tout effacé du pays d’antan. Mais surtout, lui qui se dit « un homme sombre », très réservé, se confie dans ce récit. Car cette chute a provoqué en lui une prise de conscience : « j’avais foutu le feu à ma vie » avoue-t-il. Ce « voyage né d’une chute » c’est une marche au salut : une épreuve physique vécue dans la souffrance avec une remarquable persévérance ; une épreuve morale aussi, quand remords et regrets le harcèlent, quand menacent le doute et le découragement.

Au long de ces chemins, petits serpentins noirs sur la carte IGN au 25 000è, couchant le plus souvent à la belle étoile, S. Tesson, accompagné parfois de deux copains d’aventures en Russie, rencontre des gens du cru. Caché dans ces sentes ombreuses il échappe mentalement à notre époque. Mais les sentiers parfois se perdent, la carte ne correspond plus au territoire ; autoroutes, ronds-points, lotissements font alors naître en l’auteur à la fois la nostalgie du passé  et la colère face à la modernité. Et de vilipender les politiques de vouloir connecter les terres reculées : « le wifi ramènera les bouseux à la norme » ironise-t-il  avec amertume. « Les derniers mois m’ont changé » note-t-il. Lui qui jamais ne fut nostalgique se découvre vieilli, assagi peut-être. Au cours de cette « lente entreprise de reconstruction », les « armatures de [son] dos le font souffrir. Sourd d’une oreille, ayant perdu l’odorat, l’alcool lui étant interdit, seul lui reste le cigarillo devant un viandox. Mais l’obsession de relever son propre défi le propulse. Peu à peu la nature soigne son corps, huile ses rouages. L’automne l’habite où « les fougères saignent », déjà. Il progresse « en époussetant les passereaux » et les rafales « épluchent ses idées noires ». Heureusement, l’accident n’a pas porté atteinte à son style, à ses métaphores ni à sa verve.

Il a frôlé la mort, elle lui a ravi sa mère ; il voit son visage, au détour d’un chemin, « dans les plis d’un étang », elle qui savait que rien ne dure. « Je fus ce que tu es, tu seras ce que je suis ». Incroyant, ni athée ni agnostique, S.Tesson s’en remet à la spiritualité sacrée de la nature et l’évoque souvent à l’aide de termes empruntés à la religion chrétienne.

Par la magie de la marche il a « conjuré le mal » en lui et atteint le Cotentin. Il le fallait, pour valoriser sa chance puisque « le destin lui a accordé la grâce de marcher de nouveau ». Le territoire français offre encore des chemins noirs, invisibles, des espaces d’ensauvagement paradisiaques, à découvrir d’urgence, bien loin des fameux sentiers de grande randonnée...

Toutefois, à la différence des précédents, et malgré la distanciation ironique, ce récit se nimbe d’amertume et de désenchantement. Bien que reconstitué, le « Tesson de bouteille », ainsi qu’il aime à se surnommer, porte de multiples brisures.

Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. Gallimard, 2016, 142 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE